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Rama Yade : “Je m’inspire de Baldwin et Clémenceau”

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Nouvelle bibliothèque des politiques. L'invitée du jour est Rama Yade, ancienne ministre, grande lectrice. Elle croit au pouvoir de la littérature pour changer le monde et les individus. Rencontre passionnante à Washington.

« The Ambassador is on her way ». Dans un bureau à demi-vitré de l’Atlantic Council, think-tank renommé où elle dirige les études africaines, j’attends mon invitée. Au milieu d’un open space aux allures de salle de rédaction, la petite pièce est standardisée à l’américaine, à la fois confortable et spartiate, avant tout fonctionnelle, illuminée par des néons trop blancs. Les tissus au mur, les cactus dans un coin et les images du Paseo de la Reforma annoncent un thème mexicain qui ne réchauffe en rien l’atmosphère de la conference room. Qu’importe. Aussi impersonnelle soit-elle, comme les vaisseaux spatiaux dans les récits de science-fiction, elle se prêtera aux divagations de deux enfants déracinés, devenus Français sur le tard, qui se rencontrent à Washington D.C. par le hasard des livres et de l’écriture. Soit autant de repères, de bouées, dans la dérive des continents – celle que l’on subit, comme celle que l’on choisit. Après la discussion, quelques pas nous mèneront à la Maison blanche et son Black Lives Matter Boulevard, réminiscence d’une opposition à Trump tout sauf cantonnée aux livres d’Histoire. De ces fractures américaines, Rama Yade, notre invitée, en tirera volontiers des leçons pour la France – dans la plus pure tradition littéraire de son pays d’adoption.

* * *

Avez-vous grandi dans les livres ?

Rama Yade : Ils ont toujours été dans ma vie, oui, parce que ma mère était enseignante. J’ai donc grandi au milieu des livres, dans le respect des livres, jusqu’au point que mes cahiers et mes livres ne pouvaient pas être posés par terre. Sans oublier le Livre, avec un grand L, qui trônait dans une armoire en verre au milieu du salon. On ne pouvait pas y toucher ! Le livre était donc effrayant, sacré, un objet qu’il fallait éminemment respecter.

Quels sont vos premiers souvenirs ?

Rama Yade : Ma mère était enseignante. Le mercredi, à Dakar, elle partait en me laissant à la maison avec une pile de livres et des devoirs à faire. Je devais donc avoir tout fini à son retour. Et parmi ces livres, il y avait le Bled, le Bescherelle, les grands classiques qui me poursuivront jusqu’en Hypokhâgne.

Toujours lié à l’apprentissage, plus qu’au plaisir de lecture.

Rama Yade : Au début, oui. D’ailleurs l’autre, le Livre, je devais l’apprendre par cœur – sans le toucher. Je suis allée à l’école coranique, avec un maître du Coran qui nous faisait écrire sur des planches en bois des sourates sacrées … La journée, j’allais à l’école catholique, chez les sœurs, où je priais un dieu catholique ! (Rires) Dans notre culture, c’était le même Dieu.

Les romans sont arrivés plus tard ?

Rama Yade : Oui. A Dakar, nous classions les livres en deux catégories : les livres sacrés d’abord, les livres scolaires ensuite. Et puis, une troisième : les contes. En Afrique, il n’y a pas plus heureux qu’un enfant, parce qu’il vit dans une communauté où chaque adulte est un enseignant. Enfant, mon livre de contes favori était celui du président-écrivain, Léopold Sédar Senghor : l’histoire de Leuk le Lièvre. C’était un conte traditionnel qu’il avait repris avec Abdoulaye Sadji, en édition illustrée. Ce sont les trois catégories de livres qui m’ont ouvert à la lecture.

IMG 2487Jusqu’à quel âge, dix ans environ ?

Rama Yade : Oui, et là survient la rupture : le départ en France. Mon père était diplomate et il a été transféré à Paris. Il n’y reste pas longtemps, il est bientôt à la retraite et c’est sa derrière mutation. Mais ma mère, mes trois petites sœurs et moi, nous sommes restées après son départ. Nous poursuivons notre scolarité à Colombes, dans les Hauts-de-Seine, dans l’école privée catholique du quartier, pour conserver l’esprit de l’apprentissage classique auquel nous étions habitués à Dakar.

Ma mère ne pouvait plus travailler en France car ses diplômes n’étaient pas reconnus. J’ai vécu cette période comme une contrainte, mais non comme une souffrance, parce que j’étais récompensée par de bonnes notes. Je m’évadais par les romans, en fréquentant la bibliothèque municipale. Colombes, c’était un peu le vieux modèle de ville communiste : il y avait la bibliothèque de quartier, le centre de loisirs et le Leclerc ! (Rires) On y passait tous nos samedis.

"J'apprenais des poésies par cœur"

Quel est votre premier choc littéraire ?

Rama Yade : Emile Zola et les Rougon-Macquart. C’était mon obsession. J’ai commencé par « L’assommoir », le premier qui m’est tombé dans les mains, à l’école sûrement. Puis je suis allée à la bibliothèque pour connaître la suite ! Cela coïncidait avec le départ de mon père, ma mère qui était au chômage, toute seule, vivant d’aides sociales. Je ne sais toujours pas comment elle s’est débrouillée, pour inscrire quatre filles à l’école catholique … Je cachais les factures pour l’épargner, sans régler le problème ! On allait en vacances avec le Secours populaire, on percevait des bons alimentaires … Donc Zola, résonnait profondément avec mon quotidien ! (Rires) J’ai été profondément marquée par cette chronique sociale. La question des injustices sociales est un marqueur profond chez moi. C’est pourquoi j’ai toujours placé Zola au-dessus de Victor Hugo. Sa fresque m’a accompagnée tout au long de l’adolescence, m’a mobilisée pour réussir, m’en sortir, réparer …

Et écrire ?

Rama Yade : Oui ! Je tenais des journaux. J’y mettais tout ce qui me passait par la tête, tout ce que je ressentais. J’ai gardé cette habitude jusqu’au Gouvernement. Tout va tellement vite, nos vies sont si intenses, une intensité chassant l’autre, on craint d’avoir rêvé. Donc il est important de figer ces moments sur le papier.

Adolescente, vous êtes toujours passionnée de lecture ?

Rama Yade : Oui, j’ai deux grandes passions : les Rougon-Macquart, donc, et la poésie. J’ai aimé les romantiques, les symboliques – surtout du XIXème siècle.

Surtout quand on a grandi avec un président-poète.