6 min

Ceci n’est pas du style

Ernest Style Home

Troisième mythologie littéraire explorée par Paul Vacca dans son cabinet de mythologies : le style. Houellebecq écrit-il bien ? Proust fait-il des phrases trop longues et cet auteur de bestseller peut-il vraiment être qualifié d’écrivain ? Autant d’interrogations qui, en fait, ne sont pas les bonnes. Le style, nous dit Vacca, c’est comme le sexe des anges. Il n’est pas définissable. Quoique… Enquête.

 Mythologie #3 : le Style

Savourons notre chance finalement. Privés de longues tablées familiales et de réunions de groupes en ces fêtes de fin d’année, nous éviterons par la même occasion des discussions hautement inflammables. Autour du virus évidemment qui contamine tous les débats en les rendant susceptibles de dérailler à tout moment.

Comme d’habitude à cette période, nous aurions tout fait pour éviter les sujets qui fâchent. Mais au prix de quels efforts ? Aujourd’hui, même parler de la pluie et du beau temps – un sujet jusqu’alors d’une parfaite innocuité – ne nous met plus à l’abri d’une prise de bec autour du dérèglement climatique.

Alors, pour tenter de savourer un moment de concorde, on se serait rapprochés du sapin autour des cadeaux. Des livres seraient apparus émergeant, fringants, de leurs emballages, accueillis par des clins d’œil complices, on les aurait comparés avec curiosité. Un beau moment de partage où chacun vanterait les mérites de son auteur préféré.

Mais là – patatras – l’un des convives aurait pu commettre l’irréparable en proférant un mot comme un sésame maudit : en parlant de la question du style ! Ouvrant ainsi la boîte de Pandore…

Capture D’écran 2020 12 04 À 17.15.24

Dessin de Caran d’Ache sur l’Affaire Dreyfus dans Le Figaro. La discussion sur le style, c’est pareil.

Comme lors ce Noël 2010, où certaines familles ont pu s’écharper autour du sapin sur la question du style de celui qui venait d’obtenir le Goncourt avec La Carte et le Territoire, Michel Houellebecq. Les avis avaient fusé dans une course à l’argument sous les regards impavides des bœufs, ânes, moutons et chameaux de la crèche. Le ton monte. Les avis se font de plus en plus tranchant et se clivent dans un magnifique effet de polarisation entre ceux qui le considèrent comme un « génie littéraire » et ceux pour qui son style est « nul ».

A cet instant-là de la soirée, on n’argumente plus on s’invective. D’ailleurs, on a définitivement quitté le terrain esthétique pour celui de l’ontologie : avoir ou ne pas avoir du style, c’est être ou ne pas être un écrivain. Pour les uns, un génie est au-delà de toute critique esthétique – dirait-on de Jackson Pollock ou Picasso qu’ils dessinent bien ? – ; et pour les autres, un auteur qui n’a pas de style, ce n’est tout simplement pas un écrivain : la preuve, il a plagié Wikipédia ! Alors…

Voilà où peut mener une discussion sur le style. La peau de banane assurée. Pas parce que le sujet gagne à rester le pré carré des seuls experts en stylistique. On échange bien sur le temps qu’il fait sans être météorologiste. Et on arrive peu ou prou à tomber d’accord : sur ce qu’est le « beau temps » et « un temps pourri ». Mais parce que justement au-delà des questions de goût, on serait bien en peine de savoir de quoi on parle quand on parle du style d’un écrivain. De quoi le style est-il le nom, nom d’un chien ? Le ver est dans le mot lui-même. On pense tous voir tous la même chose et en fait, on ne voit pas la même chose.

Le lapin et le canard ou l’insaisissable indécidabilité du Style

Lapin CanardEn somme, on se retrouve face à la question du style comme face à la célèbre image du « lapin et du canard » de la Gestalt-Theorie où le même dessin peut apparaître successivement selon deux formes différentes – soit un lapin soit un canard – mais jamais simultanément. En effet – c’est une image bistable – c’est-à-dire que l’on n’est pas en mesure de voir à la fois le lapin et le canard. Deux points de vue irréconciliables. Et pourtant, l’illusion est totale : on parle bien du même objet lorsque l’on parle d’un livre ou du style, comme on a tous la même image sous les yeux.

Il y a par exemple le côté lapin si l’on se place sous la perspective fonctionnelle où le style est considéré comme un moyen au service du fond et le côté canard au contraire si l’on se situe dans une optique formelle où le style est considéré comme un fin en soi, comme un objet esthétique à part entière.

En ce sens pas étonnant que Houellebecq fasse l’objet de querelles picrocholines incessantes (1). Là où certains fustigent la forme plate de l’auteur de Plateforme, d’autres y lisent justement la marque de son génie. Là où les premiers voient une « platitude de l’ambition », les autres décèlent au contraire une « ambition de platitude ». Si celle de Balzac avec La Comédie humaine a été de « faire concurrence à l’état civil », peut-être que Houellebecq, par son style plat justement, vise-t-il lui à concurrencer Wikipédia en tant qu’incarnation d’un langage désincarné, sans aspérité, à l’objectivité tiède à l’image de notre monde. A l’impasse d’un style répond l’impassibilité d’un style. Ainsi, foin de plagiat ! Extension du domaine de la lutte publié sept ans avant la naissance de l’encyclopédie en ligne, préfigurerait-il Wikipédia ! Il faut donc renverser la charge de la preuve : ce n’est pas Houellebecq qui a plagié Wikipédia, mais bien l’inverse !

Pourtant certains pourraient vouloir défendre becs et ongles l’idée qu’il y aurait quoiqu’on en dise et de toute façon un beau style, une façon de bien écrire, des canons à respecter – confortés par des ouvrages comme l’iconique The Elements of Style de William Strunk et E.B. White le missel du bien écrire. Au-delà de toute querelle pour eux le style serait affaire de technique ou de codes comme la calligraphie ou la politesse.

Hélas, la question reste tout aussi indécidable et « byzantinesque ». Le style a-t-il nécessairement vocation à être beau ? Et surtout qu’appelle-t-on beau ? Et l’on ne peut s’empêcher de penser au mot d’Arthur Cravan : « Les abrutis ne voient le beau que dans les belles choses ». Le beau concernant le style n’est pas fonction de critères. Comme l’a souligné Proust le style est moins affaire de technique que de vision.

Et dans ce sens, le rock nous a appris que l’on pouvait parfaitement jouer avec style sans technique et inversement développer une technique irréprochable sans aucun style. Le style ne s’obtient par les œuvres mais par la grâce. Il est terriblement injuste, parfaitement inique. Évanescent comme l’élégance, si on recherche trop le style il s’évapore. Alors on peut être apprêté sans style et débraillé avec le plus grand chic. Le style c’est aussi une façon de se foutre du style.

Les tribus du style

MatricestyleD’où l’injonction apparemment contradictoire d’Hervé Laroche dans l’introduction de son Dictionnaire des clichés littéraires : « Écrivez mal, mais faites le bien ». Qui fatalement cela ouvre une nouvelle source d’interrogation quant au style. Car si l’on peut « écrire mal mais bien », cela implique que l’on puisse aussi « écrire bien mais mal » mais aussi « bien et bien » comme « mal et mal » ce que nous avons cherché à résumer dans une matrice ci-jointe digne de celle du Boston Consulting Group.

Dans la case « écrire mal et mal » on pourrait ranger ce que nous appelons les NAÏFS qui se caractérisent par un manque de technique comme de vision qui pourrait être le niveau zéro du style ; puis la case du « écrire bien mais mal » celle des MANIERISTES qui font parfaitement bien rutiler les codes du bien-écrire mais au profit d’une vision quelque peu déficiente ; puis la case « écrire bien et bien », qui tout celle des VIRTUOSES ; et enfin la case « écrire mal, mais bien », où l’on on reconnaît toutes les avancées littéraires que nous avons appelé AVANT-GARDE comme des peintres ou des cinéastes qui s’éloignent de la technique pour exprimer une nouvelle vision libérée des carcans…

Une matrice avant tout théorique – et à la fonctionnalité tout aussi douteuse que celles des cabinets de consulting – car ces quatre quartiers ne sont pas parfaitement étanches évidemment. Car le style d’un écrivain peut mordre sur deux voire plusieurs cases. Et même migrer d’une case à une autre. Comme, par exemple, Chateaubriand qui dans les œuvres de jeunesse aurait pu figurer dans la case des Maniéristes – avec René ou Atala – et qui avec ses œuvres tardives comme Vie de Rancé ne déparerait pas dans la case avant-gardiste. Où l’on voit que le style à l’instar de certaines substances se révèle terriblement instable.

Alors à ce titre, parmi la pléthore d’ouvrage sur le bien-écrire, on conseillera plutôt celui qui semble le mieux marier « le lapin et le canard » : How to write good de Frank L. Visco publié en 1986 dans le Writer’s Digest. Avec ses injonctions hilarantes il incarne à merveille ce que peut être l’enseignement du style, un art forcément paradoxal, fondamentalement tordu dont voici quelques précieux préceptes parmi les plus célèbres :

Avoid alliteration. Always.

One should never generalize.

Avoid clichés like the plague. (They are old hat.)

Comparisons are as bad as clichés.

Don’t be redundant; don’t use more words than necessary; it’s highly superfluous.

Be more or less specific.

Analogies in writing are like feathers on a snake.

Who needs rhetorical questions ?

 

How To Write Good By Frank L Visco 50 Rules 1 638Vertigineux, non ? Car chaque précepte constitue une mise en abyme. Ce qu’est justement la question du style pour peu qu’on se penche sur elle. Saisi par sa profondeur insondable qui libère la littérature de sa littéralité.

Et peut-être aussi est-ce la raison pour laquelle on ne peut pas vraiment en parler ? Sa part d’ineffable car si le style s’élabore à partir les mots, il se joue parfaitement des mots. C’est peut-être ce je-ne-sais-quoi qui reste quand on a tout oublié d’un auteur, l’écho d’une voix qui nous est devenue familière au fil de la lecture, mais que l’on ne parvient jamais totalement à apprivoiser. Une mélodie, un parfum qui s’évapore au fil des mots, des lignes et des pages sans que l’on puisse jamais l’enfermer.

Que ce soit l’effet de sourdine racinien, la mélancolie chic de Sagan, les sfumatos temporels de Modiano, les éblouissants points aveugles durassiens ou les vertiges borgesiens… le style, comme le sexe des Anges de Byzance – ou le « couteau sans manche qui a perdu sa lame » de Lichtenberg – tout le monde peut en percevoir l’existence, en ressentir la présence et même en savourer l’essence, sans toutefois être capable de le saisir complètement et encore moins de le capturer.

1 – On évoque cette question du style de Michel Houellebecq dans notre essai Michel Houellebecq, phénomène
littéraire (Coll. Nouvelles Mythologies, Robert Laffont 2019)

Toutes les mythologies littéraires sont là.

1 commentaire

Laisser un commentaire