Dans une nouvelle chronique “La politique est un roman”, Renaud Large interroge – grâce à Jean Giono – la vague des néoruraux. Interpellant.
Il y a une époque, pas si lointaine, où l’on voulait tous partir vivre à la campagne. La ville et sa modernité abrutissante nous dégoûtaient. La fureur du progrès urbain nous étouffait. Nous voulions du paisible, de la nature, du réensauvagement. Rappelez-vous, c’était aux alentours de la crise sanitaire. L’exode rural était pour demain, des flots humains allaient franchir les périph’ pour repeupler les vallées herbeuses et les villages en pierres sèches. Le télétravail allait être ce trait d’union entre l’économie de marché et le nouveau monde, nécessairement plus humain et résilient. On espérait ces lendemains qui chantent de toutes nos forces, on échafaudait des plans sophistiqués et audacieux. Et puis, rien. La vie citadine a repris son cours furieux, malaxant nos angoisses et notre écœurement existentiel.
Avec le recul, c’est presque heureux que la France n’ait pas cédé à l’appel des marges; que le repeuplement de nos campagnes n’ait pas eu lieu. Ce n’est pas tant que la fracture territoriale est indolore. C’est plutôt qu’en déplaçant les gens, on aurait aussi déplacé leurs névroses. Le malaise de l’époque est moins le fruit d’une géographie que celui d’une économie psychique. Nous sommes des enfants mal élevés. Des monades bouffées par leurs désirs grandissant au fur et à mesure de leur assouvissement. La frustration est une infamie pour notre condition moderne. L’attente est une insulte pour nos égos sans limites. Nos désirs sont devenus des réalités. Plus nos fantasmes se réalisent, moins nous conservons notre dignité humaine. Nous devenons brutaux, violents, insatisfaits, impolis, impatients, et finalement malheureux. Nous ne savons plus nous contenir, nous coulons en dehors de toute civilité.
Pour se convaincre de ce caractère de l’époque, il suffit d’ouvrir le bouleversant Regain de Jean Giono. L’auteur y dépeint un processus civilisationnel naissant, sur les plateaux de la Haute-Provence. Le village d’Aubignane se vide de ses derniers habitants. Le vieux Gaubert part vivre chez son fils. “Du temps où il y avait ici de la vie, je veux dire quand le village était habité à plein, du temps des forêts, du temps des olivaies, du temps de la terre, il était charron. (…) Maintenant, Gaubert, c’est un petit homme tout en moustache. Les muscles l’ont mangé. Ils n’ont laissé que l’os, la peau de tambour.” Le colosse Panturle reste seul avec une vieille italienne, Mamèche, que la vie a endolorie dans les ressacs du malheur. Elle se pare volontiers de contours mystiques, ceux d’un oracle pastoral. Un soir, dans un accès d’art divinatoire, elle prophétise l’arrivée prochaine de celle que le célibataire Panturle prendra pour femme. Le matin même, la catholique paganisée a disparu. Adam d’une cité engloutie par le progrès, Panturle se retrouve seul. Il se laisse aller à la brutalité de la condition animale. “Il tient le renard par les pattes de derrière, une dans chaque main. Tout d’un coup, ça a fait qu’il a d’un coup sec serré les pattes dans ses poings, qu’il a élargi les bras, et le renard s’est déchiré dans le craquement de ses os, tout le long de l’épine du dos jusqu’au milieu de la poitrine. Il s’est déroulé toute une belle portion des tripes pleines, et de l’odeur, chaude comme l’odeur du fumier. (…) Mais, à l’aveugle, il a mis sa grande main dans le ventre de la bête et il a patouillé dans le sang des choses molles qui s’écrasaient contre ses doigts.”
Pas obligé de partir pour changer
Hermite du haut-plateau provençal, la civilisation est en train de le quitter définitivement, lorsqu’Arsule entre dans sa vie. Eve a rejoint Aubignane, c’est inespéré. Dès les premiers moments, ils s’enlacent sensuellement, presque brutalement, comme si la nature rugueuse qui les entourait ne pouvait qu’engendrer des amours triviaux. Ils vont progressivement recréer une civilisation, faire revivre ce village, à l’abri de la modernité, au point que d’autres habitants les rejoindront. Après la chasse et la cueillette, ils vont réensemencé la terre et fertilisé les cultures. La vie humaine renaît, lovée dans le creux de la nature sauvage. C’est un regain. Giono témoigne ainsi : “Le sud s’est ouvert comme une bouche. Ça a soufflé une longue haleine, humide et tiède, et les fleurs ont tressailli dans les graines, et la terre toute ronde s’est mise à mûrir comme un fruit. (…) Il (Arsule) est devant ses champs. Il s’est arrêté devant eux. Il se baisse. Il prend une poignée de cette terre grasse, pleine d’air et qui porte la graine. C’est une terre de beaucoup de bonne volonté. (…) Alors, tout d’un coup, là, debout, il a appris la grande victoire. (…) Il a gagné : c’est fini.”
Qu’est ce que cette victoire signifie ? Nous ne sommes pas obligés de partir pour changer. Il n’est pas nécessaire de sauter à pied joint dans le progrès pour renouer avec la civilisation. Celle-ci peut renaître dans l’entrelacement d’un édifice brut, mal dégrossi. Surtout, elle se métabolise dans la patience qui anime Panturle et Arsule. L’existence les comble car elle leur apprend la valeur de leurs désirs, la limite de ceux-ci et l’effort qu’ils nécessitent pour être assouvis. Un champ de blé qui pousse au milieu du mistral et de la tramontane est un accomplissement. Il nécessite de vivre emmitouflé dans un présent frustrant et dans un futur espérant. La dignité humaine reste le point de mire. Ils savent qu’”un homme, ça s’empêche”. Regain est une œuvre de funambule de la littérature, oscillant entre écœurement et extase, baguenaudant entre langage fruste et poésie céleste. Le livre rend à la nature sa civilité, il libère la sauvagerie de la civilisation. Il indique surtout la direction de la vie bonne, ensemble. Regain se déguste comme une terrine de gibier sur une tranche de pain de campagne, allongé sur l’herbe fraîche, en regardant vers le ciel.
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