Au fait, c’est quoi un livre-monde ? Forcément, c’est un gros livre. Comme “Guerre et Paix”. A moins qu’au contraire ce ne soit finalement qu’un livre guère épais. Le docteur Paul Vacca vous emmène avec lui ausculter cette nouvelle mythologie littéraire du livre – monde !
Mythologie #4 : le Livre-Monde
Parmi les mythologies qui peuplent notre imaginaire des livres, il y a celle du Livre-Monde. Une mythologie puisque personne ne sait – pas même Google – ce qu’est précisément un livre-monde. Il n’existe, à notre connaissance tout du moins, aucune attestation, nomenclature ou homologation qui définirait ce qu’est un livre-monde. Or, comme pour les animaux mythologiques, tout aussi rétifs à l’indexation pointilleuse, nous sommes pourtant tous capables d’en citer un certain nombre et même d’en décrire comme on le ferait pour une Licorne, un Dragon, une Gorgone ou une Hydre…
Alors, il aura suffi d’une simple question sur le réseau de notre petit oiseau bleu mythologique (« Bonjour Twitter, quand on te parle de “Livre-Monde”, tu penses à quel livre en particulier ? ») pour que se libère une joyeuse cohorte de livres-mondes :
L’Odyssée d’Homère, la Chanson de Roland, Ulysse de James Joyce, la Montagne Magique de Thomas Mann, La Fondation d’Asimov, Dune de Franck Herbert, La Bible, Moby Dick de Melville, 2666 de Roberto Bolaño, Mrs Dalloway de Virginia Woolf, A la recherche du temps perdu de Proust, Le Seigneur des Anneaux de Tolkien, La Divine Comédie de Dante, L’Iliade d’Homère, Le Quatuor d’Alexandrie de Lawrence Durrell, Fictions de Borges, Cent ans de solitude de Garcia Marquez, Jérusalem d’Alan Moore, Don Quichotte de Cervantès, Cthulhu de Lovecraft, L’Infinie Comédie de David Foster Wallace, Harry Potter de J.K Rowling, L’Utopie de Thomas More, La Comédie Humaine de Balzac, L’Encyclopédie Universelle, L’Homme sans qualités de Musil, Portnoy et son complexe de Philip Roth, Les Géographies irrégulières de Pierre Gicquel, Héros et tombes de Ernesto Sabato, L’Ombre du vent de Carlos Ruiz Zafón, Les Furtifs d’Alain Damasio, Guerre et Paix de Tolstoï, Confiteor de Jaume Cabré, Zone de Mathias Enard…
Une cohorte dans laquelle on retrouve pêle-mêle toutes sortes de récits : ceux des origines du monde comme les livres sacrés les mythologies et légendes ; ceux qui arpentent le monde comme les Odyssées, les Encyclopédies ou les quêtes épiques ou picaresques ; ceux qui arrêtent la course du monde comme les Iliade ou les Désert des Tartares ; ceux qui inventent de nouveaux mondes comme la science-fiction, l’anticipation ou l’heroïc-fantasy ; ceux qui refont le monde comme les utopies ; ceux qui ressuscitent des mondes perdus comme Flaubert avec le Carthage de Salammbô ; ceux qui défont le monde avec les uchronies comme Civilizations de Laurent Binet ou Le Complot contre l’Amérique de Roth ; ceux qui dénoncent le monde comme les dystopies ; ceux qui jouent avec le monde comme L’Homme-Dé de Luke Rhinehart (nous vous en parlions ici), la Vie mode d’emploi de Georges Perec ou L’Anomalie d’Hervé Le Tellier ; ceux qui se foutent du monde comme Oblomov de Gontcharov ; ceux dont on se fait tout un monde comme Finnegans Wake de Joyce ; ceux qui ont l’amabilité de se signaler dès le titre comme Le Monde selon Garp de John Irving, le Traité du Tout-monde, d’Édouard Glissant, L’Arbre-Monde de Richard Powers, Le Meilleur des Mondes d’Aldous Huxley, Le Monde de Narnia de C.S Lewis, Les Annales du Disque-monde de Terry Pratchett[1] ; sans compter la catégorie des ceux élus livres-mondes par Le Monde des Livres comme Cendrillon d’Eric Reinhardt par exemple. etc. etc. …
Il n’y pas de principe unificateur du livre-monde
Où l’on voit que la liste des livres-mondes prend elle-même des allures de livre-monde, aussi foutraque qu’une liste à la Prévert ou que celle que cite Borges [2]. Bien malin qui pourrait y trouver l’once d’un principe unificateur.
Pourtant, en dépit de leur diversité, il y aurait quand même quelque chose qui semblerait signaler un livre-monde, quelque chose qui serait plutôt de l’ordre de la convention, à savoir sa longueur, son épaisseur, le nombre de ses pages.
Et il faut bien l’avouer, nous cédons spontanément à une forme de conformisme qui nous invite à vénérer ces livres qui dépassent les 480 pages comme si eux avaient en priorité le droit à l’appellation de « livre-monde ». Un peu intimidés face à la performance, on admire jusqu’à la béatitude parfois ces « tentatives d’épuisement » du monde – comme Georges Perec a pu le faire pour un lieu parisien – ces « re-créations entomologiques » du monde comme si le nombre de lignes et l’avalanche de signes permettaient de quadriller le monde à la manière d’une carte à l’échelle 1:1 s’ingéniant à se faire aussi grande que le monde.
Le livre-monde n’est guère épais
On loue, au choix, leur « souffle épique », leur « force démiurgique », leur « puissance prométhéenne » et de façon un brin pavlovienne on les qualifie de « roman total » ou de « tour-de-force »…
Bref, on admire la prouesse, le défi, l’ambition de se faire aussi grand – voire plus gros – que le monde
Pourtant, notre expérience de la lecture, nous a enseigné qu’un livre pouvait développer la même puissance (épique, démiurgique, prométhéenne… rayez les mentions inutiles) que Guerre et Paix tout en étant… guère épais. Le poids d’une ambition ne se mesure pas à l’ambition de poids.
Ainsi Le livre de ma mère d’Albert Cohen n’est-il pas tout autant un livre-monde que Belle du Seigneur ? Bartleby le Scribe au même titre que Moby Dick ? Et L’Étranger de Camus, Le ravissement de Lol V Stein de Marguerite Duras ou Au cœur des ténèbres de Joseph Conrad ne sont-ils pas des livres-mondes ? Tout comme Le Dinosaure d’Augusto Monterosso, l’un des plus courts récits jamais écrits (« Quand il se réveilla, le dinosaure était encore là. ») ou chacune des Microfictions de Régis Jauffret ? De même que l’insaisissable légèreté d’un haïku, l’évanescente mélodie d’un quatrain ou l’éclat vibrant d’un simple vers peut faire vaciller à tout moment notre entière vision du monde.
“La recherche est peuplée de “Mots-mondes”
Et, comme on le sait, corrélation ne vaut pas causalité. On se trompe lorsque l’on pense que c’est la longueur qui fait d’un livre un livre-monde. S’il est long, c’est plus souvent par accident que par vocation.
A la recherche du temps perdu en est une parfaite illustration. A l’origine le livre n’était pas vocation à être aussi long. C’est la guerre qui en retardant sa publication lui a donné une ampleur imprévue. L’architecture était déjà en place autour de trois volumes et Proust n’a pas rallongé son livre, il l’a fait croître par des volutes intérieures. Il n’avait aucune intention de quadriller le monde ou à la manière d’un Balzac de rivaliser avec l’état-civil ou d’un Zola avec la Nature. Car il n’envisage pas le monde en extension, mais en compréhension. Par l’épisode seul de la madeleine, il nous fait découvrir un monde que nous n’avions jusque-là pas su voir.
Ce ne sont pas ses 9,6 millions de caractères et ses 1,5 million de mots qui font de La Recherche un livre-monde. Mais ses éblouissements intérieurs. Le roman de Proust est un livre-monde car il est construit avec des phrases-mondes – est-il nécessaire de s’appesantir sur ce point ? – mais aussi de mots-mondes. Les noms de « Guermantes », « Balbec » ou « Swann » ne sont-ils pas des constellations en soi ?
De même que, plus proche de nous, dans l’Anomalie (Prix Goncourt 2020, Thomas Hervé vous en parlait ici), ce n’est pas tant le maillage – précis, érudit et virtuose – des arches narratives et des parcours des personnages qui en fait un roman-monde, mais bien la faille que nous ouvre l’auteur : en nous transportant dans cette déchirure temporelle, en nous basculant aux frontières du réel, il nous restitue le vertige d’être au monde d’une manière éblouissante.
Avant d’être une tentative d’épuisement, un livre-monde c’est surtout l’assurance d’un éblouissement.
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[1] Par pure modestie, on s’est abstenu d’ajouter à cette catégorie notre roman Le Monde de Tom l’Éclair (Le Livre de Poche, 2017).
[2] “Ces catégories ambiguës, superfétatoires, déficientes rappellent celles que le docteur Franz Kuhn attribue à certaine encyclopédie chinoise intitulée Le marché céleste des connaissances bénévoles. Dans les pages lointaines de ce livre, il est écrit que les animaux se divisent en a) appartenant à l’Empereur, b) embaumés, c) apprivoisés, d) cochons de lait, e) sirènes, f) fabuleux, g) chiens en liberté, h) inclus dans la présente classification, i) qui s’agitent comme des fous, j) innombrables, k) dessinés avec un très fin pinceau de poils de chameau, l) et caetera, m) qui viennent de casser la cruche, n) qui de loin semblent des mouches.”
Jorge Luis Borges, “La langue analytique de John Wilkins”, in: Autres inquisitions, 1952.
Traduction Paul Bénichou, Sylvia Bénichou-Roubaud, Jean-Pierre Bernès et Roger Caillois, 1957.
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Toutes les mythologies du Cabinet des Mythologies littéraires de Paul Vacca pour Ernest sont là.

Bravo pour cette liste qui réveille des envies de relecture…ou de découverte!
J’ajouterais une lecture récente “Et quelquefois j’ai comme une bonne idée ” de Ken Kesey (Monsieur Toussaint l’ouverture) qui me semble digne de rejoindre les autres.
Et je me permettrai une remarque en trouvant beaucoup plus éligible “La horde du contrevent ” que “Les furtifs “.