“Le crépuscule des licornes” est un premier roman réjouissant, doux amer qui interroge le rapport à la vie et aux abdications successives des rêves au profit de la réalité. Entretien avec son autrice, Julie Girard.
Une claque tendre. Un baiser mordant. Voilà les images qui viennent à la lecture du nerveux et très bon premier roman de Julie Girard qui a paru en janvier chez Gallimard. Le pitch est simple : Éléonore vit avec son homme Zack à New York. Elle est journaliste, podcasteuse en vogue et raconte le monde des start-up dans lequel excelle son mec. Alors que ce dernier se met à vouloir vendre sa licorne (entreprise qui vaut plus d’un milliard d’euros) et à investir dans une entreprise qui implante des puces dans les humains afin d’augmenter leurs capacités intellectuelles, Éléonore enquête avec des scientifiques, notamment Juergen, sur cette découverte machiavélique.
A mesure que l’histoire progresse, la déshumanisation gagne les protagonistes. Le sexe – quand il a lieu – est d’une tristesse abyssale – et les relations humaines hormis l’amitié d’Éléonore avec McKenzie sont stéréotypés. Comme si, notre capitalisme débridé qui n’a qu’un seul dieu, celui de l’argent performance, achevait notre déshumanisation. Armé de cette lecture et de ces sensations, l’envie d’une rencontre avec l’autrice de ce roman qui porte en lui une révolte dévastatrice racontée avec des mots doux est venue.
Comment est né l’envie de raconter cette histoire ? Ce chemin initiatique d’Éléonore d’une forme de vacuité à une révolte ?
Julie Girard : L’art en est à l’origine. Alors que j’étais galeriste d’art à New York où je vis depuis douze ans, j’ai vu l’exposition de Mona Hatoum. Cela m’a mis en mouvement. Dans sa façon d’interroger l’entre deux, l’exil ainsi que l’étrangeté de nos intérieurs, j’ai ressenti le besoin viscéral de changer l’orientation de ma vie.
Je me suis alors lancée dans une thèse de philosophie sur l’esthétique avec l’œuvre de Mona Hatoum en ligne de fond, et j’ai commencé à me dire qu’il fallait m’autoriser à écrire.
L’histoire d’Éléonore s’est imposée à moi alors que j’avais déjà bien entamé ce chemin personnel. Cette forme romanesque de la révolte de cette héroïne contre la vacuité de sa vie est venue de manière fulgurante.
Le livre est-il un livre de l’amertume, de la révolte ou d’autre chose ?
Julie Girard : Je dirais qu’il est un livre de la révolte par le questionnement.
Le roman semble être une illustration de la célèbre maxime de Nietzsche “Les vérités sont des illusions dont on a oublié qu’elles le sont”…
Julie Girard : C’est exactement cela, oui. Nietzsche est une source d’inspiration permanente dans sa façon de toujours remettre en question nos valeurs et les vérités que l’on croit acquises. Au travers de cette fiction, je remets en cause les valeurs du capitalisme débridé, de cette façon de tout abdiquer pour la réussite financière et la réussite professionnelle.
Pourquoi avoir choisi la forme romanesque et non pas l’essai ?
Julie Girard : Parce que le roman est une expérience sensorielle. Il permet de donner aux lecteurs les différentes façons de regarder et de ressentir une situation. Il permet de nous faire grandir. Surtout, le roman est mon mode d’expression artistique. Depuis petite, je me raconte des histoires et l’imaginaire est très présent dans ce que je suis. Aussi, la forme romanesque était une évidence.
Justement, dans ce roman vous nous racontez des histoires. Celle d’Éléonore qui enquête sur la puce qui permet d’augmenter ses capacités intellectuelles, celle de Zack son copain qui s’implante cette puce, et celle de Juergen ce scientifique créateur de la puce dépassé par son invention, ainsi que celle de ces fameuses licornes…Comment les avez-vous élaborées ?
Julie Girard : Ce roman est une dystopie. Mais je la voulais très vraisemblable. L’histoire de la puce n’est pas très lointaine de ce que fait Elon Musk avec Neuralink, l’histoire d’Éléonore me permet d’illustrer la phrase de Bachelard que j’aime tant qui dit « c’est enfermé dans la solitude que les êtres de passion préparent leurs explosions ». C’est exactement ce qui arrive à Éléonore. Juergen symbolise, lui, notre capacité à dire non justement. A ne pas tout accepter. Enfin, celle des licornes me paraît très révélatrice de notre époque. Ces sociétés qui « valent » plus d’un milliard d’euros et qui peuvent tomber et disparaître d’un coup. Comme les licornes de nos imaginaires d’enfants. Des vérités qui sont des illusions…
Ce qui semble avoir disparu dans cette société dystopique si proche de nous, c’est le désir. Les masturbations sont tristes, le sexe aussi, de même que les moments de fête… C’est une façon de dire la déshumanisation ?

Sylvia Galmot Photographie
Julie Girard : C’est plutôt une façon de dire que ce sont les essentiels. Et que c’est en perdant cela, cette fringale de vie « garyenne », que mes personnages mais plus largement l’humanité se perdent.
Le personnage qui incarne cette vie est celui de MacKenzie qui vit, qui choisit de ne plus être le rouage d’un système qu’elle n’aime pas. C’est pour cela que mes personnages ne baisent plus. Ils sont désincarnés dans la façon d’aller vers l’autre, y compris dans cet acte de don de soi à l’autre.
Quand l’essentiel est devenu secondaire en somme. Or nos sentiments, nos sensations, nos pulsions sont les choses qui demeurent dans la désincarnation du monde. Notre monde avale le désir, avale le plaisir tout en en faisant une valeur cardinale.
“La littérature est ma terre”
Qu’est-ce qu’une bonne histoire pour vous ?
Julie Girard : Une bonne histoire c’est celle qui nous surprend, c’est celle qui nous emmène là où l’on ne pensait pas aller. J’aime, en tant que lectrice, arriver à un point de basculement, à une interrogation sur ce que j’étais avant la lecture d’un roman. Si l’histoire est réussie alors ce point de basculement surgit presque toujours. Quand j’ai écrit ce livre, j’ai pensé aussi à cela. À la façon dont je pourrais mettre mes lecteurs en déséquilibre.
Vous disiez au début de notre conversation que l’exposition Mona Hatoum avait été votre point de bascule à vous pour modifier votre trajectoire… Des livres ont-il eu aussi cet effet ?
Julie Girard : La littérature est ma terre. Donc oui, inévitablement, de nombreux romans ont modifié ma perception du monde. Bret Easton Ellis fait partie de ces auteurs, comme Stendhal, Balzac, Dostoïevski, ou encore Thomas Mann. Pour ce livre, Orwell et Roth m’ont aussi beaucoup guidée. L’imaginaire qu’ils ont mis en mouvement chez moi est en permanence source d’inspiration.
Le crépuscule des licornes, Julie Girard, Gallimard




Bel interview qui donne envie de lire ce premier roman