Anne, Stefan et nous. Vous écrire ce matin s’impose comme une urgence. Vous écrire alors que les repères sont complètement déstructurés et que le brouillard s’épaissit de plus en plus s’inscrit dans une volonté de chercher nos humanités. Toujours.
A toi chère Anne dont les mots tracés dans un journal irriguent encore nos pensées. Te dire que ces phrases constituent un guide pour toutes celles et tous ceux qui non seulement ne veulent rien oublier de l’Histoire, mais aussi et surtout sentir ce que le mot Humanité veut dire. Se souvenir notamment, de ça : « En sortirai-je jamais de ce labyrinthe de pensées, et verrai-je clair un jour, pour avoir la paix ? (…) Il y a chez les hommes un besoin de ravager, de frapper à mort, d’assassiner et de s’enivrer de violence, et tant que l’humanité entière, sans exception, n’aura pas subi une grande métamorphose, la guerre fera rage, tout ce qui a été construit, cultivé, tout ce qui s’est développé sera tranché et anéanti pour recommencer ensuite. »
Enrager comme toi hier devant la lâcheté des hommes : « J’ai envie d’écrire et bien plus encore de dire vraiment ce que j’ai sur le cœur une bonne fois pour toutes à propos d’un tas de choses. Le papier a plus de patience que les gens. » Mais toujours, comme toi, garder l’espoir d’une éclaircie. « Quand tu es seul et malheureux ou que tu as du chagrin, essaie toi aussi de monter dans les combles par un aussi beau temps et de regarder au-dehors. Pas de regarder les maisons et les toits, mais le ciel. Tant que tu pourras contempler le ciel sans crainte, tu sauras que tu es pur intérieurement et que malgré les ennuis tu retrouveras le bonheur. »
A toi Stefan, dont Belinda Cannone parle magnifiquement dans une tribune dans Le Monde et à qui le philosophe Michaël Foëssel écrit une lettre magnifique dans « Les Nouvelles lettres persanes » éditées par Usbeck & Rica, le besoin de te dire que ton suicide en 1942 apparaît aujourd’hui comme plus clair. Tu voyais à quel point l’Humanité te semblait perdue et tu n’avais plus la force de croire en un possible salut. Lire la tribune de Belinda Cannone et la lettre de Michaël Foëssel qui se complètent permet de tirer une conclusion, la même que celle que tu tiras jadis.
Sans cette conscience humaine qui nous dépasse, alors notre qualité d’être humain s’estompe et il devient difficile, pour ne pas dire impossible de vivre. Songer à cela. Songer aux ignobles qui arrachent les affiches des otages dans les rues. Refusant ainsi le visages de ces autres et donc leur refusant la qualité même être humain.
Songer à tout cela et te dire cher Stefan, que ton « Monde d’hier » ressemble à ce que nous appelions, nous, le « Monde d’avant » où la décence commune interdisait le franchissement de la barrière ultime : celle qui dénie à l’autre son humanité et donc la dénie à l’humanité toute entière.
Ecrire à Anne, écrire à Stefan. Et écrire à « Nous ». Notre collectif. « Nous » dans ce 1+1 égalitaire de la rencontre amicale ou amoureuse qui crée un nouveau monde qui dépasse sans les nier les deux individus acteurs de cette rencontre. « Nous », c’est-à-dire, ce qui nous constitue au-delà de nos différences, de nos divergences, de nos qualités, de nos défauts et surtout de nos petits « moi » sans importance tant qu’ils ne sont pas en interaction avec l’Autre et partie intégrante du « Nous ».
Cher « Nous », donc. La ligne de crête sur laquelle nous évoluons depuis de nombreuses années maintenant devient presque impraticable. Il convient, ce matin, demain, après-demain que chacun et chacune pose une pierre pour consolider la ligne de crête, pour créer un commun nouveau et surtout réinventer des ponts.
Dans son superbe roman qui vient de remporter le prix Goncourt, « Veiller sur Elle », Jean-Baptiste Andrea (qui fut l’un des auteurs découverts par Ernest dès son premier roman ) écrit : « La pire violence, c’est l’habitude ». Ne pas s’habituer à la perte de notre plus basique humanité. Jamais. Quelques pages plus loin il parle de ce que sculpter veut dire : « Sculpter, c’est très simple. C’est juste enlever des couches d’histoires, d’anecdotes, celles qui sont inutiles, jusqu’à atteindre l’histoire qui nous concerne tous, toi et moi et cette ville et le pays entier, l’histoire qu’on ne peut plus réduire sans l’endommager. Et c’est là qu’il faut arrêter de frapper ». Atteindre l’Histoire qui nous concerne tous. Et si le « Nous » se situait, justement, ici ?
Bon dimanche,
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