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Les Etats-Unis littéraires d’Europe

Tom Grimbert Tomgrim

Europe est au centre de notre actualité. L’Europe au centre, mais justement l’Europe n’est pas un centre puisqu’elle est depuis son origine mythique ou historique comme un mouvement de population invitant à penser l’identité européenne comme une identité voyageuse. Comme une identité trajective. Qui n’enferme pas les individus dans un lieu, leur lieu de résidence, mais une identité soucieuse des mouvements et des espaces traversés. Comme une identité soucieuse de l’origine ou des origines dont nous sommes tous et toutes porteurs à divers degrés.

 D’ailleurs tous les héros mythologiques qui fondent aussi l’identité européenne viennent non pas de quelque part, mais d’ailleurs. Abraham fut ainsi invité à quitter son lieu de naissance pour aller vers une autre terre, Ulysse pareil qui par son voyage forge une identité. Évidemment comment ne pas penser aussi à Europe, la déesse mythologique construisant dans l’errance et la souffrance la profondeur de son être.

L’identité européenne du voyage

La littérature européenne, elle aussi, est empreinte de cette errance, de ces identités multiples, de ces moments d’interstice où les couleurs se mélangent. Ainsi, cette identité judeo-christiano-grecque de l’Europe est en fait une identité totalement bigarrée. Une identité de l’accueil. C’est ainsi qu’écrit Kundera sur son exil, qu’Erri de Luca raconte son rapport poétique au monde ou que Romain Gary entrait dans les mots. Rappelons-nous que pendant des siècles, « l’Europe de l’Ouest était les confins du monde connu où les exclus, les commerçants, les aventuriers, les convertis de toutes sortes sont venus s’amalgamer pour inventer une civilisation où tous seraient des citoyens de plein droit. Notre précieuse identité, c’est d’abord celle d’un peuple de bâtards, seul capable de penser le droit et la liberté universels », ainsi que l’écrivait justement Philippe Val dans l’un de ses essais.

Au fond dans le moment européen que nous allons vivre aujourd’hui, et que plus largement nous vivons depuis de nombreuses années, rappelons-nous les mots de Victor Hugo. « Un jour viendra où l’on verra ces deux groupes immenses, les États-Unis d’Amérique, les États-Unis d’Europe, placés en face l’un de l’autre, se tendant la main par-dessus les mers, échangeant leurs produits, leur commerce, leur industrie, leurs arts, leurs génies, défrichant le globe, colonisant les déserts, améliorant la création sous le regard du Créateur, et combinant ensemble, pour en tirer le bien-être de tous, ces deux forces infinies, la fraternité des hommes et la puissance de Dieu ! Et ce jour-là , il ne faudra pas quatre cents ans pour l’amener, car nous vivons dans un temps rapide, nous vivons dans le courant d’événements et d’idées le plus impétueux qui ait encore entraîné les peuples, et, à l’époque où nous sommes, une année fait parfois l’ouvrage d’un siècle ». 
L’ouvrage d’un siècle, ou de deux. Mais le travail est là. Sur l’ouvrage et il nous appartient de le parachever, de polir toujours plus la pierre de cette Europe.
 Sinon, nous pourrions écrire un jour avec tristesse, comme Stefan Zweig, dans son chef d’œuvre Le Monde d’hier.

« Contre ma volonté, j’ai été le témoin de la plus effroyable défaite de la raison et du plus sauvage triomphe de la brutalité qu’atteste la chronique des temps ; jamais — ce n’est aucunement avec orgueil que je le consigne, mais avec honte — une génération n’est tombée comme la nôtre d’une telle élévation spirituelle dans une telle décadence morale. »

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