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Texas addiction

Enrique Macias BXXYZ4HtGxU Unsplash

Attica Locke. Ce nom est celui d’une grande dame du polar et du roman noir à l’américaine. Philippe Lemaire nous parle de son dernier roman, fait réagir l’autrice et nous plonge dans les USA post-Trump et le sort difficile des noirs au Texas. Une belle discussion avec cette autrice qui va compter plus encore dans les années à venir.

Elle n’est pas seulement la voix du Texas dans la géographie de la littérature policière américaine, elle est une voix influente sur la carte mondiale du polar. Déjà primée pour ses précédents romans, Attica Locke, 47 ans, en signe un cinquième qui confirme la singularité de son talent. Une histoire poignante et en prise sur l’époque, des personnages pleins d’humanité, une toile de fond fortement politique… c’est à grands traits ce qui caractérise « Au paradis je demeure ». Elle y conjugue son identité texane à sa vision aigüe d’une société fracturée, d’une autorité viciée et d’une ségrégation persistante.

A Mathematician (?)Ce livre est le deuxième d’une trilogie centrée sur un personnage de policier noir, Darren Matthews. Officier des Texas Rangers, une agence de la police d’Etat, il est envoyé élucider la disparition d’un enfant dans une communauté de blancs pauvres, dont les mobil-homes voisinent les cabanes de familles noires et indiennes tout aussi pauvres. On est près de la Highway 59, au bord du lac Caddo, à la frontière de la Louisiane, une région qui n’est pas seulement sauvage par sa végétation. Les suprémacistes blancs y ont pignon sur rue et le shérif évite de les contrarier.

“Ce roman possède une âpreté qui reflète mon sentiment face à ce qui est arrivé à mon pays”

Pour en parler, Attica Locke nous a donné rendez-vous en ligne. Durant nos trente minutes d’entretien en visio, elle va se montrer volubile, passionnée, chaleureuse… On lui avoue qu’après « Bluebird Bluebird », on a cru sentir dans ce deuxième volet un élan différent. Comme une forme de colère ? « Je dirais qu’il est plus brut, plus âpre, nous renvoie-t-elle. Et cette âpreté reflète mon sentiment face à ce qui est arrivé à mon pays. » Quand elle a imaginé cette histoire où le FBI cherche, contre l’intuition du Ranger intègre, à conclure à un crime de haine antiblanc, les Etats-Unis étaient en pleine présidence Trump.

« Je vois maintenant cette trilogie de la Highway 59 comme une série sur l’ère Trump et ce n’était pas ce que je voulais à l’origine, explique-t-elle. Quand j’ai écrit le premier volet, Trump était dans l’air du temps, mais jamais je n’aurais imaginé qu’il soit élu. C’est mon inconscient qui fait l’essentiel du boulot, et mon inconscient est un meilleur écrivain que moi. » Certes, dans « Bluebird Bluebird », la police fédérale fait déjà pression sur l’enquête. Et le Ranger affronte un suprémaciste convaincu « qu’en dehors du Texas, le monde était un cloaque où régnaient la mixité raciale et la confusion sur l’identité des bâtisseurs de ce pays » (p. 229). Mais le livre ménage tout de même une lueur finale, concevant que Blancs et Noirs puissent partager davantage qu’ils ne le croient, en particulier quelques enfants naturels.

Très marqué par la présidence Trump, « Au paradis je demeure » monte d’un cran dans la noirceur et le misérabilisme. Avec un Darren Matthews tenaillé par des questions de loyauté, de respect, de pardon. Un récit dénué de tout effet stylistique. Une intrigue, complexe, plombée par l’Histoire, comme si le sort des plus modestes était scellé à jamais. L’inconscient d’Attica Locke lui a dicté un ton plus désabusé que jamais. Loin de ce qu’elle voulait exprimer quand elle est devenue romancière.

L’inconscient d’Attica Locke lui a dicté un ton plus désabusé que jamais.

Remontons encore dans le temps. En 2011, déçue par sa carrière de productrice TV à Hollywood, elle veut s’offrir une pause et se lance dans 978031663297 Locke Fall 17 Winter 18 (credit Mel Melcon, Los Angeles Times)l’écriture d’un « thriller facile, très lisse ». Du moins le croit-elle. A l’origine de ce qui sera « Marée noire », elle se souvient d’un incident vécu à Houston, lors d’une croisière en famille sur le Buffalo Bayou : des cris de femmes et des coups de feu dans la nuit. Elle avait 14 ans et n’a cessé de remâcher la dispute qui a opposé son père à son meilleur ami, ce soir-là, sur la conduite à tenir face au danger. « Ils étaient pourtant très proches, ils avaient milité ensemble. L’ami, qui était pasteur, disait qu’on avait l’obligation morale de s’arrêter et d’aider cette femme. Mon père refusait de s’en mêler parce qu’il était avec sa femme et sa fille, et qu’il avait déjà vu des choses très moches dans sa carrière d’avocat pénaliste. »

A travers ce dilemme, Attica Locke a compris que « Marée noire » ne fonctionnerait pas sans un minimum de profondeur. Notamment sans retours sur le passé de son personnage principal, l’avocat Jay Porter, un profil calqué sur celui de son père, ancien activiste pour les droits civiques. « J’ai été profondément marquée par le film « A Soldier’s Story », de Norman Jewison, un mélange de suspense et de politique, qui parle de race et d’eugénisme. Je l’ai peut-être vu trente fois quand j’étais jeune. En me mettant au roman, j’ai cherché à écrire ce genre de récit, qui révèle des questions plus profondes. » Et à chaque livre, elle a cherché à creuser un peu plus…

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Dans « Pleasantville » (2018), elle s’est attaquée frontalement à la politique : une campagne électorale pour la mairie, un électorat hispanique à conquérir, des meurtres d’adolescentes qu’une procureure républicaine blanche envoie à la figure d’un shérif démocrate noir. Et de nouveau dans la mêlée, l’avocat Jay Porter, figure paternelle exemplaire. L’occasion pour l’auteure d’observer sa ville natale de Houston sous le prisme du réalisme social, à la manière du Baltimore de David Simon dans la série « The Wire ». Et de commencer à soulever les ambiguïtés de la police, qu’elle pointe plus franchement dans sa trilogie Darren Matthews.

“Les flics mentent tout le temps. Ce n’est pas une question de bon ou mauvais flic, c’est de l’abus de pouvoir.”

« On considère trop souvent qu’un officier de police dit la vérité, on lui accorde trop le bénéfice du doute. Ce sont des êtres humains, ils ont leur cause personnelle, leurs attentes, leurs convictions. Mon mari est un défenseur public (« public attorney » NDLR.), assigné aux gens qui n’ont pas les moyens de payer un avocat, et à travers lui, j’ai vu de mes propres yeux que les flics mentent tout le temps. Ce n’est pas une question de bon ou mauvais flic, ils mentent tout le temps. C’est de l’abus de pouvoir. » La vision très militaire que les Etats-Unis ont de leur police explique aussi, selon elle, pourquoi les forces de l’ordre se sentent en guerre avec des communautés qu’elles sont censées protéger.

Même exilée en Californie, Attica Locke a intégré la peur dans laquelle vivent beaucoup de Texans noirs. Quand il a fallu descendre quelques jours sur le lac Caddo pour ses recherches, son père l’a accompagnée. « Avant d’aller visiter la maison où il avait grandi, je lui ai demandé s’il était armé. Il n’y a pas plus anti-NRA que moi (National Rifle Association, le lobby pro-armes NDLR) mais là, au plus profond de l’Est du Texas, il me fallait un flingue. Il m’a dit que ma grand-mère en avait et qu’on pourrait toujours l’emprunter. Les Noirs ruraux du Sud ont une arme parce que le Klan pourrait débarquer, parce qu’on a besoin de se défendre si on prend la route la nuit. On était dans un coin où flotte le drapeau confédéré, Trump est à la Maison-Blanche… S’il te plaît, papa, emporte un pistolet ! »

Bluebird« Là où je vis, tout le monde se moque que j’écrive des livres. C’est agréable qu’on pense à moi comme à une romancière ».

Travail et famille sont très liés chez Attica. Elle vient de se remettre à la production en adaptant pour Netflix le livre autobiographique de sa sœur, « From Scratch ». L’actrice Tembi Locke y raconte comment elle est parvenue à faire le deuil de son mari, emporté par un cancer, en retournant séjourner chez lui, en Sicile, où on l’avait pourtant rejetée. Le tournage a été éprouvant, lourd en émotion. « Au point où j’en suis, écrire un livre me sauve la vie, ça me réconcilie avec moi-même », conclut la romancière-productrice. Elle a des pistes pour boucler sa trilogie. Elle sait que la musique qu’elle écoutera en travaillant donnera ses couleurs au roman, comme le blues de Jessie May Hemphill ou de Lightning Hopkins ont imprégné « Au Paradis je demeure ».

Elle sait surtout qu’il va lui falloir rassembler son courage. « A chaque livre terminé, je pense que je serai incapable de le refaire, je suis terrifiée, je me dis que c’est le dernier. Et cette fois, c’est encore différent, je pense vraiment que je n’y arriverai pas. Mais je ne peux pas vivre sans écrire. » Nos trente minutes d’entretien sont écoulées, il est temps de se déconnecter et Attica Locke souligne à quel point notre entretien l’a touchée. « Là où je vis, tout le monde se moque que j’écrive des livres. C’est agréable qu’on pense à moi comme à une romancière. J’apprécie beaucoup ».

« Au paradis je demeure » (2022), « Bluebird Bluebird » (2021), éditions Liana Levi

« Marée noire » (2011), « Pleasantville » (2018), Série noire et Folio policier

Tous les “Regards noirs” de Philippe Lemaire sont là

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