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Refuges

Anne Nygard 81GZnKZaWxs Unsplash

Refuge : “Lieu où l’on se met en sureté pour échapper à un ennui ou un danger qui menace.” Comme une évidence ce mot a accompagné la semaine. Semaine lourde, encore. Âpre. Pleine de démesure dans la bêtise, pleine de peur, de doute, d’incompréhension devant la perte d’empathie. Pleine d’un bilan automnal de l’année écoulée. Les échecs, les ruptures, les défaites. Les petites réussites aussi. Souvenirs agréables. Souvenirs terribles. Chercher refuge face à l’actualité, face au froid qui s’installe. Face à l’envie d’exploser de colère. Face aux ignominies intellectuelles. Face à la médiocrité ambiante.

Ne pas céder. Se réfugier, non pas dans une cabane au fond des bois retiré du monde. Se réfugier dans la force des autres. Se réfugier aussi dans la beauté des choses. Quelques-unes furent des refuges en cette semaine si particulière, encore.

Des mots, forcément. Ceux de Jankélévitch, encore. Ils se sont imposés tandis que la recherche d’une lumière constituait toujours la quête. « L’homme de lumière c’est le principe du temps qui indique à la ronde nocturne le chemin de l’aurore ». Chercher l’aurore tout en acceptant la ronde de la nuit. D’autres mots, encore, alors que des enfants retrouvaient des parents et que d’autres fuyaient la guerre. Joseph Kessel : « A partir de ce jour, les masseurs attachés à l’hôpital, qui traitaient les soldats blessés, commencèrent à instruire Kersten. Et un mois ne s’était pas écoulé que les soldats préféraient, à tous les professionnels, le sous-lieutenant étudiant. Et lui, il découvrait avec un étonnement presque craintif, avec un étrange bonheur, le pouvoir qu’avaient ses mains de rendre au corps souffrant des hommes la souplesse, la paix et la santé. »

Des mots toujours, ceux de Romain Gary, dans « Gros-Câlin », en ce sens que ce livre en soi est un refuge permanent. « Lorsqu’on a besoin d’étreinte pour être comblé dans ses lacunes, autour des épaules surtout, et dans le creux des reins, et que vous prenez trop conscience des deux bras qui vous manquent, un python de deux mètres vingt fait merveille. “Gros-Câlin” est capable de m’étreindre ainsi pendant des heures et des heures. »

Des couleurs. Celles des peintures de Nicolas de Staël déjà évoquées récemment dans ces colonnes mais qui demeurent intenses même quelques semaines après. Y songer et se remémorer, grâce aux hasards de la vie, les mots de Rilke : « Nous sommes les abeilles de l’Univers. Nous butinons éperdument le miel du visible pour l’accumuler dans la grande ruche d’or de l’invisible ». Couleurs visibles, sensations visibles.

Polliniser le monde de la beauté de ces refuges. Objectif d’un dimanche. D’un lundi, d’une semaine, d’un amour secret, même perdu.

Les lecteurs et lectrices assidues de ces lignes dominicales le savent. Souvent dans les refuges au-delà des mots ou de l’art, des notes. Toujours. Comme une antienne ( c’est le cas de le dire, vous avez vu, c’est bien fait, non ? ). Celles des Cowboys Fringants. Nostalgiques, révolutionnaires, et pleines d’une humanité joyeuse et douce. Leur chanteur est mort, trop jeune. Et les notes écoutées en boucle il y a quelques années sont redevenues des refuges. Idéales par temps froid et par temps de doute d’Humanité. Réécouter ces paroles : « Mais au bout du ch’min, dis-moi c’qui va rester / De la p’tite école et d’la cour de récré / Quand les avions en papier ne partent plus au vent. / On se dit que l’bon temps passe finalement / Comme une étoile filante »  S’en souvenir. Sourire. Chercher les bons temps.

Et terminer dans un autre refuge : l’humour. Grâce au magnifique « bouquin de l’humour juif » que viennent de publier Jonathan Hayoun et Judith Cohen Solal. Des blagues à la pelle. Partout. Sur tout. Superbe. Comme un twist au désespoir et à la bêtise. Lire dans leur préface : « L’humour est l’arme des désarmés », suggérait Albert Cohen, « une parade à l’antisémitisme ». Une façon de voir le monde, en quelques sortes. Avec une tentation forte pour cultiver l’absurde.

Y Lire :

« Salomon demande au grand rabbin de France pourquoi les hommes très pieux boivent souvent de l’alcool .

– C’est pour pouvoir réciter la bénédiction : « tout a été créé par la parole de Dieu. »

– Mais ils pourraient très bien prononcer cette prière en buvant de l’eau !

– Un peu de respect, Salomon, ces hommes ont réussi à croire que le monde a été créé par la simple parole de Dieu. Ils méritent bien de boire autre chose que de l’eau ! »

Les amis, en espérant que cette Ernestine, le temps de sa lecture aura été un joli refuge, vous souhaiter un  :

Bon dimanche

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