Et si le Caravage pouvait inspirer les hommes et les femmes du 21ème siècle ? Sa liberté, son audace et sa poésie sont des sources intarissables d’inspiration. Une BD et un récit le démontrent avec brio.
Le Caravage. Voilà un peintre qui ne laisse personne indifférent. On peut l’adorer ou le détester. Le concernant, la demie mesure est rarement de mise. Difficile d’enlever au Caravage son époustouflante liberté, son audace, sa capacité à penser sans Dieu et sans maître, en homme libre. Difficile aussi de lui retirer son apport majeur à la peinture et cette façon unique de faire naître la lumière dans l’obscurité, mais aussi de saisir l’expression des visages, et de prendre pour modèles (notamment féminins) des femmes de joies ou des femmes des classes populaires. Le tout dans une recherche d’authenticité de la peinture dont il fut l’un des inventeurs.
Le Caravage c’est aussi une vie aventureuse, picaresque, qui se prête beaucoup aux histoires et aux récits. Son caractère impétueux, rebelle qui l’a souvent conduit à la prison ; son aversion à l’autorité, au pouvoir en général ; le fait qu’il ait été beaucoup censuré aussi : un de ses chefs-d’œuvre ayant même été condamné au bûcher ; son audace éhontée et transgressive dans la représentation de certains nus ; le fait qu’il soit constamment du côté du peuple, des humbles, des scélérats, des spadassins, même s’il était courtisé par les plus éminents cardinaux… Tous ces éléments font de lui un personnage véritablement passionnant et romanesque. Bref un personnage “Ernestien”. Et cela tombe bien puisque deux œuvres récentes et très réussies englobent toutes les facettes du Caravage pour l’emmener à la rencontre des lecteurs et lectrices d’aujourd’hui et en faire ainsi un héros contemporain.
D’un côté, le dessinateur et auteur de BD Milo Manara, de l’autre le romancier Yannick Haenel. L’un et l’autre dans des styles très différents font un portrait puissant du Caravage. Côté Milo Manara, la sensualité et la puissance du trait du célèbre auteur du “Déclic” donne un dyptique de la vie du peintre italien tout en force et rondeur. Force dans le propos et l’histoire de cet homme qui plaît clairement à Manara et rondeur dans la sensualité des femmes qui entourent le héros de la BD, mais aussi dans la narration qui prend le temps de nous faire découvrir ou redécouvrir cette vie romanesque oscillant entre gloire et déchéance. Ainsi, Manara met en scène un Caravage ambitieux, tourmenté, acharné au travail, et plein de nervosité. Tant et si bien qu’il s’emporte pour un rien. Des bagarres, des colères, des ires, qui donnent un rythme chevaleresque à la BD de Manara. Plus largement, Manara plonge avec délectation dans la personnalité complexe de ce personnage hors normes et passionnant. Chez Manara, Le Caravage est un rebelle doublé d’un philosophe et d’un séducteur. Au-delà du plaisir de lecture exquis qui ressort de cette épopée “manaresque” et “caravagesque”, le lecteur est interpellé par autant d’audace. Interpellé par cet homme qui bravait les pouvoirs et la censure. Vraiment. Sans baragouiner. Loin des rebelles d’opérette de notre monde actuel. Le lecteur est également questionné par la liberté de cet homme qui pense par lui-même – toujours – et qui ne renie rien de ces convictions et qui en arrive même à convaincre ses riches mécènes.
La lecture des deux tomes de Milo Manara est donc un premier choc qui n’est d’ailleurs pas sans rappeler celui déjà ressenti à la lecture de la “Course à l’abîme” de Dominique Fernandez magistralement adapté au théâtre par Cesare Capitani et Stanislas Grassian (Moi, Caravage). Dans cette BD, Manara montre le Caravage comme un héros moderne. C’est-à-dire comme un homme qui veut être libre et qui avec ses qualités et ses défauts fait face à tous les pouvoirs sclérosés et sclérosants de son époque. Sans jamais abandonner. Sans jamais renier ses engagements. En homme, mais aussi en artiste. En poète.
C’est d’ailleurs à cette dimension poétique, artistique, transcendante et spirituelle que Yannick Haenel s’intéresse. Le livre de l’auteur de “Yan Karski” et “Tiens ferme ta couronne” démarre dans la chambre d’adolescent et dans cette bibliothèque dans laquelle Haenel découvre pour la première fois “l’objet de son désir”. Elle s’appelle Judith. Elle est d’une beauté déconcertante. Envoutante même. C’est en apprenant que cette Judith est celle d’un tableau de Caravage que l’auteur se prend de passion pour le peintre italien. Il se prend de passion pour la vie romanesque du Caravage, évidemment, mais aussi et surtout pour ce que Caravage diffuse de poésie et de sensibilité dans le monde d’aujourd’hui. “Au fond la vie du Caravage est la première vie moderne : en elle se déjoue la trajectoire lisse des ascensions classiques ; c’est une vie qui erre loin de son axe et se nourrit des impacts qui la ravagent ; et au contraire du modèle glorieux (…). La vie du Caravage défait la succession académique des réussites et s’ouvre au contraire à la dimension d’une négativité qui, en intégrant l’histoire des accidents, les traumatismes et le malheur, l’accorde en un sens au mouvement qui affecte le monde. Le Caravage est peut-être le premier peintre à prendre au sérieux le néant et le tragique, et à ne pas se réfugier seulement dans l’illusion de l’idéal”, écrit ainsi Haenel.
Voilà un message ô combien contemporain. Comment faire du tragique et du vide un outil de création d’un nouvel idéal et d’une nouvelle utopie. Le livre d’Haenel donne une réponse pour l’individu et dans la recherche de la sensibilité que cela implique. Il peut aussi être une ouverture sur un commun. Sur ces représentations d’hier et cette recherche Caravagesque qui peuvent aussi être le déclencheur d’un aujourd’hui et d’un demain. C’est ainsi d’ailleurs qu’Haenel conclut son livre superbe : “Est-ce que nous répondons vraiment à la parole ? Est-ce que nous vivons selon la vérité ? La peinture du Caravage mène à ce point où il n’est plus possible de se mentir. C’est un point où l’on est enfin vivant, où la source existe infiniment et à chaque instant. Où plus rien ne nous sépare du temps. Où celui-ci se donne à nous, et où nous nous donnons à lui. La peinture et la littérature existent là.” Considérablement inspirant et actuel.
Milo Manara, Caravage, 2tomes, Glénat
Yannick Haenel, la solitude Caravage, Fayard




[…] C'est la fin d'une longue semaine de "promotion" de son dernier livre "La solitude Caravage" (Ernest vous en parlait en détail ici), mais Yannick Haenel nous consacre plus deux heures de son temps à parler lecture et […]
[…] exactement, Yannick Haenel livrait un livre superbe intitulé “La solitude Caravage” (nous en parlions avec gourmandise ici). Dedans, au-delà de la recherche du personnage du Caravage, Haenel emmenait le lecteur avec lui […]