Autour de deux cafés et d’une conversation souriante, Philippe Besson nous ouvre ses inspirations littéraires. Entre Michael Cunningham, Marguerite Duras, Françoise Sagan et Hervé Guibert, il l’affirme : offrir un livre est un acte militant. Place au sensible et aux mots justes. Nous aimons !
« J’offre des livres sans doute parce que nous n’en lisons pas assez (rires). Je trouve un peu déprimant de constater que le nombre de lecteurs, année après année, si l’on croit les statistiques, a tendance à se réduire. Il reste toujours de grands lecteurs mais ils sont de moins en moins nombreux.
Je m’efforce de créer de la surprise. Ainsi, j’aime offrir des livres à ceux qui ne s’attendent pas à en recevoir, ou qui ne lisent pas régulièrement. Je m’emploie aussi à offrir de la littérature à des personnes dont je sais qu’elles ne lisent que des mangas. Offrir des livres est presque un sport de combat (rires). C’est quasiment un acte politique. Nous avons tendance à oublier que c’est un bien essentiel. On a toujours la facilité d’offrir autre chose. Ainsi, moi-même, j’adore les fleurs et le champagne mais on peut également faire œuvre utile (rires).
Je propose souvent des livres qui m’ont ému, choqué, intéressé parce que j’espère provoquer une réaction équivalente chez la personne à qui je les offre. Avec moi, on est toujours dans le registre du sensible. J’espère transmettre une émotion avant tout. Pour autant, il peut m’arriver d’offrir des livres en espérant que cela éveille quelques consciences, ouvre quelques fenêtres ou quelques portes ici ou là. Parler d’abord au cœur n’empêche pas de s’adresser à la raison.
Alimenter le plaisir ou casser les codes
Lorsque l’on connait bien les gens, on choisit un livre en fonction de leurs valeurs, leurs penchants et leurs inclinations. Parfois, je peux aller à l’encontre de leurs goûts mais, pour cela, il faut les connaitre. On peut faire des propositions contre-intuitives pour inviter à découvrir un territoire inconnu, hors de la zone de confort. Soit j’alimente un plaisir soit je veux casser les codes et dire : « je pense que cette direction peut t’intéresser ». C’est un pari. Parfois, on se plante totalement (rires). On peut être soi-même transporté par un livre et l’autre n’y trouver rien.
J’aime bien échanger après avec la personne après coup tout en respectant le fait qu’il s’agit d’un cadeau et qu’elle n’est pas obligée de le lire immédiatement (rires). Je n’ai, moi-même, pas lu tous les livres que l’on m’a offerts.
Chacun lit en fonction de ce qu’il porte, avec ses élans, ses inquiétudes, ses désirs. Pour le coup, les discussions et la confrontation des points de vue deviennent très intéressantes. Seuls les livres et les films provoquent ce type de réaction. Sauf que, au cinéma, on confronte nos avis directement après avoir vu le film. Avec un livre, il y a le temps de le lire et celui d’en parler. Les livres ne parlent que de nous, ils sont un miroir qu’on nous tend.
Puisque l’on évoque le cinéma, je suis enchanté par l’adaptation de Arrête avec tes mensonges (Julliard). Souvent les personnes que je rencontre
me demandent ce que je pense du film. Je leur réponds qu’un livre adapté au cinéma, est forcément transfiguré, transformé, transposé. Il est inutile de chercher à comparer un objet littéraire et un objet cinématographique. L’essentiel est de ressentir la même émotion. La lettre est évidemment différente, si l’esprit n’est pas trahi, c’est formidable. Je réagis de la même manière en tant que lecteur.
J’offre beaucoup Les heures de Michael Cunningham (Pocket traduit par Anne Damour). Son auteur a obtenu le prix Pulitzer à la fin des années 1990. Ce livre suit le destin de trois femmes à trois périodes différentes. En 1923, Virginia Woolf, en Angleterre. Elle est en train d’écrire Mrs Dalloway (Gallimard). A la fin des années ’50, une femme au foyer californienne dépressive qui lit ce roman. A la fin des années ’90, une éditrice newyorkaise que son auteur fétiche compare à Mrs Dalloway. Les trois femmes sont rassemblées par le fil secret du livre. Ces trois portraits de femme sont absolument extraordinaires. Et le film, réalisé par Stephen Daldry (2002) avec Nicole Kidman, Julianne Moore et Meryl Streep est très réussi. C’est un livre sur la mélancolie. Virginia finira par se suicider, la femme des années ’50 tente de mettre fin à ses jours et le dernier personnage voit son meilleur ami, l’homme qu’elle a aimé, se jeter par une fenêtre. Je trouve ce livre très tellurique. Je n’ai eu aucun retour marqué par la déception, chaque fois que je l’ai offert.
Il est troublant, quand on écrit un livre, de se rendre compte qu’il peut toucher des personnes très différentes. Cela m’est arrivé avec Arrête avec tes mensonges, qui suit deux garçons en 1984 dans la cour du lycée, à Barbezieux, en Charente. J’avais l’impression d’être dans le très intime mais quand on est dans l’intime, on touche à l’universel. Cela m’a valu des courriers inattendus et bouleversants de femmes de 30 ou 70 ans, de Strasbourg ou de Guéret, qui s’y sont reconnues. Car nous avons tous vécu un premier amour. Nous avons tous le regret de ce qui n’a pas été vécu. On évoquait l’utilité des livres, celui-ci a aidé beaucoup de jeunes gens à assumer leur homosexualité.
L’amant de Marguerite Duras (Editions de Minuit) est une bible pour moi. Il a beaucoup compté. Quand je l’ai lu à dix-sept ans, j’ai dû penser : « si je dois écrire un jour, c’est ça que j’aimerais écrire ». L’oralité et une certaine façon d’asséner me plaisaient beaucoup. Sa dimension romanesque est extraordinaire : on commence avec une vieille femme dans le hall d’un immeuble et, en une incise, on se retrouve cinquante ans plus tôt en Indochine, sur un bac qui traverse le Mekong. Il s’agit d’une histoire d’amour vénéneuse, transgressive. Je l’ai lu et relu puis tellement offert. Curieusement, des personnes ne le comprennent pas et ne se sentent pas concernées, le trouvent abscons ou obscur voire daté. Duras et ce livre suscitent beaucoup de réactions négatives malgré un succès populaire énorme.
“Le succès d’un livre ne fonctionne que sur le bouche-à-oreilles”

A dix-sept ans, je me suis fait offrir des livres d’Hervé Guibert pour que mes parents comprennent qui était leur fils. C’était un moyen détourné de leur dire les choses sans leur dire, un peu comme si j’avais fait mon coming-out par Guibert interposé. Ils avaient compris et cela l’a validé en quelque sorte. Mais d’une façon générale, quand j’ai une chose à dire, je le dis ou… je l’écris dans un livre (rires).
Bonjour tristesse (Pocket) a bouleversé ma vie aussi. Je ne m’attendais pas à cela en le lisant. Quand on me l’a offert, je pensais que c’était un petit livre charmant et mondain. J’ai découvert une tragédie grecque. La fin du roman est une abomination totale (rires). Ce livre est d’une absolue noirceur. Il m’a été offert comme un livre léger, je l’ai reçu comme un coup de massue.
J’offre aussi beaucoup de livres contemporains. Car la littérature est un art vivant. Récemment, j’ai beaucoup aimé Crépuscule de Philippe Claudel (Stock). L’histoire est très sombre : certaines personnes m’en ont voulu. Mais qu’importe, Philippe Claudel est un très grand écrivain.
L’amant, Bonjour tristesse et Mes parents (Gallimard) ou Les aventures singulières (Editions de Minuit) d’Hervé Guibert m’ont donné envie d’écrire, après coup. J’ai gardé le gout des écritures nues d’Hervé Guibert : de sa fausse simplicité, de sa capacité à dire des horreurs l’air de rien. Chez Sagan, j’aime la fausse légèreté. Parfois, nos influences ne sont pas conscientes. Ainsi, je me suis rendu compte, après l’avoir écrit, que la construction narrative de Arrête avec tes mensonges est proche de celle de L’amant. C’est vrai bien au-delà des livres. Nous entassons une mémoire puis elle resurgit à « la faveur de ».
Il ne faut pas être impressionné ou inhibé par les grands classiques. Si on commence à se dire : comment peut-on écrire après Proust, c’est fichu. (rires).
J’offre mes livres uniquement lorsque je fais mon service de presse, avant la publication. C’est une façon de dire que la personne compte pour moi. En même temps, cela condamne l’autre à dire qu’il l’a aimé. Par exemple, ma mère a lu tous mes livres. Elle prétend les avoir tous aimés. Je pense que ce n’est pas forcément le cas. Mais c’est très difficile de dire la vérité à un auteur, fragile par essence. Une fois que mes livres sont en librairie, je ne les offre jamais. Cela me semblerait très narcissique.
En revanche, j’adore offrir les livres d’auteurs et autrices que je connais et dont j’aime le travail. Nous sommes des passeurs. Le succès d’un livre ne fonctionne que sur la bouche-à-oreille.
Philippe Besson, Ceci n’est pas un fait divers (Julliard)
Tous les “Tu vas aimer” sont là.



