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Séduisons-nous !

Davide Ragusa YfSN8fHIGdo Unsplash

Regardez-les, ils sont là. Tous les deux. C’est un premier déjeuner. Quand elle est arrivée alors qu’elle posait délicatement ses affaires et découvrait une jolie robe blanche avec des motifs noirs, il lui a dit deux choses : « Je suis vraiment ravi de déjeuner avec toi« . Elle a souri et répondu doucement : « Moi aussi ». Alors qu’elle s’asseyait, il lui a dit qu’il la trouvait « ravissante »… Quelque chose entre eux avait commencé. Une rencontre. Mieux, une forme de jeu de séduction. Plus tard, alors que le déjeuner touchait à sa fin c’est elle qui lui lancera : « Je suis contente d’être venue déjeuner dans un lieu où tu es comme chez toi ». La suite de l’histoire n’est connue que d’eux seuls. Mais peut-être qu’ils la chérissent, la cultivent, l’alimentent et font que cette rencontre soit une séduction permanente. Dans la surprise de l’un par l’autre ou de l’autre par l’une. Peut-être que les éléments sont un peu contre eux. La distance, la vie… Peu importe. C’est là, c’est beau, c’est doux, c’est en cours. L’un et l’autre sont séduits. Ils ne s’y attendaient pas. Ils ont laissé une place à l’inattendu, à la rencontre, à la séduction.

« La vraie vie est une rencontre », aimait rappeler le philosophe Martin Buber. Évidemment, cela résonne avec une intonation particulière aujourd’hui alors que la pandémie limite les rencontres. Cela résonne aujourd’hui particulièrement aussi parce que nous sommes le 14 février et que nous célébrons la Saint-Valentin. Pour une fois ce ne sera pas une fête commerciale. Profitons-en. Et si nous en faisions une fête de la séduction ? De cette possibilité d’aller l’un vers l’autre. De cette possibilité de s’écrire des mots codés, des mots coquins, des mots simples, ou des mots doux en prenant  la plume pour cultiver ce qui nous lie.

Je vois déjà les moues dubitatives. Et pourtant, de quoi parle le plus souvent la littérature si ce n’est d’amour, de séduction, de départs et d’arrivées ? De quoi parle la littérature si ce n’est de ces moments magiques, intenses, heureux, inoubliables que sont ces instants où l’on sait que quelque chose, qu’il soit éphémère ou d’une profondeur déconcertante se noue entre deux êtres. Qui deviendront amis, amours, amants, ou compagnons. Ou un peu de tout cela.
Dans son très beau roman, « Assez parlé d’amour », Hervé Le Tellier (prix Goncourt 2020 pour L’anomalie) décrit très bien ce basculement, ce moment de la séduction qui est encore à venir : « Les êtres qui vont prendre place dans notre vie sont toujours, à la veille de leur rencontre, des inconnus, et l’écrire est moins une naïveté qu’un émerveillement. » Quelques pages plus loin, il s’amuse de ce qui nous séduit les uns chez les autres : « Le désir ne se laisse pas expliquer simplement. Si le chat court après la souris, ce n’est pas que les molécules des chats sont attirées par les molécules des souris… »
Qu’elle est joyeuse cette séduction. Cette capacité à écouter, à ressentir, à comprendre l’autre pour ensuite, peut-être, vivre avec lui ou elle un moment de grâce fugace ou éternel.

Et si elle était l’une des clés pour réinventer nos rapports hommes-femmes et les faire devenir pleinement égalitaires ? Quoiqu’il en soit nous avions envie, ce matin, de partager doucement avec toi lectrice du lit, avec toi lecteur d’après le sport ou avec toi lectrice qui mange un croissant quelques mots d’amour, quelques mots de tous les jours pour nous faire quelque chose.
 Ceux d’une beauté déconcertante de François Mitterrand à Anne Pingeot : « L’intimité qui nous unit est comme une pierre de diamant taillée selon des symboles que nous apprenons jour après jour à déchiffrer. » Ceux d’une irradiante certitude de Maria Casarès à Albert Camus : « Nous nous sommes rencontrés, nous nous sommes reconnus, nous nous sommes abandonnés l’un à l’autre, nous avons réussi un amour brûlant de cristal pur, te rends-tu compte de notre bonheur et de ce qui nous a été donné ? »

Ceux d’une intelligence originale et savoureuse d’Erri De Luca dans son dernier livre : « Impossible » alors que le héros écrit à son amoureuse. « Évoquer la première fois me fait penser à la deuxième. Elle a été la confirmation de notre rencontre, l’intention de se chercher pour continuer. Dès lors nous n’avons connu que des deuxièmes fois, progressant en intimité. Nous sommes des deuxièmes fois. Nous en sommes aux deuxièmes fois que nous ne comptons plus. »
 Nous pourrions continuer. A l’infini. Nous pourrions en inventer aussi. « L’amour, tu sais, ce dont il a le plus besoin, c’est l’imagination. Il faut que chacun invente l’autre avec toute son imagination, avec toutes ses forces et qu’il ne cède pas un pouce de terrain à la réalité ; alors, là, lorsque deux imaginations se rencontrent… il n’y a rien de plus beau », écrivait Romain Gary.
 Ce matin, nous avons imaginé. Ce matin nous n’avons pas encore assez parlé d’amour. Heureusement, le sujet est inépuisable. Séduisons-nous, encore et toujours.

Bon dimanche plein de séduction,

L’édito paraît le dimanche dans l’Ernestine, notre lettre inspirante (inscrivez-vous c’est gratuit) et le lundi sur le site (abonnez-vous pour soutenir notre démarche)

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