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La civilisation du plateau

Werner Sevenster JuP0ZG0UNi0 Unsplash

Dans une nouvelle chronique "La politique est un roman", Renaud Large interroge - grâce à Jean Giono - la vague des néoruraux. Interpellant.

Il y a une époque, pas si lointaine, où l’on voulait tous partir vivre à la campagne. La ville et sa modernité abrutissante nous dégoûtaient. La fureur du progrès urbain nous étouffait. Nous voulions du paisible, de la nature, du réensauvagement. Rappelez-vous, c’était aux alentours de la crise sanitaire. L’exode rural était pour demain,  des flots humains allaient franchir les périph’ pour repeupler les vallées herbeuses et les villages en pierres sèches. Le télétravail allait être ce trait d’union entre l’économie de marché et le nouveau monde, nécessairement plus humain et résilient. On espérait ces lendemains qui chantent de toutes nos forces, on échafaudait des plans sophistiqués et audacieux. Et puis, rien. La vie citadine a repris son cours furieux, malaxant nos angoisses et notre écœurement existentiel.

Avec le recul, c’est presque heureux que la France n'ait pas cédé à l’appel des marges; que le repeuplement de nos campagnes n’ait pas eu lieu. Ce n’est pas tant que la fracture territoriale est indolore. C’est plutôt qu’en déplaçant les gens, on aurait aussi déplacé leurs névroses. Le malaise de l’époque est moins le fruit d’une géographie que celui d’une économie psychique. Nous sommes des enfants mal élevés. Des monades bouffées par leurs désirs grandissant au fur et à mesure de leur assouvissement. La frustration est une infamie pour notre condition moderne. L’attente est une insulte pour nos égos sans limites. Nos désirs sont devenus des réalités. Plus nos fantasmes se réalisent, moins nous conservons notre dignité humaine. Nous devenons brutaux, violents, insatisfaits, impolis, impatients, et finalement malheureux. Nous ne savons plus nous contenir, nous coulons en dehors de toute civilité.