Jean Birnbaum est directeur du Monde des livres, chroniqueur dans l’excellent “C ce soir” sur France 5, et aussi essayiste. Dans son dernier livre – réellement passionnant et vivifiant – il fait l’éloge de la nuance et de la complexité. Rencontre avec l’auteur le plus radicalement nuancé de l’époque.
Photos PATRICE NORMAND
Et si la nuance était la radicalité qui nous sauvera ? C’est la thèse de Jean Birnbaum dans un essai vivifiant, le “Courage de la nuance” (Le Seuil), dans lequel il montre comment des personnalités aussi diverses et variées que Georges Orwell, Hannah Arendt ou encore Bernanos et Germaine Tillion ont utilisé la nuance pour chercher le réel et s’élever contre les fanatismes. Cet ouvrage prolonge ses deux livres précédents dans lesquels il interpellait la société et la gauche sur son silence autour de l’islamisme politique. C’est dans les débats autour des deux premiers livres que le troisième s’est en partie construit. Rencontre pleine de finesse et de nuance radicale avec l’auteur.
Le message que vous faites passer dans ce livre est révolutionnaire et pourtant il est nuancé … Quand avez-vous pressenti cette montée de la dureté dans le débat public ?
Jean Birnbaum : Avec « Un silence religieux. La gauche face au djihadisme » et « La religion des faibles. Ce que le djihadisme dit de nous », paru à deux ans d’intervalle, j’ai beaucoup sillonné la France pour discuter avec des gens de milieux et de générations très différents. Autant lors de la parution du premier, si les débats étaient à la fois vifs et sereins, autant pour le second, j’ai senti physiquement que chaque camp – car il s’agissait désormais de camps – se crispait. En l’espace de deux ans, donc, le climat avait changé. On était passé d’une discussion certes vive, mais toujours loyale, à une sorte de crispation méfiante, où flottaient dans l’air ces questions typiques des ambiances de guerre civile (froide ou chaude) : d’où tu parles ? pour qui roules-tu ? En disant ce que tu dis, de qui fais-tu le jeu ? C’est à ce moment-là que l’idée du « Courage de la nuance » a commencé à germer, ou plutôt s’est imposée comme une nécessité intime.
Cette interpellation que vous lancez à travers ce livre concerne, évidemment, tous les citoyens, mais aussi la gauche… Ce dernier livre m’apparaît comme la fin d’une trilogie entamée avec les deux précédents…Est-ce que vous avez fait l’expérience de ces deux gauches que certains disent irréconciliables avec cette idée que la nuance peut donner des clés à tout le monde ?
Jean Birnbaum : Votre suggestion est intéressante, elle ouvre plusieurs plusieurs réflexions. Oui, même si je ne les ai pas
envisagés d’emblée de cette manière, les trois livres peuvent être vus comme une trilogie. Le troisième devrait alors être lu comme une sorte de prolongement mélancolique, et un peu effrayé, des deux autres. Les deux premiers volumes m’ont plongé dans le feu du débat. Et j’ai eu beau m’efforcer de rester sur la ligne de crête, de ne pas me laisser attraper par tel ou tel camp idéologique, je n’y suis peut-être pas toujours parvenu, j’ai aussi sans doute manqué de nuance, parfois. Comme je le dis dans l’introduction du « Courage de la nuance », quand on a fait l’expérience des « clashs », sur Twitter ou ailleurs, on sait à quel point les mauvais réflexes sont contagieux, et combien il est facile de céder aux délices de la mauvaise foi.
Dans ces contextes, et de façon accélérée depuis quelques années, chacun est confronté à ses propres failles, à ses mauvais penchants, à des tentations détestables. Ce livre est donc un prolongement mais aussi une interruption. J’aime ce passage du philosophe Walter Benjamin, où il explique que Marx s’est trompé, que la vraie révolution n’est pas la locomotive de l’histoire, c’est plutôt le « signal d’alarme » qui permet à l’humanité d’arrêter le train d’un Progrès qui file vers la catastrophe. Je dirais donc que ce nouveau livre tire un signal d’alarme, y compris pour moi-même, en espérant qu’il n’est pas trop tard… Son impulsion est physique, elle vient de ce sentiment d’asphyxie dont parlait Albert Camus quand il disait que « nous étouffons parmi les gens qui croient avoir absolument raison ». D’ailleurs, ce qui frappe dans les parcours dont je parle (Arendt, Bernanos, Orwell, Tillion, Barthes…), c’est que le courage de la nuance s’enracine toujours dans une expérience vécue, la misère ou la maladie, une forme de franchise, un art de l’amitié, le sens de l’humour aussi… Qui saura rompre avec ses propres préjugés ? Autant d’expériences qui donnent le sens des limites, de la finitude, du doute. Mais comme l’entrée en résistance, l’héroïsme de la nuance est imprévisible. Qui saura nommer les choses qui fâchent, reconnaître les faits gênants, quitte à entrer en dissidence par rapport à sa propre famille idéologique ? Ce livre ne prétend pas trancher la question. Il voudrait simplement donner des forces à tous ceux et toutes celles qui refusent d’être assignés à résidence.
“La nuance c’est le refus de voir le monde en noir et blanc et cela conduit à se mettre les fanatiques de toutes les couleurs à dos”
Quel est le point commun des différents personnages dont vous parlez ?
Jean Birnbaum : Ce sont tous des solitaires, parce que leur refus de la facilité et de la démagogie les condamnait d’abord à l’isolement. Ils ont aussi en partage une « franchise hardie, presque désespérée », comme dit Bernanos dans une formule qui me bouleverse. Ce sont encore des gens qui sont à l’écoute de leur corps quand celui-ci leur signale qu’ils sont en train de filer un mauvais coton, de céder à l’arrogance idéologique. Nous avons tous vécu ce genre de situation : au cours d’une discussion, pour toucher le cœur d’un problème, il faudrait être capable de nommer un enjeu crucial mais périlleux ; et pourtant, rares sont ceux qui osent le faire. Tous les « héros » de mon livre ont su résister à cette tentation si banale : au nom d’une cause juste, occulter une part de la vérité. On voit bien qu’aujourd’hui nous sommes à nouveau confrontés à ce type de dilemme. Et le climat est si pénible que beaucoup préfèrent cantonner la franchise, et le vrai, au cadre de l’amitié. Sur Twitter, on joue le jeu de la « realpolitik », on cible le grand « Ennemi principal », quitte à nouer des alliances contre nature. Et on se dit vraiment les choses par SMS, par mail ou au bistrot, entre amis. Cela conduit au double discours. Or, le double discours prépare un avenir équivoque…
Dans l’idée de nuance n’y a – t – il pas cette idée de ne faire du mal à personne et de trouver une forme de synthèse très aseptisée ? 
Jean Birnbaum : J’essaie justement de montrer que c’est tout l’inverse. Dans le moment que nous vivons, où l’idéologie répond à l’idéologie, où les slogans répondent aux slogans, c’est lorsqu’on pratique la nuance qu’ont fait preuve de bravoure.
Prenons l’exemple du djihadisme. Sur ce sujet comme sur d’autres, la réalité est contradictoire, et on devrait pouvoir dire deux choses en même temps. Dire, d’une part, qu’il faut éviter l’amalgame entre l’islam comme trésor spirituel et le djihadisme comme violence sanglante, et, d’autre part, que le djihadisme n’a pas « rien à voir » avec l’islam, comme tant d’intellectuels et de politiques continuent de le marteler après chaque attentat.
Quand on sombre dans ce « rien-à-voirisme », comme je l’ai appelé, on ne rend pas service à tous les musulmans qui se battent pour soustraire leur foi aux fanatiques. Se tenir sur la corde raide, ce n’est pas choisir le juste milieu des doux rêveurs, c’est au contraire opter pour la seule position juste et efficace, parce qu’elle nomme le réel dans ses contradictions. Une position nuancée, c’est une position digne moralement et pertinente politiquement. C’est l’arrogance qui est une impuissance.
Quelles sont pour vous les clés pour réinstaller de la nuance dans le débat public, pour accepter à nouveau la complexité et s’opposer à cette émotion permanente de la génération « Ouin-Ouin » de Bret Easton Ellis ou « offensée » de Caroline Fourest… Y a-t-il vraiment de la place pour la nuance ?
Jean Birnbaum : Je pense que oui. J’ai fait ce livre parce que je crois que plein de gens ont la nostalgie, ou le désir, de cela. Mais ils se taisent, ils font moins de bruit que les pseudo-radicaux qui jouissent de de jeter de l’huile sur le feu. Un discours purement abstrait ne sert pas à grand chose, ici.
C’est pour cela que je me suis placé sur un terrain sensible et charnel, afin de répondre à ceux qui verraient dans l’éthique de la nuance un instrument réactionnaire qui sert à étouffer l’indignation, la quête de justice. Les héros de mon livre ont tous pris parti dans des périodes-clefs du XXe siècle. Mais ils ont l’ont fait de façon féconde, en refusant de mettre la vérité sous le boisseau…
Orwell est engagé, en Espagne il se bat contre le franquisme les armes à la main, mais cela ne l’empêche pas de dénoncer les mensonges et les crimes staliniens. Aujourd’hui, certains philosophes « radical chics » misent sur l’amnésie et sur l’oubli du XXe siècle. Or il est temps, au contraire, d’en tirer les leçons : bien sûr qu’il y a mille raisons d’être révolté par notre monde, par ses injustices, ses violences. Mais un combat qui se réclame de l’émancipation et qui occulte la vérité, le réel dans ses contradictions, ne peut créer rien créer ni de juste ni de beau. Seule la vérité est radicale, seule la lucidité est émancipatrice. Telle est la leçon du XXe siècle : jamais, jamais, une vérité ne mérite d’être tue sous prétexte qu’elle ferait « le jeu » de telle ou telle idéologie funeste.
Dans cette recherche de la nuance, n’y-a-t-il pas une démarche humaniste ? 
Jean Birnbaum : Oui. Mais c’est un humanisme tel qu’il a été mis en œuvre par Pétrarque et tant d’autres ensuite. C’est- à-dire un humanisme qui est tout sauf à l’eau de rose. C’est une lucidité de combat. Une généreuse frontalité. Je crois profondément à cette idée de Raymond Aron selon laquelle ce qui fait la force – y compris militaire – des démocraties, c’est leur vulnérabilité, la conscience de leurs propres limites. A sa manière, mon essai célèbre cet héroïsme du doute, c’est un éloge de cette force vulnérable.
“La littérature et l’humour gardent le langage en mouvement”
Vous parlez du mouvement du langage. Bernanos disait qu’il fallait refaire des mots libres pour des hommes libres… notre langage actuel n’est-il pas miné par les mots du conflit ?
Jean Birnbaum : C’est une évidence. Notre impossibilité à dialoguer de façon loyale vient en partie du fait que notre langage tend à être vitrifié et entrave la critique, la contradiction… Orwell a des passages très drôles où il fait la liste de toutes les expressions, tous les mots qui sclérosent la pensée, et qui devraient être rayés de notre lexique… Nous pourrions faire la même chose aujourd’hui. Il y a plein de mots que je n’utilise plus, d’ailleurs…
Lesquels ?
Jean Birnbaum : Sulfureux par exemple.
Pourquoi ?
Jean Birbaum : Tout est devenu « sulfureux », depuis quelques années. Cet adjectif relève désormais de ce que j’appelle l’Ardissonnisme décomposé, c’est-à-dire de ce marketing pseudo-subversif qui prétend sans cesse « briser des tabous » et « jeter des pavés dans la mare », quand il ne fait que perpétuer des préjugés vénéneux…
La nuance peut-elle aussi passer par la littérature, expérience sensible par excellence, ainsi que par l’humour dont Gary disait qu’il constituait la supériorité de l’homme sur l’animal ?
Jean Birnbaum : L’ethnologue et résistante Germaine Tillion est le plus bel exemple de l’humour comme façon de remettre en mouvement le langage, la pensée, la vie. Avec ses camarades, elle a écrit une opérette au coeur même de l’enfer concentrationnaire. A Ravensbrück, au moment de l’appel, ses camarades venaient près d’elle pour qu’elle les fasse rire, qu’elle leur raconte des histoires aussi.
Car, comme le dit Barthes, vivre selon la littérature, c’est vivre selon la nuance. La littérature déjoue les manichéismes, elle refuse de voir le monde en noir et blanc, divisé entre amis et ennemis. Il est d’abord ici, le courage de la nuance, dans cette discipline physique, cet exercice quotidien qui vise à être toujours en mouvement, à se maintenir dans un état de révolution permanente…




Excellent article clair, précis qui donne envie d’acheter son troisième livre.
« Le courage est le juste milieu entre la peur et le courage. »selon Aristote.