La rentrée littéraire ce n’est pas seulement les beaux ouvrages beige de chez Gallimard ou Flammarion. Virginie Bégaudeau est allée chiner du côté des auteurs autoédités. Sélection.
Le chant des amazones- Reine Andrieu
Avec Gloria, je prends un billet, presque sans retour, pour un tour du monde passionnant et hors du temps. De l’Occitanie à l’Amazonie, je voyage au cœur des années folles, des seventies et d’une ère contemporaine plus amère, mais clairement moins loufoque.
Dans « Le Chant des amazones », l’auteure m’emporte dans des secrets de famille que l’on dépoussière un jour de funérailles. Le drame, la nostalgie, la soif de retrouver ses racines. C’est ce qui caractérise avec succès ce premier roman.
A mesure que l’héroïne, attachante et dévastée, lève le voile sur les mystères que des décennies ont tenté de masquer, je suis l’intrigue brillamment orchestrée. Une plume fine, percutante et authentique. J’aiguise mes connaissances sur l’Histoire de notre pays, discerne les pans d’un siècle silencieux. Je souligne la documentation précise et rigoureuse de Reine Andrieu.
C’est un véritable régal de voyager à travers la lettre d’un défunt parent où une existence entière se résume à quelques feuilles jaunies. Je suis touchée par la familiarité des mots, l’impression d’appartenir à des lieux gorgés d’Histoire et d’amour à la fois.
Le format d’enquête est d’un grand intérêt, il dynamise le texte et je suis admirative de la maîtrise de l’auteure. Des images fourmillent dans ma tête, j’entends rire et pleurer, j’entends les chants des ancêtres. Un remède à la brume de la rentrée, une envie dévorante de retrouver Gloria, ses enfants, sa grande famille et ses secrets dévastateurs.
Je recommande la lecture de ce très joli roman au rythme et au style enlevée. Une véritable découverte et une envie d’y replonger, encore.
C’était un accident- Isabelle Lagarrigue
En littérature jeunesse, il y a pléthore de dystopies et de romances dans des cours de lycée. Mais avec le roman d’Isabelle Lagarrigue, j’ai retrouvé une étonnante maturité autour d’un sujet aussi sensible que déroutant. L’adolescence au cœur du drame IRL, comme l’auteur l’écrit souvent, l’amitié virtuelle et ce besoin viscéral d’exister.
A quatorze ans, Prune est une hypersensible, jeune fille de son époque supra connectée et loin de sa famille qu’elle ne supporte plus beaucoup. Il est évident qu’en feuilletant les premières pages, je comprends que tout risque de basculer, et mon intérêt s’aiguise. Là est l’enjeu d’un roman difficile et saupoudrée d’une naïveté touchante. Survolant le deuil et l’abandon, à sa manière, l’auteure regorge d’humour. J’apprécie d’autant plus cette légèreté qui ne parasite ni l’ambiance ni le message de l’héroïne.
Un suspens total. Une vérité et une vie qui bascule. Un duo attachant et fusionnel. La recette parfaite des romans réussis.
J’ai été prise au jeu d’une plume qui regorge d’une jeunesse à envier. La construction sous forme de journal est d’ailleurs représentative d’une catégorie parfois sous-estimée en littérature. J’ai incontestablement apprécié la qualité du texte, en osmose avec le public initialement visé, et l’imagination d’Isabelle Lagarrigue, se raccrochant à un réalisme débordant. Je suis une adolescente au cœur d’un pensionnat. J’ai peur, comme Prune, je souffre, comme des centaines de jeunes filles dans cette situation. Le processus du deuil est identifié : choc, sidération, colère…Je le respecte, et m’y engouffre pleinement.
Ce roman est un cataclysme d’émotions, une amitié nourrie d’une candeur trop vite abîmée. Une bouffée d’humanité. Une pépite, tout simplement.
Ce qu’il restera de Nous-Pascale Joye
« Sait-on jamais ce qu’il restera de nous ? Vivre avec la simple idée qu’une fois les corps éteints, il ne subsistera peut-être rien de ce qui a tant bouleversé, quelle déconvenue. »
Dans ce roman de Pascale Joye, c’est le deuil qui donne le ton. Mais pas seulement. Il y a une passion fantasmée. La nostalgie et
les regrets. Lorsque Clémence, décède d’un cancer, elle laisse un dernier message pour sa fille Margaux. J’y retrouve la douceur des écrits de derniers moments, d’un adieu à une famille déchirée et à un homme que je rencontrerai à travers les mots intenses et déraisonnables d’une femme condamnée. Une femme transie.
La plume de Pascale Joye est aussi celle d’un bonheur contrit. J’aime l’innocence d’un premier amour, à sens unique, à sens contraire peut-être. Une mise en garde pour ébranler les certitudes à la fois du lecteur, mais surtout des héros impénitents. Je suis conquise par l’affection que l’auteure porte à ses personnages. Sa sensibilité me fait oublier l’histoire somme toute classique pour le genre. Cette explosion d’espoir au fil des pages est une résurrection. Un factum. La maîtrise du texte est là, les points de vue des protagonistes se construisent et s’unissent avec finesse. La musicalité est réussie, je l’ai entendue résonner dans ma tête au fil des voix qui racontent leur histoire.
Je suis particulièrement touchée par la justesse du ton. Je note les mots tabous, les silences que l’on imagine se devoir, l’absence. J’ai la sensation de plonger d’un au cœur d’une nuée d’émotions qui me percute, croiser un miroir où mon reflet frôle la délicatesse.
J’en suis sortie vivante. En paix. J’ai eu envie de remercier cette nostalgie qui m’accompagne depuis toujours, et de la mettre de côté, un temps, pour profiter de celui qui me reste.



