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Surprise poétique

Jr Korpa ISlAfxGsNH4 Unsplash

Des mains rouges qui souillent le mur des Justes, Karkhiv attaquée et presque prise par les Russes, une synagogue incendiée, la résistible ascension des Arturo Ui d’aujourd’hui… Bref, un sentiment d’inutilité, de rage, ou de tristesse peut gagner même les plus optimistes. Dans ce marasme et dans cette nuit qui semble vouloir devenir toujours plus noire, nous disposons, et plus encore nous lecteurs et lectrices du dimanche, d’un talisman. Celui de la littérature. Et au-delà de la littérature, celui de la surprise poétique.

C’est vers cette surprise poétique que nous avions envie de vous emmener ce matin. Dans ce moments où toutes nos structures s’effondrent, n’est-il pas temps tel Don Quichotte de croire sans relâche et de faire comme si. De substituer un monde imaginaire où l’on puisse d’abord conserver l’espoir, puis – pourquoi pas – le réinventer ?

En somme, Ernestiens et Ernestiennes, il nous appartient, peut-être, de devenir des personnages de romans. Pour suppléer au recul des formes de transcendance collectives. La littérature comme point central. La littérature comme fil à plomb de nos vies. Imaginer et construire.

Peut-être nous faudra-t-il, aussi, rechercher la surprise poétique. Dans les textes de poésie, évidemment. La poésie, par son essence même, est une invitation à la surprise. Elle nous pousse à voir le monde autrement, à nous défaire des routines de pensée qui nous emprisonnent. Dans un monde où tout semble prévisible, où les mêmes nouvelles désolantes se répètent, la poésie surgit comme un éclair, une explosion de beauté et de sens. Elle nous rappelle que malgré les ténèbres, il existe toujours des étincelles de lumière.
Tracer ces mots et songer aux poèmes de Rilke. Ses écrits, empreints de mysticisme et de profondeur, offrent une perspective différente sur la réalité. Rilke nous invite à une introspection, à une redécouverte de soi à travers la contemplation du monde. Sa poésie est une leçon de vie, un rappel que même dans les moments les plus sombres, il est possible de trouver une forme de beauté et de réconfort.

« C’est presque l’invisible qui luit
au-dessus de la pente ailée ;
il reste un peu d’une claire nuit
à ce jour en argent mêlée. »

Surprise poétique dans les mots. Mais aussi dans nos actes. Personnels. Regarder l’épaule ou la nuque de l’être aimé. S’émerveiller de l’odeur de l’herbe coupée, de la sensualité d’un homme ou d’une femme qui passe.

Être surpris par l’ouverture d’un possible. Par la découverte d’un sein, par la beauté d’une barbe bien taillée ou d’une ride joyeuse. Être surpris et émerveillé par une pochette élégante de costume ou de magnifiques et inattendus sous-vêtements. Poésie du quotidien.

Chercher, aussi, la poésie comme vecteur de force de transformation.
« Soyez de telle manière qu’on ne puisse pas vous nier le droit à l’existence. Soyez de telle manière que votre destruction ne soit pas possible par les puissants et les pouvoirs. Que ne soit plus possible le mépris des uns pour les autres. Quel nul ne puisse être effacé par plus fort que lui. Que le Sud ne soit pas maltraité par le Nord, l’Orient par l’Occident et vice versa. Que le Noir ne soit pas méprisé par le Blanc, que la femme ne soit pas humiliée par l’homme. Que le modeste employé ne puisse être écrasé par le riche sur-dominant. Que notre étroit cerveau ne puisse être broyé par de grosses machines à décerveler… Bien sûr que c’est utopique. Mais sous prétexte que c’est utopique, laisserions-nous nos vies, notre devenir entre les mains du pouvoir et des puissants qui en useraient et en abuseraient tant qu’ils ne rencontreraient de résistance ? C’est utopique, mais nous pouvons au moins nous poser en obstacle devant leur marche, devant leur appétit vorace, les entraver à défaut de pouvoir les arrêter. C’est utopique ?
Mais pour moi, la poésie est cette utopie, cet entêtement à ne pas se résigner devant l’injustice, à ne pas abdiquer face au pouvoir. Dire qu’une autre manière de vivre doit être possible, qu’une autre façon d’exister ensemble doit être possible. Non plus une poésie dans les marges, dans les périphéries, mais une poésie au centre des choses, au cœur des êtres. Revendiquer et assumer la centralité de la poésie, de la création dans la vie des êtres, afin qu’à leur tour les êtres puissent apprécier l’étendue des possibilités qu’offrent la poésie et la création pour une refondation complète de leur vie », écrit Sheymus Dagtekin dans « Sortir de l’abîme ».

Se demander si tout cela, au fond, ne permettrait pas de créer un monde. En être persuadé. Et si, en ce dimanche, sur les réseaux, par mail, via message, nous nous partagions toutes nos surprises poétiques ? Cela serait magnifique. Un mail : info@ernestmag.fr. Partagez votre surprise poétique du jour et dites en deux ou trois mots.

Bon dimanche,

L’édito paraît le dimanche dans l’Ernestine, notre lettre inspirante (inscrivez-vous c’est gratuit) et le lundi sur le site (abonnez-vous pour soutenir notre démarche)
 
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