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Trop de débat tue le débat

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Dans quelques années, les historiens se pencheront sur notre époque. Ils analyseront nos choix de société, notre façon d’avoir favorisé ou non l’émergence de telle ou telle technologie, ils regarderont avec étonnement, émerveillement ou circonspection les choix de notre modèle de développement. Ils rigoleront et réécrirons l’histoire à la lumière de leurs vérités du moment. Comme nous l’avons fait avec la Grèce antique, ils se pencheront, aussi, forcément, sur notre façon d’échanger des idées, de confronter nos points de vue, de faire discussion les uns avec les  autres. Sur plein d’aspects, ils nous prendront pour des extra-terrestres.

Sur plein d’aspects, ils pourront se dire que décidément l’Homme est perfectible. Ils seront interpellés par toutes les erreurs que nous avons commises. Les plus intelligents d’entre eux, ceux qui auront intégré le fait qu’une époque – quelle qu’elle soit- est faite de beauté et de trivialité, d’erreurs et de génies, se diront que l’on a essayé de faire au mieux. En revanche, s’il y a bien une question sur laquelle ( et c’est peu dire que nous les comprenons ), ils ne nous pardonneront jamais c’est clairement sur notre façon de débattre. Enfin débattre…

Au sens étymologique débattre, cela signifie que plusieurs personnes discutent et que chacune expose des arguments. En égalité, et surtout dans l’écoute des uns et des autres. Les historiens du futur, armés de cette définition, viendront voir ce que fut notre époque. Et ils s’apercevront qu’en 2020, en France deux événements ont eux lieu de façon concomitante. D’un côté, ils verront qu’une revue intellectuelle et pointue surnommée Le Débat s’est arrêtée brutalement. Que deux des membres importants de cette revue, au moment de sa fermeture auront tempêté contre des « élites devenues incultes » (Marcel Gauchet) et contre une société où l’on débat de tout sans avoir un argument fondé sur rien ( Pierre Nora). En faisant leur travail de documentation nos historiens verront les sarcasmes contre ces deux « vieux » cacochymes qui n’ont pas compris que désormais le débat ne se passait plus sur des revues, mais sur des réseaux sociaux et sur des plateaux de télé. Ils se diront, alors, comme nous peut-être que décidément, il y en a assez de ces Cassandre qui expliquent que tout va toujours plus mal. Et puis, en historiens consciencieux qu’ils sont, ils iront écouter les débats télévisés, ils plongeront dans les tréfonds de nos réseaux sociaux pour y trouver des éclaircissements sur les grands problèmes de notre temps. Et là, ils sauront. Ils sauront qu’au fond, une partie de notre civilisation est morte à cette période là.

Ils écriront dans des livres, des tribunes, des essais que c’est à cette période que le basculement a eu lieu. Qu’à ce moment là des chaînes de divertissement en continu ont cru bon d’inviter des spécialistes de rien pour leur demander un avis sur tout. Ils raconteront à leurs contemporains incrédules qu’à cette époque on pouvait demander à un communicant un avis sur la politique fiscale du pays, sur l’attaque du PSG, sur les élections américaines et sur la rentrée littéraire. Ils narreront aussi la façon dont ces grandes gueules du vide intersidéral sont devenues des starlettes de la télévision et des réseaux sociaux.  Surtout, nos historiens du futur se rendront bien compte qu’au moment où une revue « rébarbative » qui privilégiait la confrontation au long cours des idées fermait ses portes, Pascal Praud avait son rond de serviette sur une chaîne grand public pour débattre des grandes questions de notre temps.

Sortir de l’hubris des opinions

Ils tomberont de leur chaise en soulignant comment l’ère du clash, de l’invective en permanence était – quoi qu’il en coûte – recherchée sur les plateaux  de télévision. Ils tenteront de comprendre pourquoi à un moment donné, l’humanité et l’homme occidental a choisi de mettre sur le même plan la croyance divine, la connaissance et la science. Ils documenteront la façon dont la confrontation des idées n’en fut plus une pour devenir une excommunication de la différence et comment notre façon de débattre n’était plus régie comme dans un combat de boxe sur un ring par des règles du jeu, mais au contraire pouvait partir dans tous les sens du moment que cela faisait de l’audience, et surtout n’avait plus aucune règle, comme dans un combat de rue. Certainement qu’ils tomberont littéralement de leurs chaises quand ils verront que les audiences d’émissions où dire n’importe quoi sans rien connaître sur rien mais avec une grande gueule battaient des records. Ils se demanderont alors comment nous avons pu laisser faire ça.

Comment nous avons accepté cette montée de l’insignifiance et de la bêtise généralisée et montrée comme une vertu. Ils ne trouveront pas de réponse. Ils chercheront encore. Ils trouveraient peut-être des circonstances atténuantes. Mais franchement, cela serait de la clémence pour notre époque. Cette époque où une phrase-choc complètement fausse vaut plus qu’un essai documenté et travaillé. Cette époque où un tweet insignifiant fait et défait des réputations. Cette époque où la France a compté sans vergogne 65 millions d’épidémiologistes, cette époque où l’on a sombré dans l’extrémisme des positions pour faire le spectacle. Cette époque où, au fond, le sens n’avait plus d’importance.

Après avoir cherché longtemps, ils tireront des conclusions. Ils jugeront -peut-être – avec effarement ce moment de bascule où tout s’est mis à valoir tout et où, finalement, celles et ceux qui avaient compris le changement de paradigme n’ont pas crié assez fort. Ils nous rappelleront aussi que pourtant nous savions. Que nous avions été prévenus que ce déséquilibre permanent, ce combat stérile des positions plutôt que de la réelle confrontation constituait un vrai souci pour notre capacité à faire ensemble. Enfin, ils rappelleront qu’Albert Camus avait pourtant alerté ses contemporains et ses congénères futurs. Alors qu’il était interrogé sur la civilisation européenne il avait alors commencé sa conférence par les mots suivants : « Je voudrais d’abord parler de mon empêchement à dire des choses définitives sur ce sujet », avant de conclure comme une forme d’adresse à l’hubris des opinions de notre époque : « Aujourd’hui, on dit d’un homme : « C’est un homme équilibré”, avec une nuance de dédain. En fait, l’équilibre est un effort et un courage de tous les instants. La société qui aura ce courage est la vraie société de l’avenir. « 

Alors ils concluraient : trop de débats factices tuent le débat et viennent rompre l’équilibre. Espérons que nos futurs congénères humains entendront alors mieux le message que nous. Sinon, comme nous ils auront Pascal Praud, Cyril Hanouna et Eric Zemmour.  Cela serait triste pour l’avenir. Nous on le sait, alors autant prévenir.

Bon dimanche,

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