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Ellroy désenchanté

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Ellroy ressasse. Dans le troisième volet d’un Quintette de Los Angeles qu’il avait superbement entamé, le « Mad Dog » noie son propos dans le brassage de ses obsessions récurrentes. Un roman qui tourne à vide.  

Où en est James Ellroy ? On l’avait quitté sur une impression mitigée, il y a deux ans, à la lecture de « Panique générale ». Un texte court mais chaotique, qui exigeait du lecteur un surcroît d’attention et de patience pour en suivre le fil. « Un roman intermédiaire entre deux livres très amples et celui qui va suivre », nous avait-il expliqué lors d’un échange au téléphone depuis les Etats-Unis. Après les deux premiers volets de son nouveau Quintette de Los Angeles (« Perfidia » et « La tempête qui vient »), l’auteur du fameux « Dahlia noir » avait eu besoin de ce brouillon pour aller plus loin et voir plus grand.

Il y esquissait le portrait d’un des pivots de son nouveau cycle noir en cinq volets, le personnage de Freddy Otash. Un sale type comme seul Ellroy sait les imaginer, fouineur et manipulateur, pseudo enquêteur et vrai maître-chanteur, prédateur chassant dans la boue rejetée par les boss de la police, de la politique, des syndicats, de la pègre et de l’industrie du cinéma. Dans « Les Enchanteurs », volet trois du Quintette, Ellroy parachute cet individu dénué de morale et de sentiments au cœur d’un grand drame américain des années 1960, la mort de Marylin Monroe.

Couv Les EnchanteursCet événement-choc sur lequel a choisi de broder le « Chien Fou » du polar US a nourri un flot de théories complotistes. Suffisant pour qu’on s’intéresse à ce seizième titre publié en quarante-trois ans de carrière. Le talent du romancier américain pour imbriquer les faits historiques et les intrigues fantasmées est unique, c’est même sa marque de fabrique. Comment allait-il traiter la disparition d’une icône populaire marquée par une enfance difficile, une dépression chronique et des amours malheureuses ? Allait-il oser profaner le mythe de l’actrice sex-symbol, partie de rien et enviée de tous, figée pour l’éternité dans la robe blanche de « Sept ans de réflexion » et la sérigraphie d’Andy Warhol ?

De fait, le sujet colle tant à ses obsessions de toujours que James Ellroy n’a pas résisté à la tentation. Au départ, le chef du LAPD donne carte blanche à Freddy Otash pour espionner l’actrice puis fouiller sa vie et ses poubelles. De filature en écoutes sauvages, de confidences extorquées en documents volés, le détective en perdition s’enivre de révélations crasseuses autant que de drogues pour tenir le coup. Et l’auteur, lui, recycle la moindre rumeur sur le passé, la vie sexuelle ou les addictions de l’actrice disparue dans un récit en roue libre. A le lire, elle fut donc un peu call-girl, s’abaissa au porno, s’abrutit de pilules et en vendit un peu, se consola du dédain des Kennedy avec une flopée d’amants et une poignée de maîtresses.

On se laisse d’abord prendre à la suite de scènes hallucinées et de monologues intérieurs qui composent cette fuite en avant comme une mécanique de précision. L’écriture reste brutale, hachée, quasi stroboscopique, et l’on s’attend à ce que ce collage fou de scènes d’action, de pensées, de détails, de souvenirs produise son effet, telle l’approche pointilliste d’un peintre impressionniste. Mais la « big picture », ce tableau d’ensemble dans lequel il voudrait nous plonger, Ellroy semble le seul à le voir.

On distingue bien ses thèmes récurrents, vices des systèmes policiers et judiciaires, emprise des mafias sur certaines élites, perversité de la machine hollywoodienne. Seulement, le mode de gestation qu’il nous a un jour décrit – monceaux de documentation, synopsis géant, maturation lente et en vase clos, écriture en apnée – paraît ici tourner à vide, comme s’il avait perdu le sens de la narration. Le foisonnement de ce pavé de près de 700 pages – il n’a jamais su faire court – ajoute encore à la perception de sa longueur. Ce livre n’est-il qu’un temps faible comme Ellroy en a déjà connu ? Avant d’oser une conclusion plus définitive, on s’accrochera à l’idée qu’il lui reste deux volets pour boucler un Quintette qu’il avait superbement entamé.

« Les Enchanteurs », James Ellroy, éditions Rivages, 672 pages, 24,50€

Tous les regards noirs de Philippe Lemaire sont là.

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