Nouvelle bibliothèque des politiques. L’invitée du jour est Rama Yade, ancienne ministre, grande lectrice. Elle croit au pouvoir de la littérature pour changer le monde et les individus. Rencontre passionnante à Washington.
« The Ambassador is on her way ». Dans un bureau à demi-vitré de l’Atlantic Council, think-tank renommé où elle dirige les études africaines, j’attends mon invitée. Au milieu d’un open space aux allures de salle de rédaction, la petite pièce est standardisée à l’américaine, à la fois confortable et spartiate, avant tout fonctionnelle, illuminée par des néons trop blancs. Les tissus au mur, les cactus dans un coin et les images du Paseo de la Reforma annoncent un thème mexicain qui ne réchauffe en rien l’atmosphère de la conference room. Qu’importe. Aussi impersonnelle soit-elle, comme les vaisseaux spatiaux dans les récits de science-fiction, elle se prêtera aux divagations de deux enfants déracinés, devenus Français sur le tard, qui se rencontrent à Washington D.C. par le hasard des livres et de l’écriture. Soit autant de repères, de bouées, dans la dérive des continents – celle que l’on subit, comme celle que l’on choisit. Après la discussion, quelques pas nous mèneront à la Maison blanche et son Black Lives Matter Boulevard, réminiscence d’une opposition à Trump tout sauf cantonnée aux livres d’Histoire. De ces fractures américaines, Rama Yade, notre invitée, en tirera volontiers des leçons pour la France – dans la plus pure tradition littéraire de son pays d’adoption.
* * *
Avez-vous grandi dans les livres ?
Rama Yade : Ils ont toujours été dans ma vie, oui, parce que ma mère était enseignante. J’ai donc grandi au milieu des livres, dans le respect des livres, jusqu’au point que mes cahiers et mes livres ne pouvaient pas être posés par terre. Sans oublier le Livre, avec un grand L, qui trônait dans une armoire en verre au milieu du salon. On ne pouvait pas y toucher ! Le livre était donc effrayant, sacré, un objet qu’il fallait éminemment respecter.
Quels sont vos premiers souvenirs ?
Rama Yade : Ma mère était enseignante. Le mercredi, à Dakar, elle partait en me laissant à la maison avec une pile de livres et des devoirs à faire. Je devais donc avoir tout fini à son retour. Et parmi ces livres, il y avait le Bled, le Bescherelle, les grands classiques qui me poursuivront jusqu’en Hypokhâgne.
Toujours lié à l’apprentissage, plus qu’au plaisir de lecture.
Rama Yade : Au début, oui. D’ailleurs l’autre, le Livre, je devais l’apprendre par cœur – sans le toucher. Je suis allée à l’école coranique, avec un maître du Coran qui nous faisait écrire sur des planches en bois des sourates sacrées … La journée, j’allais à l’école catholique, chez les sœurs, où je priais un dieu catholique ! (Rires) Dans notre culture, c’était le même Dieu.
Les romans sont arrivés plus tard ?
Rama Yade : Oui. A Dakar, nous classions les livres en deux catégories : les livres sacrés d’abord, les livres scolaires ensuite. Et puis, une troisième : les contes. En Afrique, il n’y a pas plus heureux qu’un enfant, parce qu’il vit dans une communauté où chaque adulte est un enseignant. Enfant, mon livre de contes favori était celui du président-écrivain, Léopold Sédar Senghor : l’histoire de Leuk le Lièvre. C’était un conte traditionnel qu’il avait repris avec Abdoulaye Sadji, en édition illustrée. Ce sont les trois catégories de livres qui m’ont ouvert à la lecture.
Jusqu’à quel âge, dix ans environ ?
Rama Yade : Oui, et là survient la rupture : le départ en France. Mon père était diplomate et il a été transféré à Paris. Il n’y reste pas longtemps, il est bientôt à la retraite et c’est sa derrière mutation. Mais ma mère, mes trois petites sœurs et moi, nous sommes restées après son départ. Nous poursuivons notre scolarité à Colombes, dans les Hauts-de-Seine, dans l’école privée catholique du quartier, pour conserver l’esprit de l’apprentissage classique auquel nous étions habitués à Dakar.
Ma mère ne pouvait plus travailler en France car ses diplômes n’étaient pas reconnus. J’ai vécu cette période comme une contrainte, mais non comme une souffrance, parce que j’étais récompensée par de bonnes notes. Je m’évadais par les romans, en fréquentant la bibliothèque municipale. Colombes, c’était un peu le vieux modèle de ville communiste : il y avait la bibliothèque de quartier, le centre de loisirs et le Leclerc ! (Rires) On y passait tous nos samedis.
“J’apprenais des poésies par cœur”
Quel est votre premier choc littéraire ?
Rama Yade : Emile Zola et les Rougon-Macquart. C’était mon obsession. J’ai commencé par « L’assommoir », le premier qui m’est tombé dans les mains, à l’école sûrement. Puis je suis allée à la bibliothèque pour connaître la suite ! Cela coïncidait avec le départ de mon père, ma mère qui était au chômage, toute seule, vivant d’aides sociales. Je ne sais toujours pas comment elle s’est débrouillée, pour inscrire quatre filles à l’école catholique … Je cachais les factures pour l’épargner, sans régler le problème ! On allait en vacances avec le Secours populaire, on percevait des bons alimentaires … Donc Zola, résonnait profondément avec mon quotidien ! (Rires) J’ai été profondément marquée par cette chronique sociale. La question des injustices sociales est un marqueur profond chez moi. C’est pourquoi j’ai toujours placé Zola au-dessus de Victor Hugo. Sa fresque m’a accompagnée tout au long de l’adolescence, m’a mobilisée pour réussir, m’en sortir, réparer …
Et écrire ?
Rama Yade : Oui ! Je tenais des journaux. J’y mettais tout ce qui me passait par la tête, tout ce que je ressentais. J’ai gardé cette habitude jusqu’au Gouvernement. Tout va tellement vite, nos vies sont si intenses, une intensité chassant l’autre, on craint d’avoir rêvé. Donc il est important de figer ces moments sur le papier.
Adolescente, vous êtes toujours passionnée de lecture ?
Rama Yade : Oui, j’ai deux grandes passions : les Rougon-Macquart, donc, et la poésie. J’ai aimé les romantiques, les symboliques – surtout du XIXème siècle.
Surtout quand on a grandi avec un président-poète.
Rama Yade : Son anthologie de la Négritude, de la poésie africaine et malgache, était mon livre de chevet. C’était mon petit livre rouge à moi ! Avec tous les grands auteurs, de Senghor à Césaire, qui me permettait de ne pas oublier ma terre … et de mieux vivre le départ.
Partir était un déchirement ? 
Rama Yade : Oui. La France représentait quelque chose d’assez mythique. Comme ici aux Etats-Unis, d’ailleurs : on parle de Paris avec des yeux qui brillent. Mais lorsque de touristique, le voyage devient permanent, le choc est important : à dix ans, je laisse derrière moi ma grand-mère que j’adorais, qui m’a élevée à qui je dis aurevoir, et non adieu. Je ne la reverrai plus. Plus accessoirement, je renonce aussi à mon rêve d’intégrer la meilleure école du pays, située sur l’île de Gorée, au large de Dakar.
Donc les livres constituent plus qu’une évasion : ils sont des refuges.
Rama Yade : Ah oui. Des moyens de survie, même. Nous sommes un peu isolés dans cette nouvelle vie à Colombes, loin de la chaleur africaine, au sens propre comme figuré. La poésie nourrit ma sensibilité. Comme le disait Rimbaud, les poètes sont des visionnaires, ils voient des choses que les autres ne voient pas. Senghor m’a permis de faire vivre le Sénégal en moi. A l’école, je me consolais en étant la première de ma classe. Non parce que j’étais un génie, plus simplement car j’étais en avance sur le programme. Je n’ai pas oublié les textes comme « L’Albatros » de Baudelaire ou « La mort du Loup » d’Alfred de Vigny qui ont bercé ma jeunesse …
Allez-y … !
Rama Yade : D’accord, mais je peux m’arrêter à tout instant ! (Un temps de réflexion, NDLR) « Hélas, ai-je pensé, malgré ce grand nom d’Hommes, que j’ai honte de nous, débiles que nous sommes ! Comment on doit quitter la vie et tous ses maux, c’est vous qui le savez, sublimes animaux. »
Bravo ! Et L’Albatros ?
Rama Yade : « Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage prennent des albatros, vastes oiseaux des mers, qui … » Mince, j’ai oublié ! Vous avez la suite ? Reste que j’adorais chaque mot, chaque vers, chaque strophe. Tout ça devait me conduire à rêver d’être écrivain, évidemment ! D’autant que j’ai eu de fantastiques professeurs de français. Ces enseignants ont été des piliers, ils me transmettaient autant de savoir qu’ils m’accordaient leur confiance. D’ailleurs, plus tard chez Michel Drucker, j’avais invité mon ancien directeur de collège sur le canapé rouge … C’est aussi une époque où je me suis plongée dans le latin et le grec, ma mère étant une spécialiste de l’Antiquité.
Adolescente en France, quelle était votre nouvelle ambition ?
Rama Yade : L’Ecole Normale Supérieure, pour devenir écrivain. Je suis sélectionnée pour rejoindre les classes préparatoires parisiennes, avec ce rêve en tête. Ma mère, toujours prudente, m’avait conseillée Sciences Po, au cas où ! (Rires) Avec mes camarades, nous avions le sentiment un peu désuet de faire partie d’une élite que ni l’argent, ni l’Internet naissant n’intéressait. Notre force, c’était cette somme de savoirs un peu surannés mais qui nous construisaient l’esprit. La compétition était extrêmement forte. Certains étudiants se rendaient malades jusqu’au suicide. Je me suis accrochée.
Et parce que vous étiez déjà intéressée par la politique ?
Rama Yade : Oui, par mon papa, qui avait été le secrétaire exécutif de Léopold Sendar Senghor. A la maison, à Dakar, les hommes politiques défilaient … Donc j’avais aussi grandi dans cet environnement-là. Et puis, pour moi, il n’y a pas d’incompatibilité majeure entre la littérature et la politique. Malgré mon gout pour la littérature, le basculement vers Sciences po, à l’issue des classes préparatoires, n’était pas une difficulté. L’idée du service public s’impose alors à moi.
Et vos lectures évoluent en ce sens ?
Rama Yade : Oui, j’aime beaucoup les relations internationales : Huntington, Nye, Kissinger sont mes livres de chevet … Je poursuis ainsi mon chemin, sur les traces de mon père, ancien diplomate. A Sciences Po, tout va très vite pour moi : stage à l’Assemblée nationale, stage au Conseil Economique et Social de Dakar, où je retourne pour la première fois …
Qu’y ressentez-vous ?
Rama Yade : Que les miens ont évolué sans moi. C’est dur. Certains ne sont plus là, les autres ont changé. Ils ne m’ont pas attendue. Moi-même, j’ai dû changer aussi. De retour à Paris, au moment des examens, les débats sur la discrimination positive agitent le pays, y compris Sciences Po : même si j’en comprends l’objectif, je n’y suis pas particulièrement favorable. Je n’avais pas envie d’être pointée du doigt, d’être remarquée pour autre chose que mon travail.
Ensuite, je ne passe pas l’ENA, comme la plupart de mes congénères, mais les concours de l’Assemblée nationale et du Sénat que je décroche, à une place près ! Je suis heureuse de trouver cette stabilité professionnelle, vu les incertitudes dans lesquelles j’avais toujours évolué.
Le Sénat ne me déplaisait pas non plus, malgré sa réputation conservatrice. J’avais enfin l’impression d’avoir rempli mon objectif, réglé les dettes familiales, m’assurant de l’éducation de mes sœurs … J’ai adoré mon travail au Sénat, écrire la loi, rédiger des discours pour les sénateurs …
Mais vous ne passerez pas votre vie au Sénat pour autant …
Rama Yade : Non, je partirai au bout de cinq ans, intégrant directement le Gouvernement ! (Rires) Très vite, au Senat, à travailler avec les ministres toutes les semaines, à écrire des discours, ma passion pour la politique s’est confirmée. Je n’étais ni militante ni encartée dans un parti, mais j’ai apprécié le volontarisme de Nicolas Sarkozy. Je le suivais de loin, sans le connaître. J’avais envie d’engagement, en plus de mon travail quotidien au Senat.
Lisiez-vous à ce moment-là ?
Rama Yade : Je lis moins de romans, davantage de textes politiques. Je m’inscris plus dans le réel. La politique me rattrape, avec son intensité.
Comment entrez-vous concrètement en politique ? 
Rama Yade : Par l’audace. (Rires) Comme je vous l’ai expliqué, jusqu’ici, j’avais toujours été prudente, prenant la vie par étapes. Je me suis enfin autorisée à exprimer ma part de risque. Tout simplement, j’ai écrit une lettre à Nicolas Sarkozy pour lui dire tout le bien que je pensais de lui, et la réponse est venue d’Emmanuelle Mignon, sa proche collaboratrice, et mon ancienne prof à Sciences Po. Elle ne se souvenait guère de moi …
Tant mieux d’ailleurs, elle me mettait des mauvaises notes ! (Rires) Mais elle était brillante, elle était intriguée par le fait que j’étais administratrice du Sénat : major de l’ENA, elle en connaissait la valeur. J’ai donc mobilisé mon expertise : des notes techniques sur le droit du travail et la politique de l’emploi pour enrichir le programme du candidat. Je faisais partie d’une équipe exceptionnelle.
C’étaient de grandes séances de travail, des journées entières à échanger des idées, organiser des conventions thématiques, imaginer de nouvelles politiques publiques qui allaient pensait-on transformer le pays … On ne fait plus ça dans les partis politiques, je crois. (Rires)
“Les mauvais esprits ont voulu m’enlever tout mérite”
Comment jongliez-vous avec le Sénat ?
Rama Yade : Vu que j’étais soumise à un devoir de neutralité en tant que haut-fonctionnaire, j’étais bien consciente que cela ne pouvait pas durer. Une plus grande visibilité politique pouvait devenir gênante, même si je n’étais pas la seule dans cette situation. Loin de là. Le sénateur Michel Charasse avait eu la gentillesse de me conseiller de ne pas démissionner. J’ai pris une petite disponibilité à partir du moment où Nicolas Sarkozy m’avait offert l’opportunité de mon premier discours public, à la Porte de Versailles en 2007 pour son intronisation en tant que candidat officiel de l’UMP. Parler entre Dominique de Villepin et Jean Pierre Raffarin, deux anciens Premiers ministres, avait quelque chose de stressant, mais c’était le début d’une nouvelle aventure, exceptionnelle
Comment avez-vous appréhendé ce premier discours ?
Rama Yade : Faire des notes techniques en coulisses, c’est une chose, parler en public, c’est une autre. Je me souviens de Nicolas Sarkozy, tirant sur son cigare, me proposant d’être l’un des orateurs de cette cérémonie d’investiture en présence de « 50 000 personnes ». 50 000 ! (Rires) Allons-y ! Finalement, ce sera bien plus. J’ai appris mon discours par cœur, parce que je n’avais pas envie de lire, je voulais regarder le public dans les yeux. J’ai beaucoup aimé l’exercice.
Un peu comme un entretien d’embauche, mais devant 50 000 personnes.
Rama Yade : Voilà ! (Rires) J’enchaîne avec la campagne, en région … Un peu intrigué qu’une jeune femme noire issue de la banlieue, comme il disait, soutienne Nicolas Sarkozy, j’ai été suivie par un journaliste avant d’être invitée sur les plateaux de télévision. Je n’étais pas entraînée, pas préparée, cela s’est fait naturellement. Après la victoire de Nicolas Sarkozy, je reviens au Sénat, sans rien attendre de particulier. Emmanuelle Mignon me contacte : « on a pensé à vous pour le Gouvernement, mais certains ont estimé que vous êtes trop jeune ». Passée la stupéfaction qu’on puisse penser à moi pour le Gouvernement, j’ai très vite été perturbée par l’argument de la jeunesse, ce dont convient Emmanuelle qui, avec le soutien du nouveau Premier ministre Francois Fillon, m’aide à convaincre le Président. Après tout, lui-même avait été élu maire a l’âge de 28 ans ! Il propose d’en rediscuter après les élections législatives.
Devenir députée ne vous avait pas traversé l’esprit ?
Rama Yade : D’abord, mon terroir altoséquanais était déjà pris. Ce ne sera que partie remise. Ensuite, j’étais davantage intéressée par la politique nationale où j’avais plus d’expérience à faire valoir. De facto porte-parole de la campagne, j’ai néanmoins traversé le pays pour soutenir les candidats aux législatives et, dans le même temps, multiplié les rencontres, d’Edouard Balladur à Claude Guéant, pour mieux me faire connaitre des dirigeants du parti. Après cela, Nicolas Sarkozy m’a nommée au Gouvernement, secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères et aux Droits de l’Homme, auprès du ministre des Affaires étrangères, Bernard Kouchner.
Votre vie change, d’un coup.
Rama Yade : Oui … (Un temps de réflexion, NDLR). Il est certain que les choses vont plus vite. Mais j’étais sur mon axe, sereine. J’avais les idées claires.
Comment réagissent vos parents ?
Rama Yade : Globalement, il n’y a pas de bavardages, chez nous on ne montre pas trop les sentiments. Mais ils étaient contents … Au Sénégal, où vit une grande partie de ma famille, je garde en mémoire mon premier déplacement, en tant que Ministre, un peu moins d’an après. L’accueil avait été très chaleureux. Il y a quelques mois, alors que j’étais à Dakar, la propriétaire de la principale librairie de la capitale m’a confié ceci à propos de ce voyage : « il y a quelques années, un monsieur a frappé à la porte de ma librairie un soir. Je lui ai dit qu’elle était fermée. Il a répondu que sa fille arrivait le lendemain avec le président Sarkozy et qu’il lui fallait un livre à offrir. » C’était mon papa.
Et votre mère ?
Rama Yade : Ma mère est toujours prudente, un peu effrayée par la brutalité des rapports de force politique, l’exposition. Plus tard, dans les moments difficiles avec la majorité, certaines unes de magazines à mon sujet dans les rues de Paris l’effrayaient …
Avez-vous souffert du regard des autres quand vous avez été nommée ?
Rama Yade : Non, je savais qui j’étais et d’où je venais. Les mauvais esprits ont bien sur voulu m’enlever tout mérite, voire même toute volonté, en invoquant une instrumentalisation de ma personne. Comme je vous l’ai expliqué, personne n’est venu me chercher. De la même manière, cette association systématique avec d’autres ministres d’origine maghrébine laissait à penser que seule l’impératif de « diversité » justifiait notre présence. Les compétences, les différences de parcours n’étaient pas valorisées. Il fallait accréditer le récit d’un parcours républicain qui pouvait s’appliquer à certains – et ils ont de quoi en être fiers ! – mais moins à moi. Je venais de l’école privée. Je ne suis pas originaire de la banlieue. Je ne suis même pas née française : je ne le suis devenue qu’à l’âge de 23 ans. Mon père était diplomate. Mon histoire était plus complexe qu’on a bien voulu le dire.
Au Gouvernement, teniez-vous toujours votre journal ?
Rama Yade : Oui, journal que j’ai commencé lors de mes premiers pas politiques. J’étais alors directrice adjointe des programmes de la chaine de télévision Public Sénat, alors dirigée par Jean-Pierre Elkabbach. Après la commission des affaires sociales, c’était ma seconde affectation sénatoriale. Je me souviens de ces petits carnets rouges de la chaîne sur lesquels je faisais le récit de mes premières expériences politiques. Carnets qui ont ensuite été publiés en 2013. Je me souviens de discussions ardues avec mon éditeur, qui voulait les publier, bruts. Mais il faut être responsable. On ne peut pas faire état de conversations qui relèvent de la sécurité de l’Etat.
On peut abimer des gens.
Rama Yade : J’ai vécu certaines expériences douloureuses qui méritaient d’être racontées, car elles pouvaient expliquer certaines de mes réactions, et pouvaient aussi aider. Les équipes de Valerie Pécresse avaient d’ailleurs menacé de porter plainte au sujet du récit que j’ai fait de mon expérience rocambolesque aux élections régionales …
“On écrit pour dire quelque chose au-delà du temps présent”
Comme ministre, quel a été votre plus beau discours ?
Rama Yade : C’est drôle, parce qu’il ne venait ni de moi, ni de mon cabinet, mais d’un fonctionnaire du Quai d’Orsay. Ce discours, en préparation d’un voyage à Haïti, première république noire qui compte tant dans l’histoire de l’Afrique et de ses diasporas, je tenais à l’écrire moi-même ! La proposition qui est venue d’un fonctionnaire du Quai était juste incroyablement belle. C’est un blond aux yeux bleus qui m’a écrit, mieux que je ne l’aurais fait, le plus beau des discours sur Haïti. Et je l’ai prononcé tel quel ! Il écrit des romans maintenant, d’ailleurs.
Votre rapport à l’écrit vous a-t-il rendue particulièrement attentive aux discours ?
Rama Yade : Ah oui ! Les discours étaient importants pour moi. J’avais cette idée qu’on écrit pour dire quelque chose au-delà du temps présent. Les écrits restent. Mais certains discours peuvent avoir une résonance pour l’éternité. L’appel du 18 juin, I have a dream … On mesure un discours à sa capacité à laisser une trace dans la mémoire collective, à servir de guide.
Après votre expérience gouvernementale, vous devenez Ambassadrice à l’UNESCO. Quel chemin vous mène, ensuite, aux États-Unis ?
Les livres, peut-être ?
Rama Yade : J’ai toujours été intéressée par les États-Unis. Sensible à la culture populaire mais peu familière des auteurs américains. … C’est un pays jeune, encore. Un Américain verrait sans doute de la prétention française dans ce propos ! Mais on ne peut qu’admirer l’énergie des Américains, leur capacité de création, de projection, de réflexion. Bien sûr, depuis Washington, je lis beaucoup d’essais sur les relations internationales. C’est mon quotidien professionnel à l’Atlantic Council. J’aime aussi découvrir les auteurs américains qui écrivent sur la société américaine et ses déchirures liées à l’héritage de l’esclavage, de James Baldwin à Ibram X. Kendi. Il y a ici une littérature extraordinairement riche pour qui veut comprendre les tensions de cette société, mais aussi fournir des clés de compréhension et de mobilisation à ceux qui en sont les victimes. La population noire est sujette à de terribles exactions – emprisonnement de masse, violences policières – mais elle est aussi incroyablement performante dans le business, à Hollywood, et jusqu’à la Maison Blanche. Je sais qu’il est de bon ton en France de vilipender les Etats-Unis et de souligner les différences. Mais il y a tant à apprendre de cette jeune nation, notamment de ses auteurs noirs, au moment où la vieille Europe est affaiblie par la montée des nationalistes.
Qu’écrivez-vous aujourd’hui ?
Rama Yade : J’écris tous les jours des articles de recherche sur les relations internationales, mais aussi sur mon expérience américaine. Je continue aussi à apprendre de la France depuis les Etats-Unis. Je connaissais Tocqueville, abondamment commenté dans son rapport à la démocratie américaine. Mais il faut relire Clemenceau qui a aussi écrit sur les États-Unis post-esclavage. Ils m’aident à mieux documenter mes écrits à propos du féminisme, des armes, du wokisme … De George Floyd aux émeutes du 6 janvier 2021, j’ai chroniqué les grands moments vécus ici, en parallèle de ce qui se passe en France. Sans oublier la polarisation extrême du débat américain, qui amène certains à brûler des livres en Floride. On en est là ! C’est terrifiant mais passionnant.
Vous parliez de Clémenceau, qu’on associe moins spontanément aux Etats-Unis que Tocqueville.
Rama Yade : Oui. La modernité de Clemenceau est incroyable. Il m’intéresse davantage que Tocqueville, qui a zappé l’esclavage dans sa Démocratie en Amérique. Quelle est la valeur d’une réflexion sur l’égalité entre tous mais sans les Noirs ? Clemenceau ne commet pas cette erreur, sa réflexion est plus complète, et du coup resonne plus justement aujourd’hui. Le Tigre avait tout compris, jeune journaliste, longtemps avant la figure historique qu’il deviendra au soir de sa vie. Dans mes écrits, je m’inspire de Baldwin et Clémenceau. L’idée d’être un pont entre des mondes en apparence opposés me plait bien. Je crois que c’est ma vocation profonde.
Comme Nelson Mandela, votre héros que vous avez rencontré ?
Rama Yade : Les années passent et je mesure encore plus l’honneur qui m’a été fait. J’ai rencontré, et longuement échangé en petit comité, deux fois Nelson Mandela, à Paris et Johannesburg. Il était au soir de sa vie. Il était l’un des derniers géants du siècle, dont il partageait le titre avec Jean-Paul II et Mère Theresa. D’abord, le 5 septembre 2007. Nelson Mandela n’est plus président de la République d’Afrique du Sud. Il est en tournée de levée de fonds pour la lutte contre le sida. Je suis secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères et aux Droits de l’Homme depuis à peine deux mois lorsque Nicolas Sarkozy l’accueille. Car, ce soir-là, au moment des présentations, au cœur de ce palais de l’Elysée, le vieil homme, ployant sous ses 89 ans, s’est adressé à moi dans sa langue, provoquant le sourire de Nicolas Sarkozy, pas peu fier : « elle est ministre du Gouvernement français ! ». D’un mouvement soudainement alerte, le prix Nobel de la Paix de 1993 se redresse et me fixe : « mais la France a bien changé ! » Quelques minutes auparavant, alors que nous attendions celui qui fut longtemps le plus ancien prisonnier politique du monde, dans les jardins de l’Élysée, Francois Fillon m’avait glissé : « dire qu’à l’époque du RPR, il nous était interdit de le rencontrer, il était considéré comme un terroriste ». Le lendemain, je suis à mon bureau au Quai d’Orsay lorsque je reçois un appel téléphonique de notre ambassadeur à Pretoria : « le Président Mandela souhaite vous inviter à son anniversaire en juillet prochain » pour ses 90 ans à Johannesburg. Je débarque donc à Johannesburg le 9 juillet 2008. Je constate avec surprise et bonheur que la fête est en petit comité au lycée français Jules-Verne. Il n’y a que lui, sa femme Garcia Machel, l’Ambassadeur et son épouse. Et des enfants partout autour de lui. On coupe le gâteau ensemble … Cela fait maintenant dix ans qu’il est parti. Il n’y avait personne de plus respecté de son vivant qu’on serait bien en peine de lui trouver son équivalent aujourd’hui.
Une recommandation de lecture, enfin ? Votre livre préféré de Baldwin, par exemple ?
Rama Yade : Oh, non, je voudrais citer Senghor ! Mais attendez, j’avais amené une liste de livres pour vous … (Elle sort et lit son papier, NDLR). En fait, ils ont tous été cités pendant notre discussion, c’est parfait ! Bon, ce n’est pas très original, mais le dernier livre que j’ai offert ici était « Les fleurs du mal » de Baudelaire, traduit en anglais. C’était lors d’un diner très washingtonien, où chacun devait venir avec un livre et l’offrir à une autre personne … J’aurais pu tout aussi bien choisir le Petit Prince dont on célébrait ici à Washington les 80 ans ! (Rires)




Très intéressant