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Le Demon du Trumpisme

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Nouvelle approche sur Ernest “Regards d’Amérique”. Tous les mois, Cécile Péronnet lira des romans américains qui résonnent avec le monde et l’actualité brulante de l’élection américaine. Pour ce premier épisode elle a lu le prix pulitzer “On m’appelle Demon Copperhead” de Barbara Kingsolver où elle revisite, à notre époque, l’histoire de David Copperfield de Charles Dickens. Dans ce roman superbe, Kingsolver donne aussi à voir et à comprendre les racines du trumpisme.

Par Cécile Péronnet

Dans son dernier roman lauréat du Prix Pulitzer (ex aequo avec Hernán Diaz pour Trust) et du Women Prize for Fiction 2023, Barbara Kingsolver se glisse dans la peau malheureuse de Demon Copperhead, narrateur gouailleur et touchant qui se dresse face aux épreuves de la vie avec acharnement et courage. Sa résignation apparente laisse en réalité poindre une force de caractère qui en fait un héros mémorable et le rapproche de David Copperfield. L’autrice a d’ailleurs modelé son œuvre sur le schéma narratif de ce classique victorien signé Charles Dickens et a transposé ses personnages dans l’Amérique qu’elle connaît, rurale et désindustrialisée – celle des déclassés.

Capture D’écran 2024 03 09 À 10.46.03Dès sa naissance, Damon – bien vite rebaptisée Demon en hommage à son père – est seul face au monde, livré à lui-même pour se saisir de la vie que lui donne sa mère, une toxicomane qui aura bien du mal à le protéger de ses démons, jusqu’à ne plus le pouvoir. C’est la communauté que forment les habitants du comté de Lee qui sera la véritable famille du jeune protagoniste, solide et solidaire quoiqu’elle nourrisse aussi les addictions des adolescents en devenir, et de ceux qui sont déjà adultes – vivre à Pennington veut dire être entouré d’autres addicts et donc ne pas pouvoir quitter l’addiction. Certains boivent, d’autres fument, mais le véritable fléau s’abattra sur la génération de Demon et sur les suivantes – il s’agit de la crise des opioïdes, anti-douleurs soigneusement promus par les industries pharmaceutiques, puis livrés à profusion, prescrits par les médecins sensibles à ce lobbying [1] à ces hommes et de ces femmes qui, bientôt, ne pourront plus se passer de ces pilules blanches anesthésiant la douleur et la grisaille du quotidien, entre chômage, endettement et responsabilités trop lourdes à porter.

Au cœur de l’Amérique de Trump

Barbara Kingsolver a grandi dans le Kentucky et vit désormais en Virginie, là où se déroule On m’appelle Demon Copperhead. Ces deux États appartiennent pour partie à la région des Appalaches, laquelle est formée de fragments de treize États à l’est du pays. Rurale, couverte de champs et de forêts, cette région minière et sidérurgique a été frappée par la Grande Dépression en 1930 puis par la désindustrialisation progressive du pays [2]. Certaines mines restent actives tandis que les autres marquent à jamais le paysage, mais le secteur est bouleversé depuis plusieurs années déjà par les politiques environnementales menées par le gouvernement.

Donald Trump a bien compris comment s’attirer les grâces de ces hillbillies dont parle Barbara Kingsolver – terme que Martine Aubert traduit ici par « bouseux », entre autres [3] –, délaissés par les institutions et le pouvoir en place depuis des décennies. Non seulement il promet de rendre à l’Amérique sa grandeur passée et de remettre les énergies fossiles au cœur de l’économie du pays, mais il se positionne comme hors du système, le défie ainsi que les autorités en place, promettant de le révolutionner à sa manière. Le républicain se place donc du côté des Appalachiens, pleins d’amertume pour ceux qui ne cessent de les décevoir. Il leur dit qu’il les voit, contrairement aux autres candidats, qu’il les voit eux et ceux qui vivent dans les campagnes – pourtant, selon Barbara Kingsolver, Demon n’aurait pas voté en novembre prochain, porteur de trop de défiance envers les institutions et les adultes [4]. En 2020, 84,2% des habitants du comté de Lee ont voté pour Donald Trump (Source : The Associated Press via Politico), et Barbara Kingsolver remarquait tristement en 2023 dans Harper Bazaar [5] que ce vote désespéré et convaincu accentuait encore davantage les clivages du pays.  Il y a fort à parier que le même cas de figure se présente en novembre prochain. Dans ce comté, le candidat vient d’ores et déjà de remporter les primaires républicaines du Super Tuesday (mardi 6 mars 2024) avec 92% des votes en sa faveur – il s’impose d’ailleurs dans tout l’État de Virginie avec 63,1% des voix face à Nicky Haley (Source : The Associated Press via The New York Times).

[1] Hadrien Valat, « L’épidémie des opioïdes aux Etats-Unis, un état des lieux », Les Échos, 2024 :

https://www.lesechos.fr/monde/etats-unis/lepidemie-des-opioides-aux-etats-unis-un-etat-des-lieux-2073819.

[2] Universalis, « Appalaches », 2024 : https://www.universalis.fr/encyclopedie/appalaches/2-les-regions-appalachiennes/.

[3] « Y en a pas mal finalement de ce genre de mots. Au fil du temps, ils ont été balancés comme du fumier, avant de se retrouver collés avec fierté sur un pare-chocs de pick-up genre Va te faire foutre. Rednecks, pedzouilles, bouseux, ploucs, péquenauds. En bref, les Déplorables. » p. 86

[4] Dan Kois. « Social Justice Novel Before They Were Cool », Slate, 2022 : https://slate.com/culture/2022/10/barbara-kingsolver-interview-demon-copperhead-appalachia-identity-politics.html.

[5] Marie-Claire Chappet. « Women’s Prize for Fiction winner Barbara Kingsolver: “I want to earn my shelf space on the planet” », Harper’s Bazaar, 2023 : https://www.harpersbazaar.com/uk/culture/culture-news/a44219689/womens-prize-fiction-winner-barbara-kingsolver-interview/.

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