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Lisa Gardner : “Je laisse l’histoire aller là où elle doit aller”

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Elle enchaîne les best-sellers sans jamais tenir le succès pour acquis. Lisa Gardner inaugure une nouvelle série originale où elle veut explorer une Amérique ignorée.

Dans la trentaine de pays où elle est publiée, ses livres se dévorent. Plusieurs fois, le panel de libraires du New York Times l’a consacrée « best-selling author », Graal des auteurs américains. A 51 ans, Lisa Gardner a préservé le même appétit, la même fraîcheur, que quand elle sortait ses premiers livres, des romans sentimentaux, sous le pseudonyme d’Alicia Scott, à 20 ans et quelque.

GARDNER LEteDAvant CvA l’entendre, son parcours est fait de persévérance, d’humilité, de labeur. C’est ce qu’elle nous confesse depuis sa maison du New Hampshire, sur les hauteurs enneigées du nord de Boston. « Le meilleur endroit pour écrire, entre deux randonnées ». Sa success story très américaine ne s’est sans doute pas bâtie dans la facilité, mais il y entre aussi du flair, de la sensibilité, de la créativité.

Elle ne doit rien à ses études en relations internationales, ni à son premier job dans un cabinet d’audit. Une idée de personnage devient un livre, qui mène à un autre, et ainsi de suite. Cette autodidacte du polar aime fouiner, lire, marcher, écouter, et c’est ainsi qu’elle a créé ses héroïnes successives, profileuse du FBI, officière de police, détective privée.

Chaque cycle la voit explorer de nouveaux thèmes ou territoires, et ainsi s’affirmer. Lisa Gardner garde les yeux grands ouverts sur le monde où elle vit. Ses romans qu’on ne lâche pas avant la fin, modèles de « page-turner », ont aussi du cœur et de la profondeur. Avec « L’été d’avant », elle inaugure la série Frankie Elkin, une quadra sortie de l’alcool qui s’échine, entre deux petits boulots, à retrouver des gens ordinaires portés disparus.

Le ressort est fréquent dans la littérature noire, presque évident. Elle en fait le prétexte à explorer divers environnements. Après avoir posé son sac dans le quartier haïtien de Boston pour ce premier volet, Frankie ira sonder les forêts du Wyoming puis une île du Pacifique. Avec cette héroïne résolue et vulnérable, un décor très fouillé et un casting sorti de la rue, en évitant tout manichéisme ou moralisme, Lisa Gardner peut voyager loin. Sans recette ni schéma établi, ainsi qu’elle nous l’a expliqué.

Pourquoi vos romans sont-ils toujours centrés sur des personnages de femmes fortes ?

Lisa Gardner : J’ai été élevée par des femmes fortes. Ma grand-mère, qui vient de mourir à 104 ans, a toujours été la matriarche de notre famille. Elle a été chef d’entreprise avant que les femmes accèdent à ces postes, elle a traversé le pays au volant d’une décapotable… J’ai grandi en écoutant ses histoires, et j’aime les femmes qui mènent ce style de vie.

Qu’est-ce qui vous a amenée à imaginer le profil de Frankie Elkin ?

Lisa Gardner :  J’ai lu un article sur une personne qui m’a inspirée, ce qu’elle fait de sa vie a touché un point sensible en moi. C’est une femme ordinaire, quelqu’un comme vous et moi, et elle a tout laissé tomber pour rechercher des personnes disparues que le reste du monde a oubliées. Je me suis demandé pourquoi elle le faisait. J’ai lancé cette série pour y répondre. Qui est Frankie, que représente pour elle cette façon de vivre ?

Comment avez-vous bâti ce personnage ?

Lisa Gardner :  Je la découvre en écrivant, sans notion préconçue. Je me demande quel genre de femme ferait ce choix de vie. Il m’a semblé important qu’elle soit une ancienne alcoolique car cette obsession est un facteur de motivation très fort. L’attention qu’elle porte aux autres l’aide à ne plus boire et à éviter ses propres dérives. Je continue de la découvrir (trois romans sont déjà sortis aux Etats-Unis NDLR), je me régale. Elle m’oblige à me demander ce que je ferais à sa place, quelle question je poserais, dans quels endroits j’irais. Elle n’a pas de superpouvoirs, ni les pouvoirs d’un agent du FBI ou d’un officier de police. Ce qui parfois rend l’histoire plus complexe à développer.

Les lectrices ou lecteurs sont-ils plus ouverts à ce type de personnage ?

Lisa Gardner : Le monde est prêt, oui, mais il l’a toujours été. Il y avait déjà de grands personnages féminins dans les classiques, chez Agatha Christie. Il fallait juste que des auteurs écrivent les livres.

064 LisaComment soignez-vous le réalisme des décors, de l’environnement ?

Lisa Gardner : Le cadre est un personnage du livre en soi. On veut qu’il soit vrai parce que c’est une partie essentielle de ce que Frankie fait, aller dans des endroits que le reste du monde choisit d’éviter, qui peuvent présenter un risque pour une femme seule. J’ai grandi à Boston, j’y ai vécu et j’étais déjà allée plusieurs fois à Mattapan. Mais il fallait que je retourne dans cette banlieue, approcher la communauté haïtienne, manger dans les restaurants du quartier, qui proposent d’ailleurs une cuisine incroyable… Avec une recherche en ligne, on récolte des idées toutes faites.

En arpentant soi-même les rues, on a une autre impression. C’est une zone où la délinquance est très élevée, on la surnomme d’ailleurs Murderpan, mais il y a plein de parcs, d’espaces verts et de beaux jardins.

“J’ai de la chance de pouvoir vivre de mes thrillers”

Boston a l’image d’une ville riche…

Lisa Gardner : Pour la plupart des gens, Boston c’est la baie, les restaurants chics. Mattapan est clairement une zone défavorisée, en réhabilitation, mais c’est là où vivent les vraies gens. Les Haïtiens sont étonnants. Dans un des petits restaurants familiaux où je suis allée, je me suis présentée, j’ai expliqué ce que je faisais, et deux ados qui rentraient de l’école se sont assis avec moi pour répondre à mes questions : leurs études, les bus scolaires, la vie dans le quartier. Quand on questionne les gens, ils ont envie de parler de leur vie, de leur boulot, ils attendent juste que quelqu’un les écoute. C’est ce que j’essaie d’insuffler dans la série Frankie. Son superpouvoir, c’est l’écoute.

Comment vous est venu ce sujet sur les trafics de visas ?

Lisa Gardner : L’expiration des visas est un gros sujet dans la presse. A Boston, on veut que les Haïtiens restent, on a besoin d’eux, ils travaillent dans les hôpitaux. Mais le système de santé est sous autorité fédérale. Quoi que dise le gouverneur pour les garder, ils n’ont pas trop le choix. Je suis tombée sur un article parlant de faux lycées créés en ligne pour trafiquer des visas d’étudiants. Même s’ils se sont fait prendre, il y a des gens assez doués pour imaginer chez eux une ruse aussi brillante.

Est-ce que Frankie permet de parler d’une Amérique ignorée ?

Lisa Gardner : Oui, c’est ce qui me l’a inspirée et c’est un point-clef de la série. Je prépare un quatrième volet où elle travaille auprès de réfugiés afghans en Arizona. Elle pourrait sillonner le pays comme cela toute sa vie. C’est un moyen de braquer le projecteur sur toutes ces communautés que nous intégrons.

Jusqu’à quel point réécrivez-vous vos textes ?

Lisa Gardner : Je suis très mauvaise pour écrire mais excellente pour réécrire. Je vais assez vite pour le premier jet mais je réécris indéfiniment. Les mots qui me viennent ne sont jamais ceux que j’espère. Dans un roman à suspense, le plus court est le mieux et il faut parfois réduire trois feuillets détaillés à trois phrases.

Vous avez un lecteur idéal en tête ?

Lisa Gardner : Non, je suis très organique, je laisse l’histoire aller où elle doit aller, je ne pars pas d’une intrigue figée, le livre se construit à mesure que les personnages évoluent. J’ai la chance d’avoir des éditeurs qui me laissent cette liberté et de trouver des lecteurs auprès de qui ça fonctionne. Tant mieux car je ne sais pas faire autrement.

A quoi tient selon vous un roman réussi ?

Lisa Gardner : Ce qui fait en partie mon style, c’est que le lecteur entre dans la peau du personnage, noue avec lui une relation de complicité, qu’il lui apparaisse réel. A un moment, il doit se passer quelque chose d’inattendu, l’intrigue ne doit pas mollir. Si le lecteur sait à quoi s’attendre, ce n’est plus du suspense. Voilà ce à quoi je m’attache : un personnage qui apparaisse vrai et proche, un rythme élevé, des surprises…

134 LisaEt aussi un début et une fin qui soient forts ?

Lisa Gardner : Dans un roman à suspense, le premier chapitre est un des plus importants. Si le lecteur ne se sent pas impliqué dès les premières pages, le reste ne suivra pas. C’est sans doute celui sur lequel je passe le plus de temps. Parfois, je le jette, ce n’est même pas une question de réécriture, ce n’est juste pas la bonne façon de démarrer.

Pour « L’été d’avant », ça m’est venu tout de suite. Mais pour le volet suivant de la série, ça m’a pris six mois. A un certain stade, mieux vaut écrire les chapitres suivants et revenir plus tard sur le début.

“Les romans sentimentaux ont été une école de formation”

Travaillez-vous simultanément à plusieurs histoires ?

Lisa Gardner : Je suis du genre à écrire un livre à la fois et en ce moment, c’est Frankie. Mais j’ai créé plusieurs personnages, la commandante DD Warren, les profileurs du FBI, la détective privée Tessa Leoni, et je suis tentée de les faire se rencontrer.

Cela vous fait quoi d’être « New York Times best-selling author » ?

Lisa Gardner : Je suis très chanceuse. Je fais partie de l’International Association of Crime Writers et j’y vois tellement d’excellents romanciers qui n’ont pas les moyens d’écrire à plein temps que je ne considère rien comme acquis. Il m’a fallu dix ans pour avoir du succès (en 25 ans, elle a publié 29 romans dont 25 policiers NDLR). J’ai la chance incroyable de pouvoir en vivre. C’est plus une exception qu’une règle.

Où en est le projet d’adaptation de « L’été d’avant » ?

Lisa Gardner : Je n’en sais rien car la grève à Hollywood a tout gelé. Hillary Swank est toujours intéressée pour le produire et l’interpréter mais toutes les discussions se sont arrêtées en mai et ils se remettent tout juste au travail. Il est question d’une minisérie de six ou huit épisodes, il manque un studio et un diffuseur. J’ai rencontré plusieurs fois la scénariste, elle est étonnante, elle a trouvé pas mal d’idées assez différentes du livre, c’est drôle de voir comment mon texte se transforme.

Vous avez débuté en écrivant des romans sentimentaux. Que vous en reste-t-il ?

Lisa Gardner  : Cela m’a appris à me concentrer sur les personnages, sur la psychologie, car c’est ce qui importe le plus aux lecteurs de ce genre de livre. Cela a été une formation, une approche de l’écriture. Aujourd’hui, je développe des histoires criminelles plus intéressantes, plus complexes, plus captivantes, mais en partant toujours des personnages. J’écris des livres assez sombres mais il faut garder un équilibre et laisser un note d’espoir au lecteur. On n’est pas là pour le déprimer. Et pour cela, l’amour est un des sentiments humains les plus puissants. Un livre sans amour serait trop artificiel.

« L’été d’avant », Lisa Gardner, éditions Albin-Michel, 448 pages, 22,90€

Tous les “Regards noirs” de Philippe Lemaire sont ici.

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