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Rendre à Césaire…

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Dans son “back to classics”, Frédéric Potier raconte Aimé Césaire, les Outre-mer et la puissance du verbe. Lecture ou relecture indispensable. Rendre à Césaire ce qui lui appartient.

Comment ne pas le reconnaître ? J’ai la nostalgie de l’époque où je fus un oiseau migrateur traversant les océans pour porter la parole d’un chef de gouvernement au caractère trempé et aux idées parfois contestables mais qui avait, lui, le mérite de sentir le souffle de l’Histoire qui habite nos outre-mer. Ce temps ne reviendra pas, je le sais, et j’en ressens un peu la tristesse de ceux qui ont aimé avec passion gouverner une nation qui affiche fièrement une âme rebelle. Alors que je chemine dans la grisaille froide et humide de la capitale me reviennent les frissons de la chaleur de la Martinique. À chaque visite dans l’île aux fleurs, j’avais pris l’habitude de me rendre sur la tombe d’Aimé Césaire au cimetière de la Joyau, que le maire de Fort-de-France me faisait l’amitié d’ouvrir à la levée du jour bien plus tôt qu’à l’accoutumée. Travailler à Matignon présente offre parfois quelques rares passe-droits à la valeur inestimable… j’allais donc rendre hommage seul à la mémoire d’un grand homme.

9782708701304 FrLe grand Aimé Césaire est souvent résumé par les mauvais professeurs de littérature à sa poésie et à la notion de négritude. On aime en France tellement accoler des étiquettes aux auteurs, sûrement un reste de notre esprit cartésien et de notre goût pour les systèmes. C’est oublier un peu vite que Césaire fût un homme politique actif et engagé, député pendant presque cinquante ans, père de la départementalisation des quatre vieilles colonies et Maire (au bilan contesté) de Fort-de-France. Césaire, on l’oublie aussi, se piqua de théâtre et publia plusieurs pièces dans les années 50 et 60. Parmi celles-ci figure un chef d’œuvre, “La tragédie du Roi Christophe”, publié en 1963, mélange de burlesque et de tragédie dont je voulais vous dire quelques mots.

Au lendemain de l’indépendance d’Haïti, alors que les troupes françaises ont été repoussées, la guerre civile fait rage. Le général Christophe, ancien cuisinier devenu chef des esclaves révoltés, s’est emparé du pouvoir par la force et impose sa puissance. Il refuse le titre de président de la République pour celui de monarque. Il succède à Dessalines, auto désigné Empereur de l’île assassiné pendant que Toussaint Louverture se mourait au Fort de Joux dans le Jura. Christophe remporte la guerre de succession et règne sur le nord de l’île de 1811 à 1820.

Une plume piquante et acérée

Alors que le pays souffre d’une pauvreté endémique Césaire narre sans ménagement le comportement des nouvelles élites s’installant dans la courtisanerie et le despotisme. La tragédie haïtienne est déjà là, férocement dressée par l’auteur : une ambition démesurée d’un nouveau monarque enfermé dans la solitude et la paranoïa. Couronné Roi, Christophe s’entoure de barons, de monarques, de favorites cédant à tous ses caprices reproduisant les frasques de l’Ancien Régime.

La plume de Césaire est piquante, parfois acérée, parfois lyrique, mais jamais terne. François Mitterrand, qui avait des lettres, vola d’ailleurs dans cette pièce l’expression “Laisser du temps au temps”. Il est amusant de lire ce que proclame le Roi Christophe en réponse à cette formule : “Mais nous n’avons pas le temps d’apprendre quand c’est précisément le temps qui nous prend à la gorge ! Sur le sort d’un peuple, s’en remettre au soleil, à la pluie, aux saisons, drôle d’idée !”. Car il y a quelque chose de prométhéen voire de “Dom juanesque” chez le roi Christophe dans sa volonté de défier le destin, les dieux et les éléments de la nature. L’homme d’État ne peut arriver à son but, l’émancipation de son peuple et la restauration de la grandeur de son pays, sans bousculer les habitudes. Christophe impose à son peuple des souffrances terribles, des conditions de travail atroces, des combats sanglants. De ce fait, il s’expose à la haine, la jalousie, la rancœur et au final, à la trahison.

Comment surmonter les affres de l’esclavage et d’un passé colonial omniprésent ? Comment bâtir une Nation sur des bases nouvelles ? Césaire pose plus de questions qu’il n’apporte de réponses évidemment. Son théâtre, dans les abîmes du pouvoir, n’en est que plus puissant. Pour des raisons que j’ignore, Césaire ne figure toujours pas dans la Pléiade (coucou Gallimard !). Puisque c’est bientôt la saison des vœux, espérons que cet oubli fâcheux soit bientôt réparé.

Tous les “Backs to Classics” de Frédéric Potier sont là.

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