Il y a quelques semaines, la vie nous a mené sur la piste des livres anciens. Des livres rares, des éditions originales et autres joyeusetés. Alors que nous ne nous pensions pas capables de devenir “bibliophiles”, la joie, la passion et l’intelligence de l’équipe de la Librairie Le Feu Follet nous ont convertis. Reportage chez les passeurs d’histoire. (Bientôt un événement Ernest aura lieu dans les locaux de la librairie. Pour être informés, inscrivez-vous à notre newsletter du dimanche).
Photos Patrice NORMAND
Les quatre petits livres reliés sont posés sur la tranche. Deux libraires, Sybille Pandolfi et Grégory Bacou s’affairent sur la notice des ouvrages, ils discutent sur l’information clé qu’il faut mettre en avant. Il se délectent, aussi, des pages de leur dernière acquisition au titre évocateur : « Le panorama des boudoirs ». Alors que Grégory lance ce titre d’une voix joyeuse et que nos yeux ont dû l’amuser, il embraye : « Ce n’est pas du tout ce que vous croyez ! En fait ces quatre petits volumes ont tout pour sembler faire partie de la littérature érotique début du 19e siècle alors qu’ils sont beaucoup plus intéressants que cela pour raconter la société de l’époque. Ces quatre ouvrages ont en fait été écrits par une femme et loin d’être des érotiques, ils sont une lecture à la fois subversive et politique et instruisent sur la façon dont les femmes ont pu être rayées de l’histoire, même littéraire ». L’autre intérêt de ces quatre petits ouvrages, c’est « de montrer comment le discours féministe a été mis sous le boisseau par l’histoire », mais aussi de « plonger dans les mœurs, les pudeurs et les emballements de l’époque.»
La passion de Grégory est totale. Communicative même. En entrant dans la librairie
« Le Feu Follet » dans le 5e arrondissement de Paris, il est possible d’être impressionné. De se dire que l’on n’est pas forcément à sa place. Que l’on n’est peut-être pas à la hauteur de tous ces livres reliés qui nous contemplent. Et puis, doucement, l’ambiance gagne le visiteur. Cette ambiance faite de sensualité dans l’amour du livre, non pas objet, mais dans l’histoire qu’il raconte, mais aussi de transmission, puisque tous les libraires savent mettre à l’aise celui ou celle qui vient là pour la première fois ou pour la dixième. « Notre rôle est d’être des passeurs. Nous ne sommes pas prescripteurs, nous travaillons comme des archéologues. Nous prenons des livres qui pour différentes raisons sont historiquement importants pour ensuite les transmettre à des bibliophiles », détaille Grégory. Une question taraude alors le visiteur : faut-il être riche pour accéder à ces trésors ? « Pas nécessairement. Il est possible de commencer une collection avec 15 euros. Le tout est de savoir ce que l’on choisit et comment on le choisit », confie le libraire.
Savoir comment choisir, savoir quoi choisir, apprendre à distinguer les livres anciens des livres rares, les éditions originales des autres, tout cela relève d’un chemin initiatique passionnant. Alors que nous sommes en train de discuter avec Grégory, un homme d’une quarantaine d’années entre dans la librairie. L’une des libraires présentes l’accueille. Il semble impressionné. Il le confie d’ailleurs « c’est ma première visite, mon premier achat, c’est pour une personne que j’aime beaucoup ». Il confie son budget. Des auteurs aimés par ladite personne. Plein d’idées lui sont soumises. Il repartira avec une édition originale, le sourire aux lèvres.
Grégory embraye alors : « Ce qui est crucial est de s’intéresser au moment où le texte paraît mais aussi à l’objet qui le supporte. Il est illusoire de penser que le texte n’est pas lié au support. Ils forment un tout. Comme le corps et l’esprit. » Pédagogique Grégory illustre son propos en allant chercher plusieurs ouvrages de Molière. D’abord de tous petits ouvrages sans illustrations qui contiennent simplement les textes des pièces de Molière. Puis de grands ouvrages luxueux illustrés par de grands peintres comme Bouchet. Les premiers datent de 1682, les autres sont édités cinquante ans plus tard « et viennent raconter la place prise par Molière dans la société de l’époque ». Ceci dit : fait amusant, les premiers sont un plus expansifs. Car plus rares, plus révélateurs encore de ce qu’était Molière avant de devenir Molière. Ou plutôt parce que ce sont les premiers livres avec le nom de Molière sur la couverture.
Ainsi, un livre « ancien » n’est pas forcément un livre qui a de la valeur ; « une édition originale dédicacée d’un écrivain à un autre nous raconte aussi une histoire. Un livre ancien n’est pas forcément un livre rare ». Pour les plus grands amateurs de choses inédites, il existe les grands papiers. Ce sont des tirages à part des éditions originales sur un papier particulier qui donnent un peu plus de rareté encore à l’ouvrage. Cerise sur le gâteau : que ce « grand papier » soit dédicacé. Mais alors que nous discutons de toutes ces subtilités, Grégory le passeur, nous rappelle à l’ordre en nous confiant le secret pour devenir un bibliophile averti : « Il convient de choisir des thématiques ou des auteurs précis et d’avancer pas à pas. La bibliophilie est une discipline de la patience et de l’itération, aussi. »
Alors que nous sommes déjà présents dans les lieux depuis un certain temps, Grégory nous ouvre les portes des trésors. Ou plutôt leurs pages. C’est
ainsi que nous tournons les pages d’un formidable exemplaire original et unique des « Cerfs-volants » de Romain Gary tiré spécialement pour Guy de La Longrays, l’un des compagnons de la libération, frère d’armes de l’auteur de la « promesse de l’aube ». Sentir le poids des symboles. Sentir la passion derrière tout cela.
Évidemment, ces ouvrages disent aussi les plus profondes des amitiés. Celle d’Albert Camus et René Char… « Cette dédicace dit tout de ce qui unissait les deux hommes. Elle dit le respect mutuel, l’amitié profonde et indestructible. Les combats partagés aussi », juge Grégory caressant les pages de l’exemplaire des « Justes »
envoyé par Albert à René.
Il y a aussi l’histoire des idées. Évidemment. Avec ce pied de nez d’Apollinaire au journal d’extrême droite La
libre Parole « La dédicace est à destination du critique littéraire de ce titre. Or, il n’y en a jamais eu. Et le livre est particulièrement licencieux. Surtout cela résonne avec l’un des seuls engagements politiques d’Apollinaire. Il fut profondément Dreyfusard et ce journal profondément anti-dreyfusard. Cet envoi dédicacé raconte aussi cela. C’est aussi cela la beauté de notre métier », s’émerveille Grégory.
Histoire, amitié, respect mutuel, comme dans les livres d’André Malraux, envoyés à des amis ou des
connaissances dans lesquels l’auteur agrémentait les dédicaces de dessins originaux de sa création.
Offrir un livre, dédicacer un livre, c’est aussi dire l’Amour. Et dans ce voyage dans l’histoire littéraire, la façon dont Hugo envoyait ses livres à Juliette Drouet constitue peut-être la plus sobre, mais la plus efficace. A chaque fois que l’un de ses ouvrages paraissait, Victor Hugo réservait le premier exemplaire à Juliette. Et le dédicaçait de la façon suivante : « Premier exemplaire aux pieds de Ma Dame ». Puissante élégance !
Clairement, la passion de Grégory et des sept autres libraires qui officient à la librairie le Feu Follet est communicative. Alors qu’en arrivant, le visiteur peut s’interroger sur sa place parmi les 50 000 volumes présents dans le catalogue des deux magasins (Celui de la rue Henri Barbusse, et celui à quelques encablures du boulevard Saint-Michel), très vite il se sent comme chez lui. Avide d’apprendre. Avide de mieux se mouvoir parmi les éditions originales. Avide de commencer son chemin initiatique de bibliophile. Avec ce dernier conseil de Pascal Antoine, le fondateur des lieux l’initiation a d’ailleurs d’ores et déjà commencé : « L’important est de constituer la collection de bibliophilie qui nous ressemble pour aller chercher la source de ce que l’on aime et peut-être aussi se connaître un petit peu mieux. Nous apprenons beaucoup en allant chez nos clients, dans leurs bibliothèques.»





