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Épouvante et crainte

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Alors qu’un jeune homme de 17 ans vient d’être tué par un policier et que le pays sombre dans la démesure la plus grande, il est urgent de reprendre la main. Pour reprendre la main, il faut comprendre, connaître et savoir. Quelques essais et quelques romans pour y voir plus clair.

Rien ne peut justifier la mort d’un jeune de 17 ans. Ni son défaut de permis, ni son refus d’obtempérer, ni son comportement, ni son passé. Rien.

Sortir de l’émotion et de la posture martiale pour comprendre. Ou essayer de comprendre comment travaillent les forces de sécurité, les policiers, les gendarmes, les magistrats. Faute d’initiative significative du ministère de l’intérieur paralysé par les conservatismes syndicaux, corporatistes et politiques, les réflexions sont venues de l’extérieur. Plusieurs groupes d’experts ont formalisé un certain nombre de propositions. C’est le cas de la Fondation Jean Jaurès qui publiait en avril 2021 un rapport transpartisan dont le titre résonne étrangement avec l’actualité de ces derniers jours : « De Police à Polis. Refonder le lien entre forces de l’ordre et population en France ». C’est aussi le cas de la fondation Terra Nova, plutôt proche de la majorité présidentielle, qui publiait une longue série de notes appelant à revoir le recrutement, la formation, l’affectation, la rémunération ainsi que les modes opératoires de la Police française. C’est encore le cas du journaliste de La Croix (quotidien peu suspect de gauchisme…) Mickaël Corre, qui passant des semaines entières au commissariat de Roubaix, décrit un quotidien qui ne peut laisser indifférent et qui invite, là encore, à une mutation profonde de notre modèle de sécurité.

Observer, analyser, décrite, proposer, tel était le programme d’un grand sociologue français aujourd’hui disparu, Dominique Monjardet qui invitait à démystifier le fonctionnement de l’institution judiciaire et policière à travers un ouvrage devenu un classique au titre d’une sobriété chirurgicale “Ce que fait la Police. Sociologie de la force publique.” Ce chercheur qui n’avait pas hésité à sortir de sa tour d’Ivoire pour entrer dans un cabinet ministériel se fit le défenseur inlassable d’une police dite de « tranquillité » capable d’asseoir sa légitimité populaire sur autre chose que la stricte défense des institutions de l’Etat souverain. Lire Monjardet, réfléchir collectivement, regarder ce qui se fait ailleurs, proposer des expérimentations, telle devrait être la priorité d’un gouvernement réellement soucieux de la sécurité de sa population. A l’évidence, on ne rétablit durablement l’ordre public qu’en refondant la confiance dans la justice et les institutions.

Sismographie d’une déroute

Et la littérature dans tout cela ? Les superflics de nos polars ne courent pas uniquement pour faire la course aux terroristes. La littérature noire française s’est depuis longtemps plongée dans l’univers sombre et violent des banlieues. On pense évidemment à Thierry Jonquet, à Jean-Claude Izzo mais aussi à l’excellent DOA qui vient de nous livrer un nouvel opus (Rétiaires) consacré au trafic de drogues. Inévitablement, les images des émeutes et des bâtiments en flamme nous renvoient aux années 2004-2005 quand ce n’est pas aux séries TV américaines analysant, comme The Wire, la décrépitude des institutions américaines. Comme si les sismographes du monde que sont les écrivains et plus globalement les artistes  parvenaient à saisir le fossé toujours plus grand qui se creuse dans notre pays. Dans les romans noirs hexagonaux qui sont nombreux ces dernières années, les tours de béton et les cités délabrées deviennent le décor sombre de récits impitoyables. Les personnages, âmes perdues ou corrompues, se débattent dans un maelström de pauvreté, de drogue et de violence. Ils sont les exclus, les oubliés, condamnés à survivre dans l’ombre d’une société qui les rejette. Fiction et réalité entremêlés. La police, à la fois gardienne et prédatrice, tisse sa toile dans cette toile déchirée. Les flics, usés par des années de lutte, oscillent entre justice et compromis, se perdant parfois eux-mêmes dans les ténèbres qu’ils combattent. Leurs motivations sont troubles, leurs méthodes brutales, et la ligne qui sépare le bien du mal s’estompe dans la nuit.

Des mots qui touchent juste. A tel point qu’ils semblent sortis d’un récit ou d’un reportage sur le drame de Nanterre, ou de celui de Clichy-sous-bois, hier, en 2005. “Les tours se dressent comme des poings serrés, défiant le ciel. La banlieue, berceau de l’oubli, est un labyrinthe où se perdent les espoirs brisés”, note dans son “Ghetto Intérieur”, Santiago Amigorena. “Dans les ruelles sombres de la cité, la misère danse avec la violence. La banlieue, fief des perdus, est un royaume où la survie se mesure en cicatrices”, renchérit le romancier Jacques Saussey dans ses “Mauvais Garçons” tandis que Pierre Lemaître, dans Alex, trace les phrases suivantes : “La police, gardienne des illusions, se perd parfois dans les méandres de la corruption. Dans les bas-fonds de la cité, elle lutte contre les ténèbres en s’approchant toujours plus près du gouffre.” Toujours Lemaître dans “Travail soigné” : “La banlieue, terre de désespoir, abrite les cicatrices de la société. Les flics, gardiens écorchés de l’ordre, tentent de démêler les fils de la vengeance et de la folie.”  Dans son Zulu, Caryl Ferey trouve lui-aussi les mots justes pour dire la complexité de ces lieux où la police se perd, aussi. “La banlieue, labyrinthe de violence, résonne des échos de la misère humaine. La police, gardienne compromise de l’ordre, se débat dans les ténèbres de la corruption et du chaos.”

Et revenir, aussi, à Victor Hugo et à son poème “A ceux que l’on foule aux pieds” dont Thierry Jonquet tira un vers pour faire le titre de son dernier roman “Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte” qui résonne ô combien tristement dans le moment de basculement que nous vivons.

Oh ! je suis avec vous ! j’ai cette sombre joie.
Ceux qu’on accable, ceux qu’on frappe et qu’on foudroie
M’attirent ; je me sens leur frère ; je défends
Terrassés ceux que j’ai combattus triomphants ;
Je veux, car ce qui fait la nuit sur tous m’éclaire,
Oublier leur injure, oublier leur colère,
Et de quels noms de haine ils m’appelaient entre eux.
Je n’ai plus d’ennemis quand ils sont malheureux.
Mais surtout c’est le peuple, attendant son salaire,
Le peuple, qui parfois devient impopulaire,
C’est lui, famille triste, hommes, femmes, enfants,
Droit, avenir, travaux, douleurs, que je défends ;
Je défends l’égaré, le faible, et cette foule
Qui, n’ayant jamais eu de point d’appui, s’écroule
Et tombe folle au fond des noirs événements ;
Etant les ignorants, ils sont les incléments ;
Hélas ! combien de temps faudra-t-il vous redire
À vous tous, que c’était à vous de les conduire,
Qu’il fallait leur donner leur part de la cité,
Que votre aveuglement produit leur cécité ;
D’une tutelle avare on recueille les suites,
Et le mal qu’ils vous font, c’est vous qui le leur fîtes.
Vous ne les avez pas guidés, pris par la main,
Et renseignés sur l’ombre et sur le vrai chemin ;
Vous les avez laissés en proie au labyrinthe.
Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte ;
C’est qu’ils n’ont pas senti votre fraternité.
Ils errent ; l’instinct bon se nourrit de clarté ;
Ils n’ont rien dont leur âme obscure se repaisse ;
Ils cherchent des lueurs dans la nuit, plus épaisse
Et plus morne là-haut que les branches des bois ;
Pas un phare. A tâtons, en détresse, aux abois,
Comment peut-il penser celui qui ne peut vivre ?
En tournant dans un cercle horrible, on devient ivre ;
La misère, âpre roue, étourdit Ixion.
Et c’est pourquoi j’ai pris la résolution
De demander pour tous le pain et la lumière.

Toutes les inspirations d’Ernest sont là.

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