Ancien ministre de l’éducation nationale, Vincent Peillon est un politique singulier qui a toujours cultivé une approche philosophique du pouvoir et de l’action politique. Il est aussi un intellectuel fin, philosophe de formation, et une discussion avec lui est toujours une discussion passionnante. Il a reçu Guillaume Gonin pour parler bouquins. Jolie rencontre. Au menu : la lecture, les polars, les plumes de politiques, la philo, et aussi un regard sur l’époque.
PHOTOS : Patrice NORMAND
Je traverse les jardins au pas de charge. Éclairé d’une lumière hivernale jaunâtre, le Palais du Luxembourg se reflète dans l’étang gelé, où glissent les mouettes. De l’autre côté m’attend la Librairie du Cinéma du Panthéon, qui hébergera cette nouvelle bibliothèque décentralisée, où nous avions convenu que j’arrive en amont de l’entretien. En ligne, tout semblait idéal : cadre intimiste, décor vintage – et des livres, évidemment. Pas vraiment en avance, j’en ai la confirmation sur place, heureux comme un enfant d’installer un authentique fauteuil de cinéma rouge pour notre invité ; et plus heureux, encore, de le placer devant un jukebox jaune, en parfait état de marche. C’est à ce moment que Vincent Peillon fait irruption, d’abord par une mauvaise porte, s’amusant de notre petite mise en scène. Se calant dans son fauteuil, il s’inquiète d’abord du temps imparti – « mais qu’est-ce que je vais bien pouvoir vous raconter ? », avant de m’interroger sur mon parcours, mes origines, allant jusqu’à nous découvrir des origines alsaciennes communes. Presque sans m’en rendre compte, notre huis-clos avait déjà commencé – le cliquetis familier de notre photographe Patrice, navigant entre les étals, me rappelant d’activer le dictaphone ; heureux réflexe, tant notre invité trouvera des choses, justement, à nous raconter.
* * *
Votre passion des livres vient-elle, entre autres, de votre grand-mère avocate et féministe, Thérèse Lion ?
Vincent Peillon : De mes deux grand-mères, en réalité. Du côté de ma mère, c’est évident. Finalement, depuis toujours, mon travail d’intellectuel est celui d’un interprète, d’un herméneute, et donc d’un lecteur. Or ceci est très lié au rapport au Livre que l’on trouve traditionnellement dans la culture juive. De plus, ma grand-mère m’avait transmis une sorte de vénération, une forme de religion séculière de l’étude – et en même temps, pour elle, de la science. Elle appartenait à une famille où l’on croyait à la République laïque, à la vertu de la Science, où l’on se laïcise au point d’en perdre tout rapport à la religion … Si ce n’est, justement, ce rapport à l’étude.
Et côté paternel ?
Vincent Peillon : Du côté de mon père, on retrouvait ce même respect de la connaissance. Il avait été en hypokhâgne à Louis le Grand, avec comme camarade d’études le futur écrivain Dominique Fernandez. Et il nous a élevés en nous disant son regret de ne pas être devenu historien, s’étant tourné très jeune vers la politique et le Parti Communiste. Son trajet a été court-circuité par la passion politique – c’est un sujet que je comprends bien ! Si une personne dans ma famille m’a transmis le sens non-scolaire de la littérature et de l’étude, c’est plutôt mon père. L’idée d’aller chercher des auteurs, hors des circuits attendus … Il avait un rapport plus personnel, plus charnel, plus esthétique. Je lui dois par exemple la lecture de Michel Foucault qui a beaucoup compté pour moi.
Les deux ascendances étaient donc complémentaires.
Vincent Peillon : Oui ! Ma mère avait, elle, un côté plus classique, plus scolaire : il fallait jouer du piano, avoir lu Flaubert et Stendhal à tel âge … Comme chercheuse, elle travaillait beaucoup, avec une grande rigueur et de l’obstination. Alors que mon père se laissait plus guider par le plaisir et empruntait des chemins de traverse. Je lui dois la lecture de Tzara, Segalen, Léautaud, Valéry … Je pense que cela lui venait du compagnon de vie de sa mère, qui fut une grande vedette du cinéma muet, Armand Tallier. Ami des surréalistes, c’était un homme très élégant, qui se promenait en robe de chambre en soie à seize heures, fume-cigarette aux lèvres, lisant des revues artistiques, bibliophile, très investi dans le mouvement du cinéma d’art et d’essai de l’époque. Mon père était sans doute très imprégné de cela, et cela explique peut-être ce rapport plus personnel aux livres.
Après un parcours guidé par les livres, et votre baccalauréat en poche à seize ans, vous éprouvez ensuite un besoin de fuite après une
agression, vous engageant dans la compagnie des wagons-lits. Les livres ont fait, j’imagine, partie de cette escapade …
Vincent Peillon : C’est le moins qu’on puisse dire. En réalité, je ne voulais pas faire d’études : c’est pour cela que je n’ai pas fait de classes préparatoires. Par conviction, qui s’est avérée totalement fausse, que j’avais un talent littéraire. Et ce, depuis l’âge de treize ans, en écrivant mon premier roman, qui concernait un personnage de Boris Vian que j’adorais, le Major, Jacques Loustalot ! J’étais naturellement persuadé que les éditions Gallimard me publieraient illico, et que ma vie était toute tracée. Car je lisais tout le temps, passant une grande partie de ma jeune vie en position horizontale, allongé sur mon lit, lisant un ou deux livres par jour ! Je ne faisais que cela, j’étais un obsessionnel de la lecture. Scolairement, j’étais nul en langues, nul en maths – mais je lisais énormément. J’ai donc cru que j’étais écrivain ! Je me suis ainsi rendu aux éditions Gallimard lorsque j’avais dix sept ans, avec un joli sac de ménagère que je m’étais acheté au BHV et dans lequel j’avais mis un manuscrit, Clarisse, portrait rêvé d’une vieille femme que je croisais au jardin du Luxembourg et qui semblait avoir sombré dans la folie … J’ai été reçu très gentiment par le directeur de leur collection d’avant-garde, « Le chemin », George Lambrichs … qui m’a dit que j’avais encore un peu de travail à faire. Je me suis donc inscrit à la faculté de philosophie. Après l’agression dont vous avez parlé, à l’âge de vingt ans, alors que j’étudie la philo, je m’engage à la Compagnie des wagons-lits, avec en tête l’idée que je ne reviendrai pas aux études ! Je voulais écrire. J’ai d’ailleurs écrit un polar, « La petite sirène de Copenhague », première version du roman que j’ai publié trente cinq ans plus tard sous le titre d’« Aurora ». A l’époque j’étais un grand lecteur d’Albert Simonin et Auguste Le Breton. J’étais convaincu que mon succès allait être immédiat et que je m’achèterais une grande bastide dans le sud de la France où je pourrais passer ma vie à lire et à écrire. Ça ne s’est pas passé tout à fait comme ça ! (Rires)
Les livres étaient donc plus que des compagnons, ils étaient votre vie.
Vincent Peillon : Passé, présente et future, oui ! Même au ministère de l’Éducation nationale, bien plus tard … Dans le bel hôtel particulier du Ministre, rue de Bellechasse, il y a une salle à manger, où les ministres organisent habituellement de grands diners, avec des journalistes et des personnalités de la vie politique, économique, intellectuelle. Moi, je n’ai jamais fait ça ! A la place, j’ai aménagé un deuxième bureau pour lire et écrire. C’était formidable, il y avait un jardin ! J’y volais ainsi une heure ou deux à mon agenda, j’y trouvais mon bien-être. C’est toujours le cas aujourd’hui : je lis tous les jours, souvent très tôt le matin.
Je considère qu’il y a une continuité de la salle de classe à l’Assemblée nationale, d’un rêve de création ou d’une soif de connaissances à l’engagement politique. Comment dissocier politique et création ?
Et écrire ?
Vincent Peillon : Je lis plume à la main. Chez Bergson, on trouve une forme de philosophie de la respiration. Quand vous n’êtes pas bien, que vous êtes oppressé, vous vous dites : « j’étouffe ! ». Vous avez le souffle coupé. A l’inverse, quand vous vous sentez mieux, vous respirez facilement. Pour moi, la philosophie de Bergson est une philosophie, une cosmologie, une psychologie, de la respiration, de l’inspiration et de l’expiration. Il s’agit d’une vraie sagesse, à propos de laquelle je voulais écrire lorsque j’étais au Parlement européen …
Un livre qui se serait appelé « Vivre davantage ». C’est une expression de Bergson. Je dirais donc que l’écriture, et peut-être même la lecture, c’est cela. Avec une forme de névrose et même d’angoisse qui vous tenaille, qui vous pousse et que l’on tente de surmonter.
Ma mère m’a raconté qu’enfant je remplissais des cahiers avec de petites barres, avant même de savoir écrire. J’étais très agité, et c’était la seule activité qui m’apaisait. Des heures durant. Finalement, je n’ai pas trop changé ! Aujourd’hui, je me lève très tôt, et la lecture et l’écriture sont toujours ma façon de me calmer … Enfin, de me calmer…
“Je n’aime pas la littérature hygiénique”
Qui vous fait respirer.
Vincent Peillon : Voilà ! Je me laisse emporter. Je me concentre. Je m’abstraie. Mais sans être une thérapie pour autant. Je pense à la phrase de l’écrivain Maurice Sachs : « je n’aime pas la littérature hygiénique » … Je suis assez d’accord ! Il faut savoir se quitter. Bien que mes cahiers remplis de barres soient très bizarres, j’en conviens. Cela étant, on a toujours deux manières d’interpréter les choses. La première est de renvoyer à la psychologie, qu’il ne faut pas nier, et la seconde est une certaine forme de transcendance, c’est-à-dire qu’il se passe quelque chose quand on lit, qui nous emmène au-delà de nous-même. Je pense qu’il faut garder un équilibre entre les deux et que c’est même ce lien du visible et de l’invisible, de l’intérieur et de l’extérieur, de l’immanence et de la transcendance qui fait sens, et qu’il faut établir et préserver.
A vous écouter, j’imagine que vous considérez l’écriture et la lecture comme faisait partie d’un même continuum … 
Vincent Peillon : … Et la politique ! C’est ce que les gens ne comprennent pas et qui, sans doute, a pu faire ma singularité à un moment donné. Je considère qu’il y a une continuité de la salle de classe à l’Assemblée nationale, d’un rêve de création ou d’une soif de connaissances à l’engagement politique. Prenons les auteurs qui m’ont fasciné dans ma jeunesse : comment dissocier le politique de la création chez Sartre ou Camus ? Comment dénier à Camus ce continuum entre philosophie, littérature et politique, dans le personnage de l’extraordinaire juge-pénitent de « La chute », mais déjà dans « l’Etranger » et dans sa propre vie ?
Je ne me considère certainement pas plus politique que Camus pour avoir été élu député ou nommé ministre ! J’évoquais cette question dès mon premier livre, à propos de Maurice Merleau-Ponty citant André Breton et le « point sublime » : on ne peut pas diviser un individu en tranches, on est tout à la fois ! C’est le même homme, ou la même femme, qui s’engage, qui écrit, qui pense, qui aime d’amour et d’amitié. Faire un avec soi, avec toutes ses composantes, c’est la grande affaire. Et on en revient à la sagesse de la respiration : quand on est mal, qu’on ne respire plus, c’est qu’on est à côté de cette unité, aliéné, étranger à soi-même. Parfois, d’ailleurs, on peut être contraint de faire des choses qui brisent cette unité, que ce soit d’un point de vue politique, personnel, professionnel … c’est alors très douloureux !
Malgré cette continuité, votre engagement politique direct n’est venu que plus tard.
Vincent Peillon : Ça, c’est certain, j’ai connu des détours. Lorsque j’avais trente ans, si quelqu’un m’avait dit que j’allais faire un jour de la politique, j’aurais éclaté de rire ! J’aurais répondu : « laissez-moi écrire ma thèse sur Merleau-Ponty, j’adore ça et c’est tout ce que je veux faire ! » Rétrospectivement, la vie ne s’est pas du tout écrite telle que je l’avais imaginée. Sur aucun plan. Avec un facteur très banal : les rencontres humaines. J’avais certes un terreau familial, personnel …
… dont un grand-père se prénommant Léon Blum (un homonyme), puis une mutation de l’Education nationale dans la Nièvre, fief de François Mitterrand !
Vincent Peillon : Oui, c’est curieux … (Rires) Mais le hasard le plus incroyable, tout bien considéré, c’est que je suis rentré au Parti socialiste par Pierre Moscovici, alors conseiller de Lionel Jospin, ministre de l’Education nationale, parce que j’étais professeur d’Ecole Normale et qu’ils ressentaient le besoin d’avoir quelqu’un qui venait du terrain – et que vingt-cinq ans plus tard je me suis retrouvé dans le fauteuil de Lionel Jospin, de ministre, confronté aux mêmes difficultés ! Il y a une espèce de fil conducteur, de fleuve souterrain, qui a tracé mon chemin. Un détour, et un cercle. La pédagogie, cela fait depuis 1987 que je m’y intéressais ! L’enseignement, l’école est une vocation chez moi, une constante.
La politique, non ?
Vincent Peillon : Quand je me retourne, c’est vrai que je peux me demander : que s’est-il passé ? L’attrait de la politique était très puissant, sans doute. Pour autant, je me souviens de ma position de l’époque, très critique à l’égard des socialistes et de la gauche aux responsabilités. Et puis, en même temps, on se disait avec des amis : mais qu’est-ce qu’on fait, nous ? Mouillons donc un peu la chemise ! Confrontons-nous à l’action ! C’est un peu facile de passer son temps à déplorer et à critiquer. Et le hasard fit qu’une année ou deux après, ce fut le cas … Mais finalement j’ai presque toujours été en position de contestation au sein du Parti socialiste, animé par une volonté de le transformer. Dès 1994, avec ma première motion au Congrès de Liévin, puis à nouveau en 2003 avec la création du NPS. Au nom d’une certaine idée du socialisme républicain français que vous retrouvez dans mes livres sur Leroux, Jaurès ou Buisson.
“Jospin pense la politique, il veut des idées et de l’organisation, pas des belles phrases”
C’est ainsi que vous devenez plume du président de l’Assemblée nationale.
Vincent Peillon : J’ai été très surpris. A l’époque, je suis un professeur ordinaire, revenu à Paris. Et je suis appelé par l’intermédiaire d’un copain, me disant : « Fabius cherche une plume. » J’avais deux enfants en bas-âge, en plein divorce et j’avais besoin de sous, voilà pour le contexte ! Je me rends donc à l’Assemblée nationale, où je n’étais jamais allé. J’avais enfilé le pull le plus correct de ma garde-robe, j’avais pris mon beau cartable, offert par ma mère, il y avait des huissiers … j’étais très impressionné ! Puis Henri Weber m’accueille, toussotant dans un grand bureau, et me dit tout de go : « il y a un discours à faire sur les Pershing, on va t’envoyer des notes », alors que je m’attendais à un entretien d’embauche classique ! Je rentre chez moi et écrit un discours à partir des notes alors que je ne connaissais rien, et cela leur a plu, et à moi aussi.
J’ai toujours adoré lire les notes des conseillers et j’aime encore. Je restais prof, mais je donnais un coup de main de temps en temps. Puis Henri Emmanuelli a remplacé Laurent Fabius à la Présidence de l’Assemblée nationale. Quand je le rencontre, je suis complètement sidéré, il est extrêmement sympathique, tirant sur ses gitanes en permanence, très direct, très critique à l’égard du second septennat, la politique du franc fort, Bernard Tapie. Il me dit : « voulez-vous m’aider ? »
Nous étions en plein bicentenaire de la Révolution. Je lui réponds : « volontiers », mais il précise : « je ne veux pas que vous continuiez à donner vos cours, je vous veux à plein temps. » Il voulait que je nourrisse sa réflexion, pour un livre qu’il projetait d’écrire sur la République. Il ne s’agissait pas de l’écrire à sa place pour autant. Il avait simplement besoin d’un échange avec quelqu’un qui connaissait un peu la philosophie républicaine. Cela me plaisait et depuis 1987 je travaillais sur ces questions. Hélas pour lui, l’affaire Urba est vite arrivée, occultant tout le reste … Ma vie de plume de président de l’Assemblée nationale s’est résumée à être sous les toits de l’hôtel de Lassay et à observer la vie politique dans une atmosphère crépusculaire jusqu’à la défaite de 1993, tandis qu’il se débattait avec les avocats et les juges. Expérience curieuse et instructive, tout de même !
Mais votre vie de plume ne s’est pas arrêtée là pour autant.
Vincent Peillon : Oui, pour Lionel Jospin, j’ai écrit des discours et une partie du programme, avec d’autres, lors de la campagne de 1995, ainsi à nouveau qu’en 2002. Sans oublier Ségolène Royal et François Hollande, bien que ce dernier me demandât plutôt de jeter un œil à ce que d’autres écrivaient, de chapeauter. C’est très curieux d’être plume, mais je l’ai fait avec beaucoup de plaisir. C’est un peu un travail d’écrivain. Ecrire au féminin pour Ségolène Royal, cela faisait rire mes enfants, parce que je déclamais à la maison ! J’avais besoin de travailler comme ça … Un discours, ça se prononce. Quand on est plume, on voit vraiment comment fonctionnent les gens pour qui vous écrivez. Lionel Jospin, par exemple, est un homme qui pensait la politique, donc il avait besoin d’organisation, de problématiques, d’arguments, d’idées, mais il ne voulait pas de belles phrases.
Il avait besoin d’un squelette. 
Vincent Peillon : Exactement ! Il voulait des items, par exemples cinq points critiquant telle politique menée par la droite. Et après, il faisait sa sauce. Parfois, il ne prenait presque rien. (Rires) Mais il était toujours très correct, très respectueux des gens, il me renvoyait le texte avec ses annotations. Il avait un talent d’orateur, mais il ne se permettait que très peu d’envolées lyriques. Il faisait des discours très structurés, très pédagogiques, très analytiques. Il prenait beaucoup de temps pour écrire, réécrire. Reste que c’est l’un des grands bonheurs que j’ai connus en politique : quand on écrit pour le numéro un, chaque mot compte, chaque mot trouve un écho extraordinaire. Par exemple, quand il reprend enfin « le devoir d’inventaire » après que je lui ai suggéré sans succès à plusieurs reprises, quel impact !
Qui a plus d’influence que la plume, au dernier moment ? Cette influence est énorme. On peut rajouter un mot ou un argument juste avant de monter à la tribune. D’ailleurs, quand il me demande en mai 1995 de travailler ensemble, c’est sans doute parce que nous partageons une grande entente intellectuelle et politique, une grande confiance, une affinité. Je parlais le Lionel Jospin assez naturellement. Pour Ségolène Royal, c’était très différent … Elle avait un verbe très personnel, très original, très inventif, mais ce n’était pas du tout le mien ! Pour François Hollande, enfin, c’est encore une approche très différente, sollicitant beaucoup mais reprenant très peu. Beaucoup de personnes qui lui envoyaient des discours étaient très déçues, d’ailleurs. J’ai failli me faire lyncher à plusieurs reprises par des plumes qui pensaient sans doute que c’était ma faute ! (Rires)
“J’avais l’impression d’être un peu l’otage de mes livres et de mes lectures”
A quoi ressemble votre ou vos bibliothèques ?
Vincent Peillon : Je les ai en partie vendues ! C’est très bizarre. En 2019, d’abord pour des raisons matérielles, parce que je ne vivais plus à la campagne, je devais me débarrasser de milliers de livres que je ne pouvais garder dans mon appartement, trop petit. Je me suis dit, dans le fond, tout ça … A quoi bon ? Je trainais ces livres depuis, pour certains, plus de quarante ans. J’en ai gardé, bien sûr, mais je me suis débarrassé d’une grande partie. J’ai fait venir un libraire, il a passé plusieurs jours dans ma bibliothèque. J’ai vendu des livres précieux, des éditions originales … Au revoir !
Mais … pourquoi ?
Vincent Peillon : Il y a un rapport au commencement, à la liberté. J’ai voulu me sentir plus léger, j’avais besoin d’une page blanche, de pouvoir initier des choses nouvelles, de ne pas être retenu par mes possessions littéraires, de ne pas traiter ma laisse. J’avais l’impression d’être un peu l’otage de mes lectures et de mes livres. Il y avait aussi des sujets d’études sur lesquels je ne pensais plus revenir. Bon, cela dit … je crois m’être un peu trompé. (Rires) Ma femme me l’avait dit, d’ailleurs. Car on croit se débarrasser de sujets, mais ce n’est pas du tout le cas ! Par exemple, je participe prochainement à une journée d’études sur Léon Brunschvicg, – mais j’ai plus un seul de ses livres ! Je dois donc en emprunter.
“Je me suis séparé de deux milles romans”
Votre regret n’est donc pas sentimental, il est utilitariste.
Vincent Peillon : Oui. Enfin, un peu des deux. D’autant que vendre un livre, cela ne vous rapporte rien ! J’ai même été obligé de racheter certains de mes livres, cinq fois leur prix. (Rires). On parlait tout à l’heure de Bergson. J’avais, durant plus de trente ans, accumulé à peu près tous les livres parus sur Bergson.
Mais j’ai renoncé à écrire ce livre sur sa pensée. Alors je me suis séparé de ces livres, comme de mes livres sur la phénoménologie, y compris sur Merleau-Ponty. Et très souvent je pars à la recherche dans ma bibliothèque d’un livre que je n’ai plus.
“Je n’en ai pas terminé avec l’idée du républicanisme”
Qu’avez-vous gardé ?
Vincent Peillon : J’ai conservé une bibliothèque judaïque assez consistante, une autre sur le républicanisme, parce que je n’en ai pas fini avec cette affaire, une autre sur la sécularisation. J’ai gardé mes polars, aussi. Mais je me suis séparé de deux mille romans ! Pourquoi garder des vieux livres, qui s’abiment avec le temps et les déménagements ?
Pour vos enfants ?
Vincent Peillon : C’est un peu lourd pour les enfants, d’avoir cette ombre, un père qui lit tout le temps. D’ailleurs, ils ne lisent pas mes livres ! Au début, cela m’irritait … Finalement, je peux les comprendre. Je les comprends de mieux en mieux. Et souvent je cherche à imaginer une vie où je n’aurais pas passé ces milliers d’heures dans la solitude de la lecture (Rires) Et puis, aujourd’hui, il y a Gallica. La nuit, je peux lire des utopistes du XIXème siècle comme si j’étais à la BNF, c’est extraordinaire ! Pourquoi garder ? Autrefois, il fallait se déplacer, respecter les heures, demander les livres, les attendre. Aujourd’hui, je peux presque tout feuilleter en un clic, à mon bureau, à n’importe quelle heure. Pour un chercheur, cela change totalement la donne.
“Les bons polars sont souvent les meilleurs romans sur la société contemporaine”
Que cherchez-vous ?
Vincent Peillon : (Un temps de réflexion, NDLR) Vous le verrez, les enfants grandissent plus vite qu’on ne le croit, on vieillit plus vite qu’on ne le voudrait, et le temps nous est compté pour écrire tous les livres dont on rêve. Je veux dire, en tant qu’intellectuel – comme romancier, j’ai abandonné depuis longtemps la partie. Cela reviendra peut-être. Il me reste deux ou trois gros livres à écrire, et je ne voudrais pas me disperser. Voilà pourquoi je me suis débarrassé de tant de livres. Je ne suis pas fétichiste. Les livres sont mes instruments de travail.
Sauf les polars.
Vincent Peillon : Ah oui, ils sont à part. Les bons polars sont souvent les meilleurs romans sur la société contemporaine. C’est une littérature de genre qui nous donne une vision très juste des sociétés. En plus, c’est amusant, on voyage ! Afrique du Sud, Israël, New York, Islande … C’est une littérature qui doit respecter un certain nombre de codes. Je suis très attentif à la virtuosité des textes, comment on construit une histoire, un suspense. Et puis, c’est reposant. Albert Simonin, Auguste Lebreton … Cela vous dit quelque chose ? J’adorais quand j’avais vingt ans cette langue française particulière, l’argot des voyous.
Terminez-vous toujours les livres que vous lisez – ou ceux que vous écrivez ?
Vincent Peillon : J’utilise un peu la technique de l’escargot pour écrire. J’y reviens toujours, et je finis toujours par les sortir, même trente ou quarante ans après. Reste que je ne dispose a priori plus de telles temporalités, donc charge à moi de ne plus me disperser. Tout le monde s’en moque, mais je dois terminer deux ou trois livres qui me tiennent à cœur. Dans mon ordinateur, j’ai énormément de notes et de bouts de textes. Je lis très peu maintenant en dehors des livres qui sont liés à mes champs de recherche.
Parce que vous prenez plaisir à rechercher
Vincent Peillon : J’aime de plus en plus l’érudition, donc j’ai cette tendance à descendre dans la mine, chaque ouvrage suppose des centaines de lectures, de confrontations, avec des journées mornes, plates, des impasses, puis des moments où cela se débloque, des trouvailles … Mon humeur est très liée à mon travail. J’embraye ainsi d’un livre à l’autre. Cela m’abstrait du monde, j’ai besoin de m’isoler des heures entières. En ce moment, je travaille sur le rapport entre sécularisation, laïcité, hérésie et mystique. C’est très compliqué d’organiser sa vie sociale pour écrire au mieux et ne pas perdre sa concentration. Heureusement, j’ai fini par acquérir un peu d’expérience en la matière, et je bénéficie d’une grande compréhension de mes proches, et de ma femme en particulier. Avec quatre enfants, et des journées bien pleines, j’avais pris très tôt l’habitude d’étudier et d’écrire mes bouquins la nuit, entre trois heures et sept heures du matin ! Si je peux faire une petite sieste, même vingt minutes, c’est toujours utile.
“Je suis assez fier d’avoir transmis des existences oubliées, des pensées oubliées”
Votre rapport à la lecture trahit-il un certain mal de votre temps, une envie de dialoguer avec des figures disparues ?
Vincent Peillon : J’aime beaucoup les gens vivants, donc ce n’est pas exclusif. Mais c’est vrai que je parle beaucoup avec mes amis que sont Pierre Leroux, Ferdinand Buisson, Jean Jaurès, Joseph Salvador, Maurice Merleau-Ponty. Des amis disparus, et pourtant si présents. Je suis tellement entré dans la pensée de ce dernier, deux décennies durant, qu’à un moment je ne savais plus ce qui était de lui et ce qui était de moi ! Il faut faire attention, on peut faire du plagiat sans s’en rendre compte. Je vis avec cet homme-là ! D’une certaine façon, une de mes grandes activités a été de m’attacher à des figures oubliées pour leur redonner vie : Leroux, Buisson, Salvador … On découvre souvent alors des collègues chercheurs qui sont en train de faire le même travail, comme si les idées ne nous appartenaient pas. Encore une fois, tout est mêlé, nous ne sommes que métissage. Je me suis emprunté à tant d’auteurs.
Et la musique ?
Vincent Peillon : J’y suis complètement hermétique, c’est-à-dire que je n’entends pas la musique et ne vois pas la peinture, je ne vais jamais ou presque au cinéma. A cet égard, ma vie est d’une pauvreté ! Je suis hermétique à tout, sauf aux livres. Bon j’exagère peut-être un peu. J’ai vécu une vie de monomaniaque. C’est dommage, on aurait besoin de multiples vies ! Moi, c’est l’écrit. Ça tombe bien pour vous ! (Rires)
Mais cela ne vous a pas aidé en politique.
Vincent Peillon : C’est sûr ! Parfois, j’étais incapable de reconnaître quelqu’un avec qui j’avais diné une semaine avant. On ne se refait pas. Aussi, les gens qui me fascinent sont ceux qui, à l’inverse de moi, ont un spectre très large, avec plusieurs cordes à leur arc, qui sont capables de jouer de la musique, de parler des manuscrits de la Mer morte, qui connaissent les dernières tendances de la photographie, que d’ailleurs ils pratiquent … J’ai des amis comme ça, il ne faut pas jouer avec eux au Trivial poursuit ! Ce sont des gens détestables. (Rires)
Quelle est votre plus grande fierté ?
Vincent Peillon : (Un temps de réflexion, NDLR) Je n’y avais jamais pensé comme ça, mais je suis assez fier d’avoir transmis des existences oubliées, des pensées oubliées. Cela me fait plaisir. Et j’ai la vanité de croire que cela peut être utile. Même modestement. En ce moment, des gens m’écrivent à propos de Salvador, cela me touche … Alors qu’il a été maltraité toute sa vie, méconnu, inconnu, des gens le découvrent, lui trouvent de l’intérêt, le prennent en affection. Parfois, mes livres sont aussi le résultat d’un étonnement. On nous apprend quelque chose à l’école, on croit le savoir, puis on va le découvrir par soi-même, et on trouve quelque chose de tout à fait différent !
C’est ce qui m’est arrivé avec Jaurès. Je l’ai lu alors que je m’ennuyais à mourir sur les bancs de l’Assemblée nationale, et que tout le monde le citait à tort et à travers. En le lisant, je me rends compte que Jaurès était un métaphysicien et un spiritualiste. Et il parle de Dieu à la tribune ! Pour lui, le socialisme est une religion, la plus religieuse des religions. Cela fait un peu bouger les lignes. Marcel Aymé disait qu’il n’y a pas pire confort que le confort intellectuel. Le rôle du chercheur est de déranger les évidences. C‘est drôle … Ne sommes-nous pas, tous, le produit d’une hérésie ? J’ai l’impression de transmettre une tradition, de la maintenir, comme un anneau dans une chaîne.
Vous vous présentez comme philosophe et homme politique. N’est-ce pas antinomique ? Ou alors seriez-vous l’un des rares ayant réussi à être à la fois penseur et praticien ?
Vincent Peillon : Attention, je n’ai jamais dit être un bon homme politique ou un bon philosophe ! C’est peut-être le problème : à vouloir faire deux choses, on les fait mal … Ce que je crois néanmoins, c’est que les deux sont liés, ou doivent l’être. C’est notre tradition : la raison grecque, écrivait Jean-Pierre Vernant, est fille de la cité. Pour se mettre d’accord sur une chose, on doit partager une connaissance commune de cette chose, et trouver un mot commun et univoque pour en parler et se comprendre. Pour moi, pensée, langage et politique, démocratie et rationalité, sont profondément imbriqués en démocratie, depuis l’Antiquité.
On a changé d’échelle. 
Vincent Peillon : Oui, mais on reste dans des démocraties, et bien plus qu’en Grèce ! On a construit quelque chose. On sait que c’est fragile, que ce n’est pas parfait, mais cela reste extraordinaire. Bien sûr, il reste des combats à mener, et ceux de la génération à venir seront peut-être plus difficiles que ceux de la mienne. Ce sont les cycles de l’Histoire. Pour autant, c’est vrai, peu de gens ont réussi à être ministres et à poursuivre une œuvre intellectuelle conséquente. Mes livres seraient peut-être meilleurs si je n’étais pas rentré dans le bureau d’Henri Emmanuelli il y a trente ans, qui sait ? La vie est ainsi faite. Et je ne regrette pas d’avoir lutté contre les paradis fiscaux ou inscrit dans la loi française la lutte contre les inégalités scolaires. L’essentiel, c’est ce que je répète aux plus jeunes, est de donner de sa personne. On ne peut pas écrire un bon livre sans y mettre un peu de souffrance, d’effort. Beaucoup de sincérité, aussi. Je me souviens qu’en émergeant en politique, parce que j’écrivais des livres, un journaliste avait écrit à mon propos : « Dr Jekyll et Mr Hyde ». Cela m’a poursuivi un peu … Et m’agaçait profondément ! Car je me disais qu’ils n’avaient vraiment rien compris : tous devraient essayer de réfléchir et agir en même temps, plutôt que d’avoir des chercheurs qui phosphorent loin des réalités, et des politiques ignorants et satisfaits de l’être. Le point sublime …
Et vous au milieu, donc ?
Vincent Peillon : Il y avait une dimension de la politique que je n’avais pas bien comprise. En 1993, quand tout cela commence pour moi, avec Pierre Moscovici, on avait le projet d’écrire un livre s’intitulant : « Le pouvoir n’est pas un projet ». C’était très sympathique, mais bon … (Rires) Plus tard, à l’Education nationale, mes conseillers ne comprenaient pas pourquoi je ne me battais pas pour être Premier ministre. Mais, moi, j’étais content là où j’étais, c’était ma passion ! Je n’étais pas dans le coup suivant, les croche-pieds, les médias, le copinage, mais dans le travail.
“Les plus beaux politiques sont les politiques impolitiques !”
Pourquoi cette participation à la primaire de la gauche, alors ?
Vincent Peillon : Pour des raisons de fond, peut-être un peu idéalistes ! On a dit que j’étais téléguidé … Pas du tout, j’étais à la campagne, chez moi, et je vois pointer le désastre en regardant la déclaration de non-candidature de François Hollande. Je sais où cela va nous mener, mesurant l’irresponsabilité du geste, connaissant très bien Benoît Hamon et Arnaud Montebourg, pensant ce que je pense de Valls. Je me suis dit qu’il fallait que ma vision du socialisme soit représentée, par fidélité à mon histoire et à une histoire qui me dépasse. J’ai été entouré de plein de gens de qualité, cela a été un bon moment. Mais je n’ai pas fait beaucoup de voix !
Certains m’arrêtent quand même dans la rue parfois pour me dire qu’ils avaient voté pour moi à la primaire … avec le sentiment d’appartenir à un club assez fermé. Bref, voilà les vraies raisons, quels que soient les commentaires auxquels j’ai appris à ne plus faire attention. La politique, ça tire vers le bas. Le challenge semble souvent d’interpréter ce qu’un untel ou untel a dit ou fait de la manière la plus bête, la plus vulgaire, la plus méchante qui soit. C’est bien pire aujourd’hui que lorsque j’ai commencé. Cette médiocrité me surprend toujours, et c’est l’inverse du travail de l’interprète qui doit au contraire toujours chercher le maximum de sens dans un texte ou une œuvre.
Vous êtes finalement un politique apolitique.
Vincent Peillon : Impolitique ! J’aimerais écrire un livre là-dessus, mais je n’aurai sans doute pas le temps … C’est un joli thème, très important, depuis Socrate. Regardez, plus près de nous, Vaclav Havel. Les plus beaux politiques ne sont-ils pas impolitiques ? Il faut lire les écrits politiques de Vaclav Havel. C’est magnifique, il parle du pouvoir des sans-pouvoir. Les politiques, qui pensent détenir le pouvoir, s’agitent souvent à la surface des choses, comme le disait Louis Blanc. Mais la politique profonde, ce sont les gestes du quotidien, les textes des écrivains …
Vous avez tout de même participé au jeu politique.
Vincent Peillon : Oui, vous avez raison, il faut assumer : j’ai été présent dans les congrès, j’ai porté des motions, j’ai parcouru la France en tout sens ! J’aimais ça. J’y ai cru, surtout. Et puis, ma première écharpe tricolore, j’en étais fier, très fier même ! Mais à soixante ans, on ne voit plus les choses comme à trente cinq ans quand on rêve peut-être d’être reconnu, élu, de devenir ministre, de changer le monde … Entre l’idéal, l’ambition et les nécessités, il y a toutes de sortes de compromis qui se passent et qui, pour une part, nous échappent. Je m’étonne moi-même de ce que fut ma vie, dans tous les ordres.
Un conseil de lecture, pour terminer ?
Vincent Peillon : Je n’aime pas choisir … Généralement, j’offre plusieurs livres à la fois. (Un temps de réflexion, NDLR) Bon, un petit livre de Paul Léautaud, personnage particulier, mais avec un talent fou : « Amours », chez Folio, cent pages à peine. C’est un bijou, sur l’éveil des sentiments, la jeunesse, cela se passe non loin d’ici, dans le quartier Saint-Michel. En ce moment, j’ai envie d’offrir Jean-René Huguenin, d’autant qu’il est réédité. Il est mort avant trente ans, mais a écrit deux ou trois livres époustouflants … Et son Journal est magnifique ! Ou « Une soirée avec Monsieur Teste », de Paul Valéry, avec lequel on se promène dans Paris, la nuit, en conversant. Mais il y en a tant ! Je voudrais recommander Luc Dietrich, mais aussi, dans une toute autre veine, René Fallet, André Hardellet, Georges Limbour, René Crevel … Ou bien Pavese, Vittorini, Basani, Svevo … Ou bien … Je ne peux pas choisir et il faut nous quitter.
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Merci à Marc-Pierre Mancel, Jean-Luc Veyssy et La Librairie du Cinéma du Panthéon




Bel interview de Vincent Peillon qui rappelle à juste titre qu’on ne peut pas écrire un bon livre sans y mette un peu ( je dirais …beaucoup…) de souffrance et beaucoup de sincérité .
J’aime cette phrase d’Antonin Artaud :
Ecrire un besoin rapace d’envol, traduit chez V. Peillon par une sorte de névrose qui vous oblige à continuer d’écrire.