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Baudelaire plus fort qu’Happn ?

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Et si les poésies et les romans étaient des moyens de nous parler de la vie. De nos vies. De leurs joies, de leurs peines, mais aussi de leurs petits instants fragiles du quotidien. Et si Baudelaire qui écrivait en 1885 le poème “A une Passante” avait au fond dit tellement de choses sur la fugacité du désir envers une passante que même l’application moderne, Happn, inventée en 2015 ne pouvait pas rivaliser ? Voyage dans le temps, dans les mots et dans la modernité avec Nicole Barcelo.

Par Nicole Barcelo

Attablée à une terrasse de café avec mon fils, je vois soudain son regard se figer, le verre suspendu à mi-chemin entre la table et ses lèvres. Un joli minois qui passe, un regard furtif échangé, on n’est pas sérieux quand on a 17 ans et qu’on a des tilleuls verts sur la promenade. Et bien sûr, ce sont les mots de Baudelaire qui s’imposent à moi, la magie de ces quelques vers intemporels adressés « A une passante »

La rue assourdissante autour de moi hurlait.

Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,

Une femme passa, d’une main fastueuse

Soulevant, balançant le feston et l’ourlet ;



Agile et noble, avec sa jambe de statue.

Moi, je buvais, crispé comme un extravagant,

Dans son œil, ciel livide où germe l’ouragan,

La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.



Un éclair… puis la nuit ! – Fugitive beauté

Dont le regard m’a fait soudainement renaître,

Ne te verrai-je plus que dans l’éternité ?



Ailleurs, bien loin d’ici ! trop tard ! jamais peut-être !

Car j’ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,

Ô toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais !

Le poète a ce pouvoir de cerner la beauté. Et ce qui est beau, n’est-ce pas, c’est le manque. C’est bien l’inaccompli qui permet de sublimer le réel et de faire naître le désir. La femme absente, perdue, inatteignable, peut-être idéalisée, (contrairement à celle qui, assise à votre table, partage une bonne bière avec vous !)
Mais, ô pouvoir de la poésie, par la plume du grand Charles, celle qui n’était justement que mouvement, passage, effacement, se retrouve statufiée, immortalisée. Elle n’est pas perdue pour tout le monde puisqu’elle a donné naissance à une œuvre passée à la postérité !

La poésie tuée par la technologie ? Pas sûr…

Je m’amuse à dire à mon fils qu’il en est ainsi des passantes, elles passent et ne reviennent pas et c’est peut- être mieux ainsi…
Il se marre et me dit « Oui, ça c’était avant Happn ! »  L’application qui permet de retrouver quelqu’un en quelques secondes.

C’est assez simple. Happn fonctionne à l’aide de la géolocalisation. Une fois inscrit sur l’application, elle vous géolocalise et affiche les profils des personnes vivant à proximité de vous ou marchant dans la même rue si vous êtes en déplacement. Imaginez donc que vous marchez tranquillement dans la rue et que vous croisez un homme ou une femme pour qui vous avez un coup de cœur. Son profil apparaîtra sur Happn et vous pourrez lui faire savoir que vous avez flashé sur lui ou elle. Si vous lui plaisez aussi et qu’il ou elle le mentionne sur Happn en likant votre profil alors il y aura un “Crush“.

Mais oui, un crush ! Baudelaire, comment n’y avais-tu pas pensé ? Tu aurais pu faire l’économie de tes vers…

Vaguement nostalgique, je me dis que la poésie n’a plus de raison d’être dans ce monde où tout désir est nécessairement et immédiatement satisfait. Je fredonne les paroles de la chanson « Les passantes » de Brassens dédiée « à celles qu’on connaît à peine, qu’un destin différent entraîne et qu’on ne retrouve jamais. » Il en est donc fini des regrets et on ne se lamentera plus jamais en pleurant « les lèvres absentes ce ces belles passantes qu’on n’a pas su retenir.»

Happn, l’efficacité contre la poésie !

Curieuse quand même et très ouverte aux nouvelles technologies, je demande alors à mon fils s’il a cette appli, et s’il pourrait par conséquent retrouver cette jolie fille qui vient de passer.

Il me répond : « Ben non, ce serait trop facile… »

Baudelaire, Brassens, tous ceux de votre trempe ont encore un très bel avenir !

A réécouter, pour le plaisir …

Nicole Nicole Barcelo, en quelques mots.

De la bibliothèque rose à la bibliothèque verte, de Lagarde à Michard, de la découverte des classiques à celle des contemporains, elle a toujours vécu avec (pour ? dans ? sur ? sous ?) les livres. Agrégée de Lettres et licenciée en Cinéma Audiovisuel, elle enseigne dans le sud de la France et vit à Aix-en-Provence.
Séduite par l’esprit Ernest, elle vous propose de partager ses classiques, ces incontournables qui vous touchent au cœur et vous aident à vivre, en choisissant des extraits, et surtout en les faisant résonner avec de petits ou grands moments de nos vies, avec le cinéma, la chanson aussi …
Il y a des textes que l’on peut relire mille fois sans qu’ils nous déçoivent une seule fois. La littérature est si proche de nos vies. Qui traite mieux des affres de la jalousie que Proust, de la complexité d’une fratrie que Dostoïevski, du provincial à Paris que Balzac, de l’amour entre une femme mûre et un jeune homme que Colette ou Radiguet, de l’amour d’une mère que Gary ou Cohen, de l’amour au temps du choléra que Garcia Marquez, des petites gens que Prévert, de la bêtise que Flaubert ? Autant de sujets actuels et indémodables !
Une belle occasion de nous plonger ou nous replonger dans nos classiques !

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