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R. Goddard : “Un auteur de fiction est libre de spéculer”

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Sortant des mystères typiquement british, le romancier anglais, Robert Goddard s’aventure dans les coulisses de la guerre d’Algérie, à la frontière de l’énigme policière et du thriller politique. Une réussite.

Goddard Les Dernières PagesAvec « Les dernières pages », Robert Goddard s’aventure sur un terrain exigeant car spécialement accidenté. A coups d’aller-et-retour entre les années soixante et nos jours, le romancier anglais imagine le destin cruel d’un jeune Anglais idéaliste et tête brûlée embarqué, au seuil de l’indépendance algérienne, dans les coups tordus opposant le FLN et les services français. Des décennies plus tard, sa confession explosive tombe entre les mains de ses héritiers, tandis que les deux camps autrefois ennemis veulent s’en emparer.

Le choix de sujet paraît audacieux connaissant le caractère toujours hautement inflammable du contexte franco-algérien. Mais à 68 ans, de son écriture fluide et précise, l’auteur s’appuie sur un savoir-faire qu’il a éprouvé depuis ses premières parutions, à la fin des années 1980. Historien de formation, issu de l’université de Cambridge, il sait garder le cap de la vraisemblance à mesure qu’il étire son énigme entre passé et présent, confrontant des héros ordinaires d’aujourd’hui à un événement qui les dépasse.

Naviguant entre Alger, Paris et la campagne anglaise, ce conteur habile enchaîne les coups de théâtre dans la quête d’une vérité à plusieurs visages. La part de mystère qui subsiste jusqu’au bout, les double jeux et les manipulations, tous ces ingrédients propres au thriller et au polar, donnent une couleur différente à des faits que d’autres ont abondamment décrits et analysés avant lui.

Aussi peu amène avec les successeurs de Ben Bella qu’avec la politique africaine de De Gaulle, Robert Goddard semble dans cet affrontement vouloir se placer au-dessus de la mêlée et prendre le parti des sans parti. Pour les lecteurs d’Ernest, il a détaillé la genèse de ce livre en répondant à notre appel vidéo depuis sa maison de Truro, dans les Cornouailles …

En quoi la guerre d’Algérie vous intéressait-elle au point d’en faire le contexte de ce roman ?

Robert Goddard : Mon intérêt est né à la lecture de « A Savage war of peace », d’Alistar Horne (2006), la seule approche sérieuse du sujet qu’on puisse trouver en anglais. Après cela, le sujet n’a cessé de m’attirer par son infinie complexité et ses ramifications dans le temps, autant en Algérie qu’en France. Cela faisait un moment que j’avais envie de l’utiliser dans un roman et c’est l’approche de l’anniversaire des événements du 17 octobre 1961 qui m’a décidé (il a écrit le livre durant la pandémie NDLR). Dès que je m’y suis mis, j’ai réalisé la difficulté à appréhender le sujet dans l’espace d’une fiction, comme j’essayais de le faire : il s’étend sur tellement d’années et de périodes différentes. J’ai cherché à m’en sortir au travers des personnages mis en scène. Finalement, j’y ai vraiment pris plaisir.

Quel genre de recherches avez-vous mené ?

Robert Goddard : On était en pleine pandémie, il n’était pas question d’aller sur place, en Algérie, ni même en France. Je connaissais très bien Paris depuis mes visites antérieures, ce n’était pas le problème. Pour pouvoir visualiser la ville d’Alger et imaginer mes décors, j’ai regardé des films et j’ai beaucoup lu. Chaque lecture m’a ouvert de nouvelles possibilités sur les développements possibles de cette histoire, sur ce qui se passait à un moment particulier. C’est comme cela que j’ai découvert que Jacques Tati avait tourné « Play Time » au moment où je situais l’assassinat qui est au cœur de l’intrigue, une heureuse coïncidence pour faire rebondir mon histoire (plusieurs protagonistes du complot se croisent sur le plateau en tant que figurants NDLR). On a tellement écrit sur cette période que j’ai pu glaner énormément de détails. Le risque était d’y passer des années. A un certain stade, il faut savoir s’arrêter de creuser. C’est en développant les personnages et en les faisant interagir qu’une fiction se construit vraiment, même si on a l’impression de ne pas être allé au bout des recherches.

Vos personnages algériens s’avèrent aussi essentiels que les personnages anglais. Comment les avez-vous bâtis ?

Robert Goddard : Ce roman couvre une longue période (de 1961 à nos jours NDLR), je voulais y introduire quelqu’un qui puisse se souvenir du passé et quelqu’un qui soit tourné vers l’avenir. D’où ce duo algérien entre un sexagénaire, le commissaire Taleb, et une trentenaire, l’agente Hidouchi, qui semble le mépriser pour ce qu’il représente avant de comprendre qu’on n’échappe pas au passé. A eux deux, ils incarnent les tensions que traverse le pays depuis qu’il a entrepris d’en finir avec un pouvoir politique dominé par des octogénaires.

A quoi tient, selon vous, la complexité des relations franco-algériennes ?

Robert Goddard : La rupture a été douloureuse pour tous les Français qui ont dû quitter le pays, leur laissant un ressentiment durable. Beaucoup de ceux qui ont donné de leur temps et de leur sang pour maintenir la présence française se sont sentis trahi par ce retrait. Puis s’est ajouté le caractère extrême de la situation politique en Algérie dans les années 1990, qui a affecté la France au travers des attentats terroristes. Sans oublier ce qui s’était passé le 17 octobre 1961 à Paris, dont on ne connaît toujours pas bien les détails (une manifestation à l’appel du FLN réprimée par la police parisienne NDLR). C’est tout cela qui complique les relations avec une Algérie qui, en outre, n’est pas sûre d’être complètement arabe, pas sûre de son identité, et qui reste totalement ignorée du monde anglo-saxon. En Angleterre, ce que l’on sait de l’Algérie, c’est zéro.

Pourquoi une telle ignorance ?

Robert Goddard : Chaque ex-puissance impériale s’est comportée comme si elle était la seule, comme si son expérience n’était pas parallèle à celle d’autres anciennes puissances impériales. Tout le monde au Royaume-Uni parle de la difficulté à vivre avec cet héritage impérial sans voir que les Français, les Belges, les Néerlandais ou les Portugais ont des histoires similaires. Et je soupçonne qu’il en va de même chez eux, que l’on ne réfléchit pas à l’imbrication des relations avec les anciennes colonies. C’est pour cette raison que j’ai trouvé excitant d’aborder ce sujet que peu de personnes connaissent, à commencer par moi.

Vous semblez vouloir égratigner De Gaulle…

Robert Goddard : Je n’ai pas cherché à être critique, car il était confronté à une situation extrêmement difficile et j’ignore s’il avait réellement une alternative. J’ai plutôt voulu exprimer ce que certains ressentaient à son égard : son caractère rusé était un fait établi, comme ses liens avec le préfet Maurice Papon. Il se retranchait derrière un processus de démentis mais je ne pense pas qu’il ignorait, ni qu’il désapprouvait, ce que ce dernier faisait.

“A ce stade de ma carrière, j’aime pousser les limites”

Vous imaginez que les services français auraient manipulé les terroristes islamistes algériens : sur quoi vous basez-vous ? ©DR

Robert Goddard : Je sais que c’est impossible de trouver des preuves concernant les attentats des années 1990, mais plus on lit sur le sujet, plus il semble difficile de dire qui manipulait qui. D’autant qu’une amnistie couvre une partie de cette période en Algérie et interdit de traduire en justice quiconque serait mêlé à ces attaques. Je ne crois pas qu’il soit exagéré de suggérer un lien, étant donné que l’intérêt de la France n’aurait pas été desservi par l’arrivée d’un gouvernement islamiste.

Concernant ces années 1990, quand vous commencez à examiner ce qui aurait pu être une opération « sous fausse bannière » (false flag NDLR), vous plongez dans des abysses où rien n’est fiable, où vous ne savez jamais que croire. Mes recherches sur l’Algérie m’ont laissé cette impression que toutes les hypothèses étaient possibles. La manière dont la structure du pouvoir algérien demeure étonnamment stable sans être dominé par une figure dominante est une configuration politique très inhabituelle dans cette région du monde. Alors, étant un auteur de fiction, j’use de ma liberté de spéculer.

Ce roman occupe-t-il une place particulière parmi la trentaine que vous avez écrite ?

Robert Goddard : Je suis très content de ce livre avec lequel j’inaugure une approche différente. A ce stade de ma carrière d’écrivain, plutôt que me limiter à des personnages anglais, j’aimerais pousser mes limites vers des régions du monde nouvelles, essayer de comprendre d’autres pays, comme je l’ai fait pour le Japon déjà (« The Fine art of invisible detection », 2021, « The Fine Art of Uncanny Prediction », 2023, inédits en français NDLR). J’ai aussi évolué vers un style d’intrigue davantage enraciné dans l’histoire et la politique. Je trouve ça rafraîchissant, cela irrigue la créativité et évite de se sentir enfermé dans une formule.

Y a-t-il un événement historique récent qui vous ait plus particulièrement affecté ?

Robert Goddard : J’ai vécu une période où l’IRA commettait des attentats à la bombe à Londres et je n’y ai pas prêté attention. Ça faisait partie de la vie, sans m’empêcher d’aller dans les magasins ou au cinéma. J’aurais trouvé cela déprimant si je n’avais pas été quelqu’un d’optimiste. Il y a toujours une solution que l’on connait, une issue que l’on voit mais, pour l’atteindre, il faut malheureusement en passer par toutes ces morts et ces destructions. C’est vrai en ce moment pour Israël et Gaza, ça l’était pour la France et l’Algérie, ou pour l’Angleterre et l’Irlande. Il faut épuiser une génération de gens qui refusent de comprendre qu’ils ne peuvent pas tout avoir. Mais ces événements ne changent rien à ma vie. C’est pour cela que je m’amuse à plonger des personnages fictifs dans ce genre de situation et à raconter comment eux font de leur mieux.

« Les dernières pages », Robert Goddard, Sonatine, 456 pages, 24,50€

Crédit photo de Une : Graham Jepson

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