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« Très sympa ! »

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Nous avions quitté Jérémie Peltier en pleine réflexion perplexe sur la « comédie des vacances » remplie de rosée pamplemousse. Maintenant que la fin des vacances approche, il nous donne les clés pour raconter au mieux ses congés. Avec l’aide de Fitzgerald, Marie Kondo, l’avocado toast et Pérec. Comme toujours, c’est un régal de drôlerie et d’interrogation sur les mythologies de notre monde. Régalez-vous en attendant la chronique de rentrée.

ernest-dusterSur le chemin du retour, bien installé dans votre SUV Dacia Duster ou sur un siège de seconde classe dans un OUIGO, en famille, entre amis ou en solo (la vie rêvée), en train d’écouter France Bleu Provence ou de regarder une série, vous faites déjà, casquette New-York vissée sur la tête, le bilan de cette trêve estivale, plongé dans la mélancolie classique du départ.

Suis-je davantage reposé maintenant qu’avant ? Était-il nécessaire de dépenser cet argent ? Pourquoi ai-je bu autant ? Qu’ai-je appris durant mes vacances ? N’aurai-je pas oublié mes claquettes sur le rebord de la fenêtre ?

A l’approche du péage de Saint-Arnoult ou de la gare de Marne-la-vallée (là où s’arrêtent les parisiens sérieux qui veulent faire des économies de train et qui vouent une passion pour le RER), vos questionnements sont vite remplacés par des angoisses universelles. Dans quelle poche de mon sac de campeur-plus-grand-que-mon-dos ai-je bien pu ranger mes clefs d’appartement il y a quinze jours de cela ? Quelle série vais-je bien pouvoir regarder ce soir pour oublier pendant deux heures que je suis de retour dans ma vie pourrie ? Le chinois de ma rue, seule enseigne acceptant à toute heure les tickets restaurant (car nous sommes fauchés), sera-t-il encore en vacances ? Si c’est le cas, cela va m’obliger à me nourrir d’une fin de paquet de granola avec un fond de vodka. Bon, et puis, si ça se trouve, j’ai été cambriolé. Je suis persuadé que j’ai été cambriolé. Si jamais j’ai vraiment été cambriolé, qu’est-ce qu’il faut faire en premier ? Pleurer ou appeler ?

De retour chez vous, après avoir craint comme d’habitude dans la Renault Talisman du chauffeur Uber de ne pas parvenir à vous souvenir de vos codes d’immeuble, la première question que vous allez vous poser, en constatant que vous aviez laissé de la vaisselle sale dans l’évier, est celle du rangement du contenu de vos bagages. Mieux vaut-il ranger toutes vos affaires d’un seul coup ? Ou faut-il conserver un petit esprit vacances en gardant les valises mi-fermées/mi-ouvertes, avec seulement la trousse de toilettes posée (mais non vidée) sur le lavabo de votre salle de bain ? Est-il vraiment nécessaire de faire tourner une machine dès maintenant ? Avez-vous seulement encore un slip propre dans votre placard ?

Évidemment, comme vous êtes sans doute quelqu’un qui vit avec son temps et qui n’a pas oublié d’être con, vous maîtrisez à la perfection les préceptes de la japonaise Marie Kondo, digne héritière de Joséphine Ange Gardien et de Mary Poppins, auteur d’un best-seller intitulé La magie du rangement [1], qui propose un « véritable art de vivre qui permet de se reconnecter aux choses essentielles pour être plus heureux au quotidien ». Fin de la blague.

Mais c’est vraisemblablement le lendemain matin de votre retour de vacances, au moment où vous reprendrez conscience avec tristesse que contrairement à votre Airbnb, votre appartement n’est pas doté d’un lave-vaisselle, que vous vous attèlerez à la seule réflexion utile post-vacances, la seule question qu’il est nécessaire de se poser pour survivre au retour à la réalité dans le moule de la société : que vais-je bien pouvoir raconter à mes amis et mes collègues sur mes vacances ? Comment vais-je tourner cela ? Quels sont les éléments à mettre en avant ? Quels sont les éléments à taire ? Comment mettre en cohérence mon discours avec les photos postées sur mes réseaux sociaux tout au long de mes congés ?

Et surtout, comment montrer que j’ai fait quelque chose d’unique et d’original durant cette période, alors que j’ai fait, mais je ne le sais pas, absolument comme tout le monde ? Quand on change toutes nos photos de profil sur une si courte période en les remplaçant par des photos aux cadres exceptionnels, il faut que les discours qui s’en suivent soient tout aussi exceptionnels, au risque sinon d’être accusé d’avoir menti sur la marchandise ! Mais, navré de vous le dire, même si votre enfant s’appelle Prune ou Myrtille, vos vacances, elles, n’avaient rien d’originales :

Vos matchs de ping-pong dans le jardin ? Rien d’original. Depuis le confinement, tout le monde se prend pour Forest Gump. Cornilleau, le leader français sur secteur, a accru ses ventes de 20 % pendant le confinement, et se dirige vers 10 % de recettes supplémentaires en 2020 par rapport à l’année dernière. « Confinés, les particuliers se sont rués sur les tables de ping-pong pour passer le temps » nous dit Le Parisien [2]. Autant vous dire que vous n’étiez pas les seuls à faire des tournantes (sans mauvais jeux de mots) autour de la table bleue.

CoversocietyLa lecture de Society sur la plage ? Tout le monde a passé sa vie à emmerder les tabac/presse du coin pour savoir s’ils avaient en stock la deuxième partie de l’enquête sur Xavier Dupont de Ligonnès qui a bercé les Français pendant l’été. Résultat : tirage à 280 000 exemplaires (130 000 pour le premier, 150 000 pour le deuxième, alors qu’un numéro « classique » se vend habituellement à 47 000 exemplaires), rupture de stock du magazine tant recherché, et partie 2 du magazine à 3,90 euros que vous pouvez trouver sur Le Bon Coin à 25 euros [3]. D’ailleurs, sur France info, une certaine Marie, qu’on soupçonne à être du genre à faire des stocks de PQ avant un confinement, nous apprend qu’elle a fait fortune grâce à une stratégie diabolique :

« Pour Marie aussi les affaires sont bonnes, elle a même fait un stock chez son marchand de journaux. « Je me suis rendu compte qu’en fait ça pouvait se vendre, confie-t-elle, donc j’y suis retournée et j’ai acheté tous ceux qu’il y avait. J’ai fait ça avec tous les bureaux de tabac-presse autour de moi et un peu plus même. » Marie achète dix exemplaires de chaque numéro. Elle en a déjà vendu deux lots à 25 euros et elle reçoit plusieurs messages par jour pour ceux qui lui restent. Des pièces collectors selon elle, qu’elle compte exposer, bien en vue, dans sa bibliothèque » [4].

Vous pensiez vraiment que la déglingue avait pris des vacances ? Jamais.

Parenthèse : s’il y a dans les prochaines semaines deux-trois affaires de familles enfouies dans une dalle de béton et un afflux de clients dans les Castorama du coin à la recherche de ciment, vous ne viendrez pas pleurer.

Enfin, si vous avez la chance d’être né entre juillet et août, cela fait bien longtemps que vous savez qu’il n’y a rien d’original à fêter votre anniversaire sur votre lieu de vacances. D’une part, recevoir des cadeaux « locaux » (bouteille, couteau, bâton de marche) n’est pas la chose la plus instagrammable qui soit. Par ailleurs, la moitié des personnes que vous aimez, ayant d’autres chattes et chats à fouetter pendant l’été, ne sont pas avec vous pour le fêter, laissant le soin à la Fnac, Jules, Darty ou encore Marionnaud de vous envoyer un petit mail de « Joyeux anniversaire » comme chaque année. D’ailleurs, si vous vouliez vraiment être original, vous cesseriez de fêter chaque année votre anniversaire : pour votre gouverne, cela n’a pas toujours existé, ça ne serait donc pas un drame de cesser la comédie.

Anniversaire CouvDans un merveilleux livre, L’invention de l’anniversaire (Arkhé, 2017), l’historien Jean-Claude Schmitt nous explique bien le caractère tardif de la célébration de l’anniversaire de la naissance. La préoccupation de l’anniversaire était quelque chose d’exceptionnelle à la Renaissance. Pendant longtemps, on se préoccupait davantage de la célébration du jour de la mort d’un individu plutôt que du jour de sa naissance. Selon Schmitt, « il faut attendre les 53 bougies du gâteau d’anniversaire de Goethe en 1802 pour assister véritablement à l’invention de l’anniversaire à peu près tel que nous le connaissons aujourd’hui ». Et même si, aujourd’hui, on considère que le moment de l’anniversaire est très important pour un petit enfant car apparait comme ses premières expériences en société (inviter ses camarades de classe à son anniversaire ; choisir ceux qu’on veut inviter et ceux qu’on veut exclure ; la vie quoi), la célébration de l’anniversaire reste quelque chose de récent : le chant « Bon anniversaire, nos vœux les plus sincères / Que ces quelques fleurs, vous apportent le bonheur, etc.» n’a été composé qu’en 1951, tandis que la chanson « Happy Birthday to you » (chantée dans toutes les langues dans le monde entier) remonte à 1924 pour les paroles et 1893 pour la musique. Et si vous cherchez une alternative, vous pouvez fêter ça en mode « Hamer », peuple d’Éthiopie : là-bas, les jeunes gens marchent sur le dos de plusieurs vaches alignées côte à côte. Ils doivent effectuer ce périple quatre fois sans chuter afin d’être acceptés parmi les hommes [5].

En sachant cela, vous dormirez moins cons. Fermons néanmoins la parenthèse de l’anniversaire pour ces vacances. Vous êtes de toute façon déjà trop vieux. Mais revenons aux vacances.

Originales ces vacances ? Pas certain…

Alors évidemment, si vous êtes partis en groupe, l’originalité de vos vacances aurait pu se trouver dans la cuisine. En effet, rien de tel que des vacances entre amis pour se refaire une santé culinaire en s’en mettant plein la panse et ainsi tester l’une des « 200 meilleures recettes de bistrot » compilées par la journaliste Patricia Wells dans un livre publié chez Jean-Claude Lattes en 1990. Dans son livre, la journaliste américaine nous donne les recettes de 200 plats goûtés dans différents bistros français, de la tartine chaude au bleu des Causses et au jambon cru des Bacchantes («Les Bacchantes est un bar à vin près de l’Opéra de Paris, où l’on trouve un bel assortiment de sandwiches, de salades composées, d’assiettes confortables de bifteck-frites, d’omelettes et bien entendu un choix abondant de vins ») en passant par le Canard rôti à l’ancienne de la Brasserie Flo. Quoi de mieux pour des vacances entre amis que de partager des plats de bistrot aussi généreux les uns que les autres, illustration même d’un « style de vie » et d’une culture familiale, comme Wells l’écrit dans son introduction :

«  En nous promenant un soir dans les rues du vieux Lyon, nous sommes entrés pour dîner dans un petit restaurant. Quel festin ! Il y avait d’énormes saladiers de frisée aux lardons bien relevée de vinaigrette, un poulet rôti avec une peau croustillante à souhait, un gratin de pommes de terre fondant et des carafons de beaujolais bien frais, le tout suivi d’une savoureuse mousse au chocolat. Je revois encore ces grands plats en porcelaine blanche et je n’ai pas oublié la merveilleuse impression de générosité qui régnait tout au long du repas ».    

Et pas de crainte. Comme le disait Jean Rochefort à Jean-Pierre Marielle dans « Calmos », film de Bertrand Blier sorti en 1976 : « quand on mange sain, sans produits chimiques, il n’y a jamais de contre-indications ».

La nouvelle mythologie de avocado toast

Problème dans vos projets de festin de vacances : vous n’aviez pas imaginé un seul instant que vos amis de la génération sans gluten (#TouchePasAMonGluten) et contre la souffrance animale vous demandent expressément dès les premiers jours, cigarette électronique à la bouche et gourde d’eau de pluie dans les bras, d’éviter la viande durant le séjour et de privilégier les quiches aux poireaux (au pire vous demandent-ils de faire un burger vegan avec un steak de blé, que vous pouvez désormais déguster dans le premier fast-food 100 % végétal qui vient tout juste d’ouvrir dans les Yvelines [6]).

D’ailleurs, ces mangeurs de graines vous font bien comprendre à travers leur Avocado Toast – qu’ils dégustent à 16h pendant que vous êtes en train de vous gaver de crêpes au sucre  – , que le moment du repas doit lui aussi s’adapter à l’époque de l’obsolescence des relations sociales et de l’urgence que nous connaissons. Dans un livre fait pour nous sauver face à l’absurdité de l’époque, Dernier brunch avant la fin du monde. Survivre à notre époque avec Roland Barthes (Arkhé, 2020), Célia Héron et Floriane Zaslavsky décortiquent les objets, les attitudes et les icônes qui incarnent l’époque d’une génération. Parmi ces objets, l’avocado toast, qu’on adore partager sur les réseaux sociaux, mais qui pourtant semble bien éloigné de la notion de « partage » que vous cherchiez à travers les 200 meilleures recettes de bistro citées plus haut. En effet, pour les deux auteurs,

Avocado« On partage un rôti ou une grosse engueulade autour d’un gigot mais on ne partage pas un toast à l’avocat, qui se doit d’être expéditif, dense et fait de bon gras. On est à l’exact opposé des tablées braillardes réunies autour de plats qui se découpent, se servent à la louche – qui de l’aile ou de la cuisse, du grillé ou du tendre. L’avocado toast est par essence solitaire et présente l’avantage d’être photogénique et non clivant – rapport au fait que vous n’y trouverez aucune trace d’animal mort baignant dans son sang. Image culinaire d’une société atomisée, il constitue en cela l’exact opposé du steak frites évoqué dans les Mythologies de 1957. Roland Barthes y voyait alors un aliment qui participe à la même mythologie sanguine que le vin associé au signe alimentaire de la francité ».

Fermons la parenthèse de l’avocado toast, qui a flingué vos vacances, et les vacances de bon nombre de Françaises et de Français.

La deuxième originalité dans vos vacances en groupe aurait alors pu se trouver dans votre redécouverte des jeux de société. La présence d’enfants (tous précoces, évidemment ; comme ils ne pourront sauter personne dans dix ans vu ce qui se dessine en terme de rapport femmes-hommes, ils passent désormais leur temps à sauter des classes, vous n’avez pas remarqué ?) a pu aider à ce que votre séjour soit un séjour apprenant. Mais là aussi, aucune originalité. En effet, le confinement a fait revenir au gout du jour et bien avant vos vacances les jeux de société : durant la première semaine de confinement, chose inédite, la liste des dix jouets les plus vendus comportait dix jeux de société et puzzles. Comparées à la même semaine en 2019, les ventes de puzzles avaient affiché une croissance de 122 % tandis que les jeux de société enregistraient une hausse des ventes de 83%. Dans le top cinq des ventes, on retrouvait des grands classiques, anciens : Monopoly, Bonne Paye, Scrabble, Uno, Puzzle [7]. Autant vous dire que toutes les familles avaient des jeux à rentabiliser durant ces vacances. Et le Uno d’ailleurs, parlons-en. Si vous aviez cru pouvoir y jouer au calme, vous vous êtes vite aperçu que rien n’avait changé par rapport à votre jeunesse : c’est toujours la guerre, aucune originalité. On se bat et on pleure toujours pour des histoires de +4 ou de +2. TMTC comme disent les jeunes.

Il n’y a donc aucune originalité à trouver dans votre séjour ? Vraiment aucune ? C’est fort possible, malgré les efforts que vous avez fait pour vous mettre en chemise sans même avoir pris une douche pour prendre une photo à poster sur Facebook.

A défaut d’être original, soyez sympa !

Alors à défaut d’être original, je vous suggère d’utiliser un terme qui devrait faire flores en cette année de vacances françaises, et qui vous permettra d’apparaître comme quelqu’un d’intégré au grand mouvement du monde. Ce terme, c’est celui de « sympa ». Car oui, passer cette année, ses vacances en France, et notamment à la campagne, c’était sympa ! Croyez-moi, conservez bien ce petit mot, qui devrait vous sauver dans toutes les discussions sur les vacances.

Le fait de ne pas avoir de wifi à la campagne et d’aller au fond d’un champs pour appeler sa mère ? C’était sympa ! Le fait que Deliveroo nous envoie un petit message « Nous ne sommes pas encore là. Mais on y travaille ! » quand on tape le nom du village dans la barre de recherche ? C’est sympa ! Le pain à la campagne ? Hyper sympa ! Les chemins de terre et les mouches qui se posent sur vous après s’être posés sur le cul des vaches ? Vachement sympa ! La salade à aller chercher soi-même dans un champs et la laver pendant des heures derrière ? Très sympa !

En fait, en vacances à la campagne, tout devient sympa. Chaque élément de décor est sympa et est d’ailleurs commenté par les visiteurs modernes que nous sommes, devenant tout à coup des commères de village, se mettant nous-mêmes à tout savoir et à tout colporter. Un peu comme le fait Perec dans Tentative d’épuisement d’un lieu parisien [8], lui qui s’est installé pendant trois jours en octobre 1974 Place Saint-Sulpice à Paris afin d’observer les gens et leurs mouvements :

« Un motard. Une camionnette Citroën vert pomme.

On entend des appels impératifs de klaxons.

Une grand-mère poussant un landau ; elle porte une cape

Un facteur avec sa sacoche.

Un vélo de course fixé sur l’arrière d’une voiture surbaissée

Un triporteur des postes, une camionnette des postes (est-ce l’heure de la relève des boîtes aux lettres ?)

Il y a des gens qui lisent en marchant, il y en a peu, mais il y en a ».

Et oui, vous êtes des commères, et c’est sympa.

Alors évidemment, la campagne, tout le monde trouve ça sympa, car tout le monde trouve ça joli. Il y a de l’herbe, des fleurs. C’est sympa. Et c’est sympa car on fait un voyage dans le temps. C’est ce que disent une nouvelle fois Célia Héron et Floriane Zaslavsky dans leur livre cité plus haut [9] :

« La campagne a le goût du temps retrouvé. Il ne faut pas oublier qu’en tout directeur artistique, planneur stratégique ou autre personne chargée d’endosser l’un des costumes qui constituent aujourd’hui le fleuron de notre économie tertiarisée, sommeille un enfant. Un enfant qui n’a pas oublié ses premières années loin des lumières flamboyantes de la capitale, à courir le long des ruisseaux des mûres plein les poches et à pédaler sur de petites routes de forêt avant de manger du pâté avec des grands-parents un peu sourds arborant des vêtements à carreaux ».

Retour à l’enfance donc, même si certains n’y comprennent pas ou plus grand-chose : 59 % des jeunes adultes britanniques (entre 16 et 23 ans) ne savent pas que le beurre vient de la vache [10]. Est-ce si grave ? Pas de stigmatisation, svp. L’important, c’est de manger du pâté. Même si, on ne va pas se mentir, on est loin du temps de Petit Louis et des vaches qui pondent des œufs :

Il est donc décidé mes amis que cette année, à la campagne, c’était sympa. Et c’est comme ça. Et même si, en pensant passer vos vacances tranquilles en Lozère, vous vous êtes retrouvé au milieu des fêtards qui ont déglingué un site agricole en installant leur rave party dans le Parc national des Cévennes [11], il faudra dire que c’était sympa, notre retour à la nature.

Bon, mais terminons avec Fitzgerald, qui lui, sait là où est le problème.

Couv FitzgeraldDans une nouvelle intitulée « La Danse », tiré de Fragments du Paradis [12], la narratrice, newyorkaise, va rendre visite à l’une de ses tantes dans une petite ville du Sud des États-Unis afin de se reposer du tumulte de New-York. Voici ce qu’elle dit, en préambule de la nouvelle :

« J’ai ressenti toute ma vie, une assez curieuse aversion pour les petites villes[…]. Je suis née à New York city et, jamais, même quand j’étais petite fille, je n’ai eu peur de ses rues, ni des visages qu’on y croise, aussi étranges qu’étrangers. En revanche, dès que j’arrive dans l’une des petites villes dont je parle, je me sens oppressée, car j’ai le sentiment qu’il y a là toute une vie cachée, mais prête à faire surface, tout un réseau d’implications, d’insinuations, de menaces, dont j’ignore le sens. Dans une grande ville, les choses finissent toujours par éclore, en fin de compte, le bien comme le mal […]. La vie apparaît, s’écoule, s’efface. Dans les petites villes, au contraire[…], on a l’impression que les vieilles haines, les vieilles amours remâchées, le spectre des scandales et des tragédies d’autrefois ne s’éteignent jamais, mais continuent de battre dans le flux de la vie quotidienne ».

« Vie cachée », « insinuations », « scandales », « tragédies » : les petites villes ont comme un air de Dupont de Ligonnes, vous ne trouvez pas ? Un air de non-dit, de mensonge et d’assignation.

Tout cela fait que c’est difficile de se réinventer ou de jouer plusieurs personnages à la fois dans une petite ville. Je ne sais pas vous, mais pour moi, ça fait au moins une bonne raison pour trouver ça un peu moins sympa.

« Voilà ben je t’embrasse… Si c’est pas trop tard, tu me rebipes, ou tu m’envoies un petit SMS et je te rappelle. Là, je vais coucher les enfants, dire bonsoir à tout le monde ? A tout de suite ! Peut-être… »[13].

A l’année prochaine, peut-être ?

[1] Marie Kondo, La magie du rangement, First, février 2015

[2] « Oise : confinement et ping-pong, la recette du succès pour Cornilleau », Le Parisien, 10 août 2020 : https://www.leparisien.fr/oise-60/oise-confinement-et-ping-pong-la-recette-du-succes-pour-cornilleau-10-08-2020-8365950.php

[3] https://www.leboncoin.fr/recherche/?text=Society%20dupont

[4] « En rupture de stock dans les kiosques, les numéros de « Society » consacrés à l’affaire Xavier Dupont de Ligonnès s’arrachent sur internet » : https://www.francetvinfo.fr/faits-divers/xavier-dupont-de-ligonnes/en-rupture-de-stock-dans-les-kiosques-lesnumeros-de-society-consacres-a-l-affaire-xavier-dupont-de-ligonnes-s-arrachent-sur-internet_4071909.html

[5] Source : Philosophie magazine, août 2020

[6] https://www.leparisien.fr/yvelines-78/le-premier-fast-food-vegan-des-yvelines-a-ouvert-ses-portes-a-bois-d-arcy-et-on-l-a-teste-10-08-2020-8366076.php

[7] « La première semaine de confinement propulse les jeux de société et les puzzles au sommet des ventes en France », NPD Group, 31 mars 2020 : https://www.npdgroup.fr/wps/portal/npd/fr/actu/communiques-de-presse/la-premiere-semaine-de-confinement-propulse-les-jeux-de-societe-et-les-puzzles-au-sommet-des-ventes-en-france/

[8] Georges Perec, Tentative d’épuisement d’un lieu parisien, Christian Bourgois éditeur, 1975

[9] Op.Cit

[10] https://www.7sur7.be/manger/59-des-jeunes-adultes-ne-savent-pas-que-le-beurre-vient-de-la-vache~a31e70b8/

[11] https://www.lefigaro.fr/actualite-france/lozere-comment-une-rave-party-sauvage-a-ravage-un-site-agricole-20200810

[12] F. Scott Fitzgerald, Fragments du Paradis, Le Livre de Poche, 1996

[13] Society, « Xavier Dupont de Ligonnès, Ce que vous n’avez jamais lu », première partie, du 23 juillet au 5 août

Toutes les chroniques de Jérémie Peltier sont là.

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