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Ceci n’est pas du style

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Troisième mythologie littéraire explorée par Paul Vacca dans son cabinet de mythologies : le style. Houellebecq écrit-il bien ? Proust fait-il des phrases trop longues et cet auteur de bestseller peut-il vraiment être qualifié d'écrivain ? Autant d'interrogations qui, en fait, ne sont pas les bonnes. Le style, nous dit Vacca, c'est comme le sexe des anges. Il n'est pas définissable. Quoique... Enquête.

 Mythologie #3 : le Style

Savourons notre chance finalement. Privés de longues tablées familiales et de réunions de groupes en ces fêtes de fin d’année, nous éviterons par la même occasion des discussions hautement inflammables. Autour du virus évidemment qui contamine tous les débats en les rendant susceptibles de dérailler à tout moment.

Comme d’habitude à cette période, nous aurions tout fait pour éviter les sujets qui fâchent. Mais au prix de quels efforts ? Aujourd’hui, même parler de la pluie et du beau temps – un sujet jusqu’alors d’une parfaite innocuité - ne nous met plus à l’abri d’une prise de bec autour du dérèglement climatique.

Alors, pour tenter de savourer un moment de concorde, on se serait rapprochés du sapin autour des cadeaux. Des livres seraient apparus émergeant, fringants, de leurs emballages, accueillis par des clins d’œil complices, on les aurait comparés avec curiosité. Un beau moment de partage où chacun vanterait les mérites de son auteur préféré.

Mais là – patatras – l’un des convives aurait pu commettre l’irréparable en proférant un mot comme un sésame maudit : en parlant de la question du style ! Ouvrant ainsi la boîte de Pandore…

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Dessin de Caran d'Ache sur l'Affaire Dreyfus dans Le Figaro. La discussion sur le style, c'est pareil.

Comme lors ce Noël 2010, où certaines familles ont pu s’écharper autour du sapin sur la question du style de celui qui venait d’obtenir le Goncourt avec La Carte et le Territoire, Michel Houellebecq. Les avis avaient fusé dans une course à l’argument sous les regards impavides des bœufs, ânes, moutons et chameaux de la crèche. Le ton monte. Les avis se font de plus en plus tranchant et se clivent dans un magnifique effet de polarisation entre ceux qui le considèrent comme un « génie littéraire » et ceux pour qui son style est « nul ».

A cet instant-là de la soirée, on n’argumente plus on s’invective. D’ailleurs, on a définitivement quitté le terrain esthétique pour celui de l’ontologie : avoir ou ne pas avoir du style, c’est être ou ne pas être un écrivain. Pour les uns, un génie est au-delà de toute critique esthétique - dirait-on de Jackson Pollock ou Picasso qu’ils dessinent bien ? – ; et pour les autres, un auteur qui n’a pas de style, ce n’est tout simplement pas un écrivain : la preuve, il a plagié Wikipédia ! Alors…

Voilà où peut mener une discussion sur le style. La peau de banane assurée. Pas parce que le sujet gagne à rester le pré carré des seuls experts en stylistique. On échange bien sur le temps qu’il fait sans être météorologiste. Et on arrive peu ou prou à tomber d’accord : sur ce qu’est le « beau temps » et « un temps pourri ». Mais parce que justement au-delà des questions de goût, on serait bien en peine de savoir de quoi on parle quand on parle du style d’un écrivain. De quoi le style est-il le nom, nom d’un chien ? Le ver est dans le mot lui-même. On pense tous voir tous la même chose et en fait, on ne voit pas la même chose.