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Gérard Mordillat : “écrire une divine comédie sociale”

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Le débat sur le travail fait rage. Les uns manifestent tandis que le gouvernement affirme que ses ordonnances sont la seule voie possible. Comme souvent “la vérité est dans les romans”. Lire Mordillat et l’écouter parler permet de changer ses lunettes pour comprendre le monde. Et d’affiner son point de vue. Rencontre.

“Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte”, dit le poème de Victor Hugo. Dans ce texte lumineux, il défendait les gens de peu et interpellait les élites sur leur peu de considération pour une frange importante de la population. Créant ainsi la défiance et la guerre future. En lisant le dernier livre de Gérard Mordillat, “la tour abolie”, ce poème d’Hugo résonne. Forcément. Dans ce roman, Mordillat imagine la révolte des oubliés de la société qui vivent dans les sous-sols des tours de la défense. Il y a des junkies, des clochards, des travailleurs immigrés, et des travailleurs pauvres. Mordillat raconte – au fond – les bas-fonds de la société. Et il pose une question cruciale : comment ces bas-fonds remonteront-ils un jour à la surface de cette société où le haut de la tour (le président de la société) apparaît comme Dieu et les sous-sols comme étant les Satans. Pour Ernest, son dernier roman mérite le Grand prix de l’Académie française.
Le self-service devient l’objet de toutes les batailles. L’histoire est tragique. Mordillat raconte la violence du monde économique. Certains hurleront à la caricature. Comme ceux qui hurlaient contre Zola lorsqu’il écrivait Germinal. Mordillat est décidément un très grand écrivain. Un écrivain réaliste et indispensable à nos temps troublés. Rencontre.

Quel a été le déclencheur de ce livre ?

IMG 7031Gérard Mordillat : Le point de départ de cette histoire, c’est ma rencontre avec des membres de la CGT qui avaient publié une brochure sur les nettoyeurs qui sont affectés aux parkings sous les tours de la défense. Ces nettoyeurs – en plus de conditions de travail exécrables – racontent qu’ils font également face à des gens qui habitent et vivent dans les sous-sols de la Défense. Ce qui est très intéressant c’est qu’il y a là une coupe géologique de la société. j’y suis allé un matin. Au -7, il y a des clochards sédentarisés dont certains ne sortent jamais. Ensuite au -5 et -6, il y a les junkies. Au -4 et -3, il y a des travailleurs africains et des pays de l’Est qu’un camion vient chercher chaque matin pour les emmener sur des chantiers. Et au autres sous-sols ce sont des travailleurs pauvres qui vivent dans leurs voitures dans les parkings. La CGT voulait que je fasse un documentaire. Ce ne sont pas ces sujets là que je traite dans mes docs. En revanche, cela s’est vite imposé comme une idée de roman.

Ce qui frappe aussi dans ce livre, c’est que vous mettez entre parenthèse le poids financier (salaires, stock-options etc…) de chacun des personnages. Façon de dire que seule compte la surface financière d’un individu ?

Je pense que oui. Après je dois rendre à César ce qui appartient à César. C’est Balzac le premier qui a employé cette technique pour dire l’importance de l’argent dans une société. Aujourd’hui on se définit uniquement par son niveau de revenus. C’était une façon de définir d’emblée mes personnages et de montrer les différences d’échelle.

Par rapport à vos précédents livres (Les Vivants et les morts, Notre Part des ténèbres et Rouge dans la brume), “la Brigade du rire” et celui-ci marquent un tournant. L’avènement d’une action violente, et d’un monde de plus en plus basé sur l’affrontement ?

Mon projet global est d’écrire une Divine comédie sociale. Dans “Les Vivants et les Morts”, dans “Notre Vivantsmortspart des ténèbres” et dans “Rouge dans la brume”, je décris des personnages qui sont des salariés à l’intérieur d’entreprises, qui ont encore une structure syndicale, et qui sont au fond dans des cas de conflits extrêmement classiques. Ce qui fait qu’on est là dans une littérature à contraintes : syndicats, direction, hiérarchie etc… Dans les deux  romans suivants, “Ce que savait Jenny” et “Xénia”, les personnages ne sont plus des salariés, ce sont des femmes qui travaille t dans le nettoyage industriel etc.. et qui sont en dehors des structures politiques et syndicales. Ce sont des travailleurs pauvres. Leurs combats sont des combats individuels. Il y a une solidarité de fait, mais pas de structure collective. Elle défende simplement la vie. Dans “la brigade du rire”, il y a la disparition encore des actions politiques et syndicales et cette idée qu’au bout du bout du bout, la seule résistance possible serait le rire. Que finalement, la provocation incroyable du rire est notre résistance.
Je continue avec “La tour abolie” où les personnages n’ont plus rien. Si ce n’est la survie. La faim est devenue la chose centrale. Le travail a disparu au 7ème sous-sol, mais aussi dans les étages de direction. Leur travail est d’une virtualité totale. On est revenu dans la violence primitive de lutte pour la vie. En haut comme en bas.

Le travail va donc disparaître ?

Sur le travail. La voie choisie par le gouvernement est absurde et mortifère. Il ne faut jamais avoir travaillé de sa vie pour penser que de favoriser massivement des licenciements va créer des emplois. C’est de la pure propagande. On sait que dans la situation actuelle, il faudrait augmenter les salaires. Il faudrait aussi baisser le temps de travail de façon drastique et arriver à la semaine de 20h. Et si nous arrachions au travail le poids moral qui pèse sur lui ? Nous avons beaucoup de choses à redéfinir.

Dans le “Droit à la paresse”, Paul Lafargue expliquait cela. Le temps rendu doit être consacré à la culture etc…La robotisation peut ou nous libérer ou nous aliéner encore plus. Les personnages de la “Tour Abolie” sont une sorte d’avant-garde.

On sent que le réel imprime votre œuvre. Vous êtes un écrivain réaliste au fond ?

Complètement. Je me retrouve dans cette phrase de Jules Renard : “les écrivains sont ceux que la réalité dérange”.

“Le roman est la dernière forme de liberté totale de création”

Aussi, diriez-vous que la vérité est dans les romans ? Pourquoi la forme romanesque ?

Le roman est la dernière forme de liberté totale de création. Au cinéma ou à la télévision, il y a toujours le mur de l’argent. Si vous allez vers les médias, ils sont tenus par des milliardaires. Dans le roman, on renoue avec la tradition française de Victor Hugo à Eugène Sue.  Le roman est un torrent qui permet de charrier dans son cours à la fois de l’Histoire, des histoires, du devoir, du savoir, du pouvoir etc… La force du roman est incommensurable.
Surtout, le roman invente un lecteur intelligent. Pourquoi ? Parce que les grandes questions qui seraient l’objet d’essais (nature du travail etc…) sont incarnées dans un roman. Ainsi, le lecteur se retrouve face à un autre lui-même qui l’interroge et lui permet d’approcher les réalités contemporaines. Balzac était le meilleur historien de son temps. J’essaye d’atteindre modestement cela. Je veux raconter la réalité sociale, politique et économique de la France. Le roman est un outil et une arme extraordinaire par la liberté que l’on y éprouve. Le roman permet de lire le monde.

Ernest Mag Tour Abolie MordillatComment travaillez-vous ? Après le déclencheur de la “Tour abolie”, quelles sont les étapes du processus de création ?

Au départ, il y a forcément une image fondamentale. Dans la tour abolie, c’est cette vision d’un homme qui dans son sac à dos à une tête coupée. C’est le personnage de Nelson. Il a été mon premier personnage. Ensuite, je fais un plan sommaire. Comme si je plantais des piquets de ski dans lesquels je veux passer. Sinon, je suis fidèle au conseil de Claude Sautet qui demandait toujours à quelqu’un qui venait lui parler d’un projet de film : “comment cela se termine ?” Commencer c’est à la portée de tout le monde, terminer c’est plus dur. Enfin, mes personnages m’entrent par l’oreille. Quand je sais comment ils parlent, je peux les écrire. Tant que je ne sais pas comment ils parlent, c’est impossible.

Ecrivain réaliste“, dites-vous. Est-ce que vos romans sont des outils de lutte ?

Mes romans ne sont jamais écrits dans une perspectives d’utilisation propagandiste. Ils peuvent servir la lutte, car comme ce sont de gros romans, s’ils ne se vendent pas, ils peuvent servir à monter des barricades. Plus sérieusement, je pense que l’utilité des romans, c’est de s’adresser à une personne. Et que cette lecture lui permette de changer -le temps de la lecture – les lunettes avec lesquelles il lit le monde.

L’autre dimension intéressante, c’est votre auscultation du discours religieux de l’entreprise. En tant qu’historien, vous travaillez sur les religions. Y avez-vous trouvé des similitudes ?

Absolument. Il y a une théologie économique. Le marché est le dieu devant lequel il faut se sacrifier et s’incliner. C’est le fameux “There is no alternative” de la prophétesse Margaret Tchatcher. Le Dieu marché a ses prêtres et ses évangélistes. La théologie économique a tout dévasté. Cette dimension est évidente.

“La théologie économique a tout dévasté”

Ernest Mag Bureau Mordillat

Le bureau de Gérard Mordillat

Au-delà de la question sociale, quelles autres grandes questions pourraient inspirer le romancier que vous êtes ?

Vraisemblablement, la question écologique. Je suis très sensible à la disparition de la mer. Sur ce terrain là, le roman peut se greffer. J’écrirais volontiers là-dessus un jour.

Quand vous finissez un roman, le suivant est-il déjà en cours ?

Il y a deux types d’écrivains ceux comme Antoine Blondin qui n’écrivent pas pendant quelque temps et s’isolent ensuite pour écrire. L’autre genre, comme moi, écrit tous les jours sur différents projets. Et à un moment donné, l’une des histoires s’imposent.

Quelle est votre relation aux livres ? Quel lecteur êtes-vous ?

Je suis un drôle de lecteur. Adolescent, j’ai été un lecteur fanatique, je lisais tout ce que je pouvais lire et rien n’était assez gros pour moi. Je lisais pour lire. Sans distinction entre Bazin et Dostoïevski. J’ai lu Ulysse de Joyce à 16 ans car c’était le plus gros et le meilleur rapport qualité-prix. Aujourd’hui, les travaux avec Jérôme Prieur m’ont fait lire beaucoup de littérature chrétienne. Aujourd’hui je lis de l’économie car je fais une série documentaire avec Bertrand Rothé sur l’économie. Après, je lis beaucoup, de tout. J’ai aimé le Le Tellier et aussi celui de Olivier Guez sur Mengele. Dès que je peux, je lis. Je lis tous les jours. Les écrivains sont forcément des lecteurs.

IMG 7027Ce livre est assez tourné vers la violence. Une explosion est-elle possible ?

Votre question me fait penser à l’évangile de Matthieu : “Le royaume de Dieu se conquiert par la violence et ce sont les violents qui l’emportent”. On peut facilement transposer cela à aujourd’hui. Je sens une colère latente terrible et épouvantable. Tout le monde guette le signal et l’étincelle. Ce type d’explosion ne se décrète pas. Elle arrive pour quelque chose qui est un fait divers au départ. Le printemps arabe a démarré comme cela. Les révolutions démarrent avec du pain rassis ou de la viande pourrie.

Vos livres sont très imagés. Ils pourraient largement devenir des séries. Vous en avez envie ?

Oui. Mais nous sommes en France. La télé a une culture petit bourgeois. Malgré le succès de l’adaptation des “Vivants et des morts”. Que voulez-vous que je vous dise ? C’est incompréhensible. Enfin, sur les livres, on ne peut ignorer la leçon du cinéma. Le cinéma a apporté à la littérature une façon de dire l’histoire. Les séries télé ont aussi ce rôle aujourd’hui. Mais elles nous font renouer avec le feuilleton. C’est extraordinaire.

Retrouvez le questionnaire décalé de Gérard Mordillat

Crédits photos : DM/

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