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Les contorsions de « Yoga »

Carrere Normand
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Nouveau venu dans la bande Ernest : Arnaud Viviant ! Chaque mois, Arnaud tiendra la rubrique « Contre-Allée » ou comment faire le pas de côté sur le marché du livre pour réfléchir non pas en mode prescription, mais de façon itérative sur la littérature. Cela va être passionnant. Accueillir Arnaud Viviant chez Ernest est une grande joie. Arnaud Viviant est un journaliste chevronné critique régulier du « Masque et la Plume » sur France Inter, ancien de Libération et des Inrockuptibles, ex-rédacteur en chef de la Revue « Charles« , Arnaud apportera à Ernest sa connaissance littéraire, mais aussi son regard acéré sur un monde des livres qu’il pratique depuis plusieurs années. Bienvenue cher Arnaud. Prends place dans ta « contre-allée ». D.M

Pour cette première chronique, Arnaud Viviant nous parle de « Yoga » d’Emmanuel Carrère. Et il est étonné par la posture adoptée par l’auteur. Il nous raconte.

Photo  : Patrice Normand

Je n’ai pas découvert qu’Emmanuel Carrère avait passé quatre mois à Saint-Anne en lisant Yoga ; je le savais déjà. Je vis à Paris dans le milieu des écrivains où, fort heureusement, sans être proches, on se tient au courant de la vie des uns et des autres. En revanche, j’ignorais les détails de son hospitalisation, qu’il avait subi des électrochocs et avait été soigné avec de la kétamine, cet antidépresseur pour cheval que Frédéric Beigbeder, d’après ce qu’il raconte dans son dernier roman, consomme pour son plaisir.

CarrèreYOGAComme de nombreuses personnes dans le microcosme littéraire, je connais aussi l’identité de la dame avec laquelle Carrère a connu des séances de baise proche du satori, celle qu’il surnomme « la femme aux gémeaux » (tout en notant : « C’est un avertissement, les gémeaux »). Pour cette femme et pour la première fois en vingt ans, l’auteur déroge en tout cas à la règle d’écriture qu’il s’était jusqu’à présent fixée : celle de dire la vérité et uniquement la vérité, comme on l’affirme à la barre du tribunal. Vingt ans, c’est-à-dire depuis qu’il a arrêté d’écrire des romans, des histoires inventées, pour se lancer dans des récits qui, aussi différents soient-ils, relèvent tous d’une forme de journalisme littéraire sublimé : autrement dit des histoires vraies.

Afin de protéger cette personne dont il affirme ne presque rien savoir sinon qu’elle est de la même classe sociale que lui, dont il fait une romanesque inconnue et qui le restera, et qui partira, Carrère avoue donc franchement à son lecteur ou à sa lectrice que cette fois il a pris le parti de mentir, ne serait-ce que par omission. « Parce que je peux dire sur moi tout ce que je veux, mais sur autrui, non. » Et l’écrivain de rappeler qu’il n’a pas toujours eu ces pudeurs de gazelle. En 2007, dans Un roman russe, il a dévoilé un secret qui touchait la branche maternelle de sa famille, mais aussi impudiquement raconté la vie sexuelle et affective de sa compagne de l’époque. « Ce double déballage a produit de la souffrance mais pas de catastrophes, Dieu merci », écrit Emmanuel Carrère en décidant de ne plus tenter le diable. Et cela, « même si c’est (s)a pente », comme il le dit à un autre moment important du livre, que je vous laisse découvrir, où il décide là encore de se taire ou de « gommer » plutôt que de raconter.

Entre vérités et mensonges, Carrère sur le fil

Naturellement, nul ne reprochera à Carrère de « vouloir devenir un meilleur être humain » d’autant qu’il a fini par se convaincre, grâce à une confidence que lui a faite il y a longtemps l‘acteur William Hurt, que cela fera de lui par ailleurs « un meilleur écrivain ». Il va de soi que l’histoire littéraire offre beaucoup de contre-exemples à cette théorie, mais bon, comme on dit, on ne réveille pas un somnambule. Et on le lui reprochera d’autant moins qu’on est devenu las, à force, de ces rentrées littéraires où des familles s’entredéchirent publiquement (l’année dernière les Moix, cette année les Enthoven) au nom de d’une pseudo-vérité écrite dans des bouquins qui fleurent beaucoup moins l’encre que la merde et le foutre.

Dans l’économie de son récit qui est une marche vers la mort puis vers la vie, une méditation sur l’une et l’autre rythmée par la Polonaise héroïque de Chopin, nul n’a besoin de connaître l’identité de « la femme aux gémeaux » ou bien sa profession. Il en va comme de ces articles où, pour garantir l’anonymat des témoins, les prénoms ont été modifiés, de ces reportages où les visages sont floutés, les voix transformées. Il n’empêche que, d’un point de vue non plus moral mais littéraire, ce principe de précaution, cette volonté ô combien honorable de ne pas blesser, fait soudain basculer le travail de Carrère là où il semblait fermement décidé à ne pas aller, dont il cherchait impérieusement à se distinguer : l’autofiction. Un genre qui s’est développé parallèlement à son œuvre et que le dictionnaire Robert définit ainsi : « Récit mêlant la fiction et la réalité autobiographique ». Décontenancé, déconcerté, le lecteur – ou la lectrice – de Yoga ne peut pas oublier qu’il y a vingt ans, Emmanuel Carrère a installé son campement littéraire sur l’autre versant de l’autofiction, en racontant l’histoire vraie d’un menteur pathologique au nom prédestiné : Jean-Claude Romand.

A un moment, l’écrivain nous rappelle le sens originel du mot « yoga » : « le joug sous lequel on attelle, ensemble, deux chevaux, deux buffles ». Avec Yoga, Carrère semble parfois subir le joug de l’autofiction, celui sous lequel on attelle ensemble la vérité et le mensonge.

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