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Platon et Aristote sont dans une librairie

Julia Robert Et Hugh Grant Dans Coup De Foudre A Notting Hill
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Paul Vacca est de retour dans son cabinet des mythologies. Dans cet épisode 2, il explore la nouvelle mythologie de notre monde moderne : la librairie !  Il convoque Platon et Aristote et ça dépote.

Mythologie #2 : la Librairie

Soudain, les réseaux sociaux se sont embrasés. Tout le monde lui a déclaré sa flamme. C’était à celui qui déclamerait le mieux, la main sur le cœur et les larmes aux yeux, que vivre sans elle ne valait plus la peine. Certains étaient même prêts à prendre les armes, à mourir pour elle.

Oui, il a suffi d’un reconfinement pour que, avec la violence d’un éclair, la librairie jusque-là repaire quasi-secret d’une poignée d’irréductibles se mue en un lieu de culte public.

Sommée de se claquemurer, la librairie a répandu dans le pays – et sur les réseaux sociaux, notamment – un autre virus : la librairie-mania. De marotte pour initiés, jugé un rien obsolète, la librairie est devenue comme par miracle une passion universelle et dévorante. La hype du moment. Avec sa soudaine horde de fans, la librairie est devenue presque aussi célébrée – entre larmes et fureur – que les Beatles à l’annonce de leur séparation. Beaucoup ont commenté avec sarcasme cette soudaine conversion : encore un mirage de notre société perfectionnée. Un ravage du narcissisme contemporain.

Et si c’était pluJessica F 4JPBr2zPISA Unsplashs simple que cela : la faute à Platon et à Aristote ?

Borges note quelque part que le poète et critique Coleridge a affirmé que tous les hommes naissent platoniciens ou aristotéliciens (1). A savoir que nous aurions hérité génétiquement et sans même le savoir soit de l’idéalisme de Platon, soit du réalisme d’Aristote. Concernant la librairie, il semble pourtant que nous soyons un peu des deux. Ils sont tous deux in da place : Platon et Aristote dans la même librairie.

Platon d’abord, car nous avons tous – à des degrés divers, certes – un rêve de librairie ou une librairie rêvée. La librairie comme un lieu à part, hors des contingences terrestres, pour vivre de livres et d’eau fraîche. Un espace à part dans un temps à part. Un lieu où l’on peut passer du temps, perdre son temps. Un endroit où s’extraire du brouhaha et de la vitesse du monde, sans tomber pour autant dans le silence léthargique d’une bibliothèque ou liturgique d’une église.

C’est elle notre librairie platonicienne. Idéale et idéelle. Une forme d’utopie comparable à celle de l’île déserte, du phalanstère ou au refuge loin de la civilisation bruyante où l’on pourra s’y retirer un jour. Alors qu’on fréquente assidûment une librairie ou pas, que l’on se contente de passer devant sa vitrine, sont Idée est bien là avec nous, rassurante et immuable. Un point de repère que l’on voudrait immuable dans ces temps chahutés. L’Idée d’un lieu qui résiste crânement au temps. Un paradigme.

Ce paradigme de librairie platonicienne, c’est lui que l’on retrouve dans les films ou dans les livres. Dans Notting Hill de Roger Michell comme un endroit bohème qui se moque des contingences matérielles ; dans The Bookshop d’Isabel Coixet, comme un lieu de révolte contre la malveillance et la médiocrité des sentiments ; dans You’ve Got Mail de Nora Ephron, comme îlot de résistance contre l’aliénation et la déshumanisation du grand commerce – avant même l’ogre de Seattle – ; dans The Big Sleep d’Howard Hawks comme un écrin sensuel à l’abri des regards ; dans La Discrète comme l’antre d’un complot narratif… Mais il est aussi le lieu d’enchantements comme dans Harry Potter ou L’Ombre du Vent de Carlos Ruiz Zafon ou de réseaux sociaux avant l’heure comme dans Harry rencontre Sally de Rob Reiner ou Manhattan de Woody Allen…

N’avons-nous pas une relation platonique avec la librairie ?

Que l’on soit familier des rayonnages des librairies ou pas, en revanche cette Idée de la librairie, elle, nous est parfaitement familière. Et peut-être est-ce alors cette librairie platonicienne – celle qui est en chacun de nous – que nous avons si nombreux à défendre récemment. Daniel ZjV8ptYgcEo Unsplash

On ne peut évidemment exclure que cette défense et illustration de la librairie ne soit totalement dénuée d’arrière-pensée. Peut-être est-ce encore une nouvelle expression de notre tribalisme virtuel. Un nouveau symptôme du virtue signalling – l’étalage vertueux caractéristique des réseaux sociaux – la énième poussée d’ostentation morale et de narcissisme collectif.

Mais rien n’empêche pour autant de déceler, dans tous ces « regardez-moi comme je soutiens bien la librairie, moi ! », l’expression d’un émoi sincère, d’une réelle empathie, à voir les portes des librairies fermées : la crainte que celle-ci ne devienne qu’un paradigme perdu.

Alors, même si certains d’entre nous n’entretiennent qu’un rapport purement platonique à la librairie – sans jamais consommer leur amour pour elle – il n’en reste pas moins vrai que leur attachement à l’idée platonicienne de la librairie, comme un bien commun, est bien réel.

Évidemment la librairie n’est pas que pure Idée. Elle s’incarne aussi dans le monde selon Aristote avec ses catégories. A ce titre, la librairie aristotélicienne fait partie d’un grand tout structuré en genre et espèces en étant à la fois maillon et commerce. Maillon de la chaîne du livre, entre l’auteur et le lecteur, le dernier, celui qui est au contact du lecteur et à ce titre peut-être le plus précieux et le plus fragilisé. Et commerce parmi les commerces au cœur des centres villes ou dans les périphéries.

Même débarrassée de son attirail idéaliste platonicien, la librairie en tant qu’incarnation physique conserve encore quelque chose de magique. D’irréductible.

Une librairie nous bouleverse et nous bouscule

Si elle est le maillon d’une chaine, c’est d’une chaîne qui paradoxalement nous délivre en nous ouvrant l’horizon sur d’autres livres. Et si elle est un commerce, c’est aussi parce qu’il nous permet de faire commerce avec les livres et les auteurs morts ou vivants.

Mark Williams PGCWhoTS PQ UnsplashUne librairie, quelle que soit sa taille, est toujours plus grande que la somme de tous ses livres quel qu’en soit leur nombre. Parce qu’il y a un le genius loci, ce fameux génie du lieu.

Un génie qui s’ingénie à faire dialoguer les livres entre eux, à créer des ponts inédits entre les livres qu’ils soient amis ou même ennemis – comme Platon et Aristote, par exemple. À donner vie à un hypertexte bien plus vivant, plus fructueux et surprenant que l’hypertexte d’Internet.

Un génie qui s’ingénie à nous faire sortir de nos chemins balisés, à nous pousser vers des lectures buissonnières. A faire mentir nos algorithmes en nous ouvrant sur ce que Mark Forsyth appelle « l’inconnu inconnu » (3), le plaisir de trouver ce que l’on n’était pas venu chercher. Car la Bonne Librairie comme il l’appelle, a ce génie de toujours nous faire repartir avec ce que l’on n’était pas venu chercher.

Un génie qui s’ingénie à nous perdre. À nous entraîner dans un labyrinthe pour mieux nous aider trouver notre propre voie. Fureter entre les dédales des rayons et des rayonnages, c’est sortir des lignes droites des chemins tous tracés : se perdre pour mieux se retrouver.

Un génie qui s’ingénie à nous sortir de notre confinement culturel. Plus que jamais à l’heure des algorithmes qui fatalement nous confinent dans nos propres choix, nous poussent à répliquer nos propres goûts, nous confortent dans le cocon de notre bulle culturelle, l’algorithme séditieux et subtil des libraires brouille les cartes et nous donne des attestations pour de nouveaux horizons.

Alors que l’on soit né, selon Coleridge, platonicien ou aristotélicien, que l’on soit adepte de l’Idée de librairie ou du génie du lieu, que l’on clame sa passion sur Internet ou en poussant les portes d’une librairie – dès qu’elles rouvriront -, on peut finalement se retrouver autour d’un constat commun : la librairie finalement, c’est une idée de génie.

Toutes les mythologies du Cabinet des Mythologies sont là.

[1] Quelque part, c’est-à-dire précisément p. 205 dans Enquêtes (Folio Essais Gallimard, 1967)

[2] On comprendra pourquoi nous avons appelé notre ouvrage dédié au livre, aux librairies et à la lecture Délivrez-vous ! (L’Observatoire, 2018)

[3] Mark Forsyth, Incognita Incognita ou le plaisir de trouver ce qu’on ne cherchait pas – Traduction de Marie-
Noël Rio (Les Editions du Sonneur, 2019)

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