Les romans peuvent nous aider à comprendre le monde. Sur Ernest, nous en sommes plus que convaincus. Nous vivons ainsi. Lors de son dernier article, Nicole Barcelo nous avait montré comment Baudelaire pouvait nous aider à lutter contre Happn . Cette fois-ci, Nicole nous entraîne dans une variation autour des rapports hommes-femmes. Avec Raymond Queneau et Simone de Beauvoir !
Par Nicole Barcelo
Juillet 2017. Dans l’avion qui me conduit à Bordeaux pour quelques jours de vacances, je sors un livre de mon sac. J’ai une heure devant moi et m’apprête à achever le roman que je viens de découvrir et dont j’attends le dénouement avec impatience.
Mais mon voisin de droite ne l’entend pas ainsi. Il ne cesse d’interrompre ma lecture : remarques météorologiques pointues, appréciations sur les conditions de vol, sur la beauté des nuages, la fraîcheur de l’air climatisé, la qualité médiocre de la collation proposée. Puis quelques questions, quelques compliments bien pesés. J’ai compris, je vais fermer définitivement mon bouquin, et je vais privilégier le contact humain direct, la chaleur du lien social, je vais arrêter de m’enfermer dans ma bulle. Vive les relations avec son prochain, au diable les écrans, les écouteurs, les livres, qui nous font oublier nos voisins. C’est bon, je suis prête pour la découverte de l’Autre.
J’ai omis de préciser : le monsieur a 89 ans, et je vais bientôt savoir qu’il y a du vécu derrière cet âge canonique fièrement exhibé. C’est un ancien militaire qui a fait la guerre d’Indochine, celle d’Algérie (des médailles, des médailles !), a tragiquement perdu ses deux fils, récemment enterré sa femme, aussi… Et, ma foi, bien décidé à recommencer sa vie, il vient d’acquérir, dans la région de Bordeaux, près de chez son neveu, une très belle demeure (photo). Je ne tarde pas à connaître l’ampleur des travaux d’aménagement réalisés à l’intérieur comme dans le parc (photos) …
Et maintenant que nous avons fait plus amplement connaissance et sans doute séduit par mon oreille attentive, peu soucieux en tout cas des quelques décennies qui nous séparent, ce tendre macho me glisse :
« Ca va vous paraître idiot ce que je vais vous dire… mais… (plus bas, à l’oreille), cette maison, ce que je voudrais… c’est y mettre une femme, dedans »
Y mettre une femme dedans ! J’ai bien entendu …
Quoique ma fibre féministe me titille carrément, elle ne ternit pas mon amusement. Je garde mon fou rire à l’intérieur et me réjouis déjà du récit que je vais faire à celui qui m’attend à l’arrivée. Mais en même temps, ce vieux monsieur un peu fanfaron m’émeut : tout de même, quelle énergie ! quel optimisme ! quelle foi en l’avenir que cette alternative toute trouvée à la maison de retraite !
Mais surtout, cette dernière réplique qui vaut son pesant d’or, résonne en moi comme celles que j’aime dans les romans de Raymond Queneau. Au moment où il me parle, je pense soudain à mon marin d’eau douce préféré, Cidrolin, et me remémore un délicieux passage des Fleurs bleues. Le roman date de 1965, un âge reculé où les machos étaient légion !
La poésie de Queneau pour revendiquer un féminisme joyeux
A cette époque, Simone de Beauvoir formulait dans Le deuxième sexe, entre autres, les irréfutables fondements d’un féminisme philosophique et militant. Mais Queneau, lui, avait d’autres armes. Il nous faisait marrer.
Dans Les Fleurs Bleues, Cidrolin rêve qu’il est le Duc d’Auge, le Duc d’Auge rêve qu’il est Cidrolin, étonnant héros bicéphale qui finit par joindre les deux bouts. Cidrolin, veuf depuis longtemps, vient de marier sa troisième fille et se retrouve donc seul.
La scène est sur la péniche où il vit. Cidrolin s’adresse à Albert, son copain, qui prospère dans le commerce (international !) des femmes, pour qu’il lui trouve la perle rare … Voici, selon Cidrolin, le portrait de la femme idéale. Et on n’est pas loin de la vision de mon vieux militaire qui, en 1965, devait lui- même être un fringant jeune homme !
Chez Queneau, pas de beaux discours pour parler de la marchandisation de la femme ou de l’épineuse question de la répartition des tâches ménagères. Juste des dialogues savoureux, imagés et fleuris. Mais toujours une profondeur, presque philosophique.
En lisant Queneau, vous plongerez dans un univers cinématographique où chaque dialogue a la saveur des répliques de Michel Audiard. Vous pourrez aussi vous le rappeler dans la vie, le reconvoquer au détour d’une rencontre avec un vieux monsieur qui ne cherche qu’une femme, pas trop jeune quand même, pour la mettre dans sa maison et être consolé.
Nicole Barcelo, en quelques mots.
De la bibliothèque rose à la bibliothèque verte, de Lagarde à Michard, de la découverte des classiques à celle des contemporains, elle a toujours vécu avec (pour ? dans ? sur ? sous ?) les livres. Agrégée de Lettres et licenciée en Cinéma Audiovisuel, elle enseigne dans le sud de la France et vit à Aix-en-Provence.
Séduite par l’esprit Ernest, elle vous propose de partager ses classiques, ces incontournables qui vous touchent au cœur et vous aident à vivre, en choisissant des extraits, et surtout en les faisant résonner avec de petits ou grands moments de nos vies, avec le cinéma, la chanson aussi …
Il y a des textes que l’on peut relire mille fois sans qu’ils nous déçoivent une seule fois. La littérature est si proche de nos vies. Qui traite mieux des affres de la jalousie que Proust, de la complexité d’une fratrie que Dostoïevski, du provincial à Paris que Balzac, de l’amour entre une femme mûre et un jeune homme que Colette ou Radiguet, de l’amour d’une mère que Gary ou Cohen, de l’amour au temps du choléra que Garcia Marquez, des petites gens que Prévert, de la bêtise que Flaubert ? Autant de sujets actuels et indémodables ! Une belle occasion de nous plonger ou nous replonger dans nos classiques !
