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Vive la fiction !

Johannes Plenio DKix6Un55mw Unsplash

n’en pas douter la littérature permet de bousculer la société, d’en briser les tabous et d’enclencher des débats salutaires. Quelques exemples : publié au début de l’année 2020, « Le consentement » de Vanessa Springora a soulevé l’incroyable scandale de l’impunité dont a bénéficié l’écrivain Gabriel Matzneff qui multipliait les relations avec des adolescentes fragiles qu’il maintenait sous sa domination. En ce début d’année 2021, c’est le récit de Camille Kouchner, « La familia grande » qui fait exploser la statue du commandeur, en l’occurrence celle d’Olivier Duhamel, juriste-commentateur-homme de réseaux, à la suite d’accusations d’inceste envers son beau-fils. Ces deux textes ont reçu un accueil très fort des lecteurs français probablement touchés par ces tragédies familiales. Tout cela est utile, important, salutaire et il est intéressant que ce soit par les livres que ces autrices décident de rompre le silence. Comme un symbole du pouvoir de cet objet si précieux que constitue le livre.

Toutefois qu’il nous soit permis d’émettre un bémol. Non pas sur le fond du propos. Non pas sur la forme de celui-ci, mais plutôt sur ce que la littérature est, et peut être. N’oublions pas que la littérature, les mots doivent aussi faire rêver, nous faire espérer, nous faire échapper au contexte anxiogène de crise sanitaire. Ils sont là pour nous décentrer, pour nous inviter au pas de côté, à la perte d’équilibre, à la flânerie, à la rêverie, à l’imaginaire, à l’inattendu comme source de beauté. Il est à craindre que les succès (mérités) des deux ouvrages précités n’incitent un peu trop les éditeurs à privilégier les récits personnels, terribles et tragiques, aux dépens de la fiction ou des romans permettant d’accéder à un peu d’espoir et de joie. Avouons qu’entre la dépression d’Emmanuel Carrère racontée dans Yoga et l’obsession de l’impuissance sexuelle d’un Houellebecq que ne soigne pas la « sérotonine », nous ne trouvons là que peu de remèdes efficaces à la mélancolie comme dirait Eva Bester sur France Inter.

Au fond, ce matin, c’est une forme de message aux éditeurs que nous avons envie de transmettre. Par pitié amis éditeurs, proposez-nous un peu plus d’humour, d’amour et d’espérance ! Le poète chilien Pablo Neruda écrivait : « Ils pourront couper toutes les fleurs. Ils ne seront jamais les maîtres du Printemps ». « C’est doux la nuit de regarder le ciel, toutes les étoiles sont fleuries », renchérit Antoine de Saint-Exupéry.

Dans les moments si particuliers que nous vivons, jamais les écrivains n’ont été aussi importants, aussi centraux dans notre envie et dans notre besoin d’évasion. En effet, il n’appartient qu’aux écrivains et à leurs maisons d’édition de ne faire pousser les bourgeons de l’espoir et d’ouvrir les portes de nos imaginaires. Du Camus, du Gary, du Kessel, du Dumas, bref de la vie !
Des mots pour panser un peu nos maux. Homophonie facile, certes, mais qui résume ce qu’il nous faut collectivement espéré pour l’année qui démarre. Ce qu’il nous faut aussi dessiner ensemble. Ce pouvoir de la fiction, de l’ailleurs, de la mise en abime de nous-même, de cette incroyable force des personnages que nous aimons, qui nous inspirent et qui nous habitent. Quand Springora et Kouchner crient avec nous, tous les personnages de fiction sont là pour nous sortir de nous et nous emmener vers l’autre. Même celui que nous exécrons. C’est là le pouvoir de la littérature. C’est là son rôle, c’est là que nous avons un besoin viscéral d’elle.

« Le problème avec la fiction, c’est qu’elle a trop de sens. La réalité, elle, n’en a jamais, » résumait d’ailleurs Aldous Huxley. Comme une réponse à ce que nous vivons. A ce qu’ont vécu Springora, Kouchner et tous ceux et toutes celles qui n’écrivent pas : une réalité qui n’a pas de sens.
D’ailleurs, l’incroyable succès populaire du prix Goncourt 2020 « L’anomalie » d’Hervé Le Tellier atteste également de l’envie du public pour une littérature qui ne brode pas uniquement sur les malheurs familiaux et les états d’âme artistiques mais qui oblige le lecteur à partir ailleurs. Loin de lui-même. Pour aller vers l’autre.

Bon dimanche fictionnel,

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