Faut-il lire le Modiano ? Faut-il en parler ? L’auteur, prix Nobel de littérature, n’a-t-il pas fait définitivement le tour de son sujet ? La question s’est posée au sein de la rédaction d’Ernest. On essaye d’y répondre. Et de vous donner des clés pour choisir.
D’un côté les fans absolus. Celles et ceux qui quoiqu’il advienne, un peu comme pour les fans de Woody Allen au cinéma, trouvent toujours des pépites et des choses poétiques dans chacun des livres de Modiano. De l’autre celles et ceux qui pensent que Modiano tourne en rond qu’il ressasse jusqu’à la corde ses obsessions et qu’il a finalement déjà tout dit. Cela posant la question ultime : un auteur ou a fortiori un artiste doit-il savoir s’arrêter ?
Le débat a divisé. Voici un panorama des pour et des contre qui vous donneront envie, ou pas. D’abord, pour ceux qui n’auraient pas suivi, le pitch de “Encre sympathique” le nouvel opus de l’auteur chez Gallimard : “Il y a des blancs dans cette vie…”. Ainsi débute ce roman écrit (comme le précédent) à la première personne. Dans sa jeunesse, le narrateur (un certain Jean Eyben) fut chargé par l’agence de détectives Hutte de retrouver une jeune femme disparue, Noëlle Lefebvre. Le dossier est maigre. Tout juste sait-on (mais ce n’est pas certain) que la jeune femme aurait habité rue Vaugelas à Paris. Trente ans ont passé. Jean Eyben tente de reconstituer le puzzle de cette affaire irrésolue. Le livre que le lecteur tient entre ses mains est en fait le journal de Jean. Il écrit pour se souvenir mais les indices sont épars et la mémoire vacillante. Comment combler les blancs qui persistent ?
Génie ou disque rayé ?
L’enquête comme souvent chez Modiano est une déambulation dans la mémoire et dans Paris. Ce qui fait dire à l’un d’entre nous : ” Modiano c’est un rendez-vous. On a envie de se perdre dans sa mémoire brumeuse et dans son Paris à lui, qui est aussi le notre puisque nous avons grandi en littérature avec lui“. Un autre de renchérir : “C’est tout à fait ça et bien plus encore : chez Modiano, aucun mot n’est placé au hasard et la douce mélopée de son écriture nous interpelle toujours”. Et les pour de conclure : “Il y a peu d’auteurs comme lui. Des auteurs qui font autant confiance à notre imaginaire. Il nous enseigne que pour comprendre le réel, il faut faire confiance à l’imaginaire du romancier. C’est un génie. Simplement”.
Évidemment de tels arguments ont agacé le camp d’en face. “Toutes les obsessions dont il est question dans ce livre sont celles de ses premiers livres. Il est agaçant avec ses phrases elliptiques et sa nostalgie permanente“, assène l’un deux. L’autre va encore plus loin : “Je pense que les écrivains devraient parfois arrêter d’écrire quand ils ont tout dit. ça fait longtemps que Modiano a tout dit et qu’il répète en permanence les mêmes schèmes. Conseiller ce livre aux lecteurs d’Ernest est une erreur. Il y en a tellement d’autres à découvrir“.
Évidemment, même le boss – armée de son envie immense de concorde – n’est pas parvenu à les mettre d’accord. Une chose est sûre cependant : ce livre fait parler. Peut-être le signe qu’il mérite un détour non ?
Pour vous mettre dans l’ambiance, quelques extraits :
“Le présent et le passé se mêlent l’un à l’autre dans une sorte de transparence, et chaque instant que j’ai vécu dans ma jeunesse m’apparaît, détaché de tout, dans un présent éternel.”
“Toutes ces paroles perdues, certaines que vous avez prononcées vous-même, celles que vous avez entendues et dont vous n’avez pas gardé le souvenir, et d’autres qui vous étaient adressées et auxquelles vous n’avez prêté aucune attention… Et quelquefois, au réveil, ou très tard dans la nuit, une phrase vous revient en mémoire, mais vous ignorez qui vous l’a chuchotée dans le passé.”
À mesure que je tente de mettre à jour ma recherche, j’éprouve une impression très étrange. Il me semble que tout était déjà écrit à l’encre sympathique. Quelle est dans le dictionnaire sa définition ? « Encre qui, incolore quand on l’emploie, noircit à l’action d’une substance déterminée.
Je me demande : faut-il vraiment trouver une réponse ? J’ai peur qu’une fois que vous avez toutes les réponses votre vie se referme sur vous comme un piège, dans le bruit que font les clés des cellules de prison. Ne serait-il pas préférable de laisser autour de soi des terrains vagues où l’on puisse s’échapper ?
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