Dans “Regards Noirs”, ce mois-ci, notre journaliste Philippe Lemaire s’attaque à un mastodonte du polar et du roman noir : Michael Connelly qui, depuis presque 30 ans, est l’un des auteurs de noir les plus vendus au monde. Harry Bosch, Mickey Haller, Renée Ballard, Jack McEvoy, sont des personnages récurrents de l’auteur bien connus des lecteurs. Connelly est-il toujours aussi acéré ? Est-il toujours aussi passionnant pour décrire les travers de notre monde ? Faut-il encore le lire ? Autant de questions pour l’enquêteur Lemaire !
A chaque printemps son nouveau Michael Connelly. Le dernier livre du romancier américain nous arrive toujours entre mars et mai, ponctuel, quelques mois après les États-Unis. Cela a commencé en 1993 avec « Les égouts de Los Angeles », première enquête de l’inspecteur Harry Bosch. Une trentaine de titres et 80 millions d’exemplaires plus tard, le rythme des parutions n’a pas faibli, l’attente des fans non plus. La marque Connelly inspire confiance. Promesse d’une intrigue addictive, d’une narration rigoureuse et d’un décor urbain fascinant. Garantie aussi d’une vision hyper-documentée des rouages de la police américaine, mais aussi de la presse et de la politique, cette Trinité institutionnelle qui charpente le roman noir moderne.
Pour son cru 2021, « Séquences mortelles », l’auteur convoque le plus rare de ses personnages récurrents, le journaliste Jack McEvoy. Depuis son heure de gloire dans « Le Poète » (1996), où il décrochait une exclusivité fracassante en démasquant un tueur en série, sa carrière a suivi le sens de l’Histoire, du papier vers le numérique, d’un grand journal vers un site web d’investigation. Ancien reporter lui-même – douze années de faits divers et une à couvrir des procès, pour amasser les notes et les contacts – Michael Connelly met un point d’honneur à dépeindre le métier sans complaisance. Quitte à se montrer sévère avec McEvoy, à étaler ses faiblesses au grand jour. Individualiste jusqu’à l’excès, aussi immature quinquagénaire qu’il l’était trentenaire, inapte à toute relation sentimentale, le reporter vit par et pour le scoop, en moine-soldat de l’info dont toute l’énergie vitale se consume dans la quête d’une bonne histoire. Un portrait qui sent le vécu.
Il revient ici dans le sillage d’un prédateur sexuel sans visage et sans nom, un pervers qui tue sans laisser de traces, de la Floride au Nevada. Le journaliste sans attaches s’immerge à fond dans l’action. Moins de règles à respecter, peu de comptes à rendre, une éthique moins lourde à porter que celle des autres créatures « connellyennes », Harry Bosch, Renée Ballard et Mickey Haller. La quête de McEvoy est dictée par une urgence, être le premier sur le coup, quand celle d’un policier ou d’un avocat se cale sur une procédure. Son profil d’écorché vif, en permanence sur les nerfs, ajoute une charge émotionnelle au récit, avec des moments de craquage qui le mettent en danger. Face au mystérieux « Écorcheur », un autre que lui n’aurait pas donné un roman aussi tendu et âpre.
Pour faire un bon Connelly – il y en a de meilleurs que d’autres – il faut que l’envergure du héros colle au profil du criminel. L’auteur sait construire la personnalité d’un tueur à force de travail, lectures, recherches, interviews, veille de l’actu. Il a rebondi sur les ravages de la drogue du violeur, sur la guerre des gangs ou, dans ce livre, sur le commerce sauvage des prélèvements ADN. Des thèmes qu’un autre aurait pu s’approprier. En revanche, choisir lequel de ses quatre Fantastiques va mener la traque relève d’un don, d’un talent unique. Et si Connelly nous tient en haleine depuis tant d’années, c’est qu’il a ce flair pour décider à chaque fois qui, de Ballard, Bosch, Haller ou McEvoy, il doit lâcher dans la jungle de Los Angeles.
Harry Bosch reste son homme de base, son repère temporel, le concentré de ses valeurs. Ils ont vieilli en même temps, vécu les mêmes angoisses de père. Ce flic intègre, austère, rigide, taiseux, a pris tant de claques qu’il sait vite quand on lui refile un dossier pourri. La saga Bosch dessine une sorte de mythe de Sisyphe doublée d’un éloge de la sagesse : la tâche au sein d’une brigade criminelle est insurmontable mais y renoncer serait une trahison. Face aux institutions, mairie, police, armée, il se montre aussi méfiant que respectueux. Bosch garde ses distances avec une chefferie très politique, mais sans ruer dans les brancards. Ses opinions s’affirment de livre en livre, mais sa fougue de jeune bleu (« Dans la ville en feu ») s’est muée en une rage retenue, contrôlée (« Une vérité à deux visages »). Le sel de son quotidien ne change pas – la ville, sa violence, ses mirages – c’est lui qui a fait un pas de côté.
Le polar comme outil de compréhension du monde
Avec Mickey Haller, Connelly n’a pas seulement changé de camp, de l’accusation à la défense. En donnant à Bosch ce demi-frère qui est son quasi contraire, il a changé de ton. L’avocat, qui opère depuis le siège arrière de sa Lincoln, navigue dans les textes de loi comme dans les rues de Los Angeles, empruntant des raccourcis et parfois des sens interdits. Il vit à hauteur des vrais gens, au milieu des passants ou de ses clients, tous égaux à ses yeux, à la différence d’un policier qui tend à les classer. Pragmatique, un poil cynique, il apporte légèreté et désinvolture au traitement d’affaires qui, au fond, ne sont pas moins sordides que celles de la criminelle. Les confrontations avec son aîné (« Le verdict du plomb », « Volte-face », « Les dieux du verdict ») les obligent au compromis, les rendent plus humains. Et comme le personnage a pris vie au cinéma sous les traits de Matthew McConaughey, décrochant une caution de Hollywood qui se refuse à Bosch, son créateur s’est senti conforté dans son besoin de nouvelles têtes.
Il a poussé le curseur un peu plus loin avec sa nouvelle série centrée sur l’inspectrice Renée Ballard. Dès le premier volet, « En attendant le jour » (2019), Michael Connelly a élargi l’horizon de ses fictions. Premier polar solide de l’ère MeToo, ce roman pose un regard aussi féminin que possible – venant d’un homme – sur les rapports d’un représentant de la loi avec les victimes, sur l’atmosphère d’un commissariat, sur une société minée par le harcèlement. Aussi acharnée et intraitable que Harry, moins détachée que Mickey, plus mature que Jack, cette héroïne de trois romans déjà (elle partage avec Bosch « Nuit sombre et sacrée » et « Incendie nocturne ») introduit dans une équation policière classique des préoccupations plus actuelles, moins intemporelles. Cette trentenaire métisse, qui dort sur la plage par amour de l’océan, est naturellement aussi sensible à la question raciale que peu matérialiste. Un clin d’œil aux possibles lectrices féministes et écolos ? Pas le genre de l’auteur. Il n’a pas imaginé cette jeune policière à la peau mate pour être dans l’air du temps, mais pour la confronter au sexisme et au racisme de son milieu, de son époque, et continuer à raconter des histoires fortes et originales.
Pour le reste, Michael Connelly déploie inlassablement le même savoir-faire avec la même exigence. Souci de l’exactitude des fait, précision du déroulé. Style efficace, sans gras, sans longueurs, de celui qui sait se relire et couper pour aller à l’essentiel. Deux pages pour poser le pitch, des flashes sur la ville pour baliser l’imaginaire, des données techniques à faible dose. Il ne se regarde pas écrire, il est un observateur du réel, un homme de terrain, doublé d’un scénariste. Il sait exactement où il va, animé d’une envie d’écrire qui vient de très loin. De cet été de ses 16 ans où, un soir, rentrant du restaurant où il faisait la plonge, il vit un drôle de type cacher une arme dans un buisson, le suivit jusqu’à un bar et appela la police. L’homme venait de tuer. Il échappa à la rafle. « Les policiers ne m’ont pas cru, ils étaient persuadés que j’avais la trouille de désigner le coupable, ils m’ont cuisiné toute la nuit. En quelques heures, je savais tout de la police criminelle. J’avais une lecture intéressante du monde. Je me suis mis à lire des romans policiers, Raymond Chandler est ce que j’ai trouvé de mieux. Et à 20 ans, j’ai décidé que mon but serait d’en écrire moi-même. » Et le voilà, un demi-siècle plus tard…



