Pour notre dernier grand entretien de la saison 2 d’Ernest, nous vous gâtons. Avec une découverte. Rebecca Benhamou qui nous emmène avec une plume alerte sur les traces d’une sculptrice fabuleuse oubliée : Chana Orloff. Réjouissant.
Attention découverte. “L’horizon a dénoué pour elle sa ceinture” de Rebecca Benhamou paru chez Fayard est un livre délicieux. Une enquête littéraire joyeuse, artistique et féministe. Dans ce livre, Rebecca Benhamou part sur les traces de la sculptrice Chana Orloff. Ce nom ne vous dit pas grand chose ? C’est normal. Et pourtant, Orloff avait pour amis : Soutine, Modigliani, Nin, Stein etc… Elle était citée dans la presse internationale. Et pourtant, elle a sombré dans l’oubli. C’est cela qui intéresse Benhamou et qui nous emmène à travers le monde pour dénouer les nœuds de ce mystère.
Dans cette quête c’est surtout un portrait d’une femme indépendante, libre, pleine de clairs-obscurs qui ressort. Chana Orloff fascine. Son parcours également et le style de l’auteure vif et tranchant, nous fait vivre une enquête quasi policière. Ce livre fut une exquise surprise. Nous sommes allés en parler avec Rebecca Benhamou. Au menu : un jeu de pistes, le Paris années 30 et une réflexion féminisme. Rencontre avec une femme libre : Chana Orloff et une auteure également libre : Rebecca Benhamou.
Trois extraits du livre.
“Qu’il est loin, le Montparnasse de ses vingt ans. Qu’ils sont loin les jours de gloire et d’insouciance. Les soirées à la cantine Vassilieff, les après-midis à la Rotonde, et les nuits dans les cabarets du carrefour Vavin… L’époque où on l’a surnommait « l’aigle » est révolue. L’aigle ne règne plus que sur un ciel de cendres.”
“À Paris, elle sera une femme libre, elle y croit dur comme fer. Mais qu’est-ce qu’une femme libre, en 1910, sinon une femme seule ?”
“Elle voudrait avertir toutes les femmes, les prévenir que rien n’est acquis. Que l’on peut aimer follement, et puis que l’amour se perd, et avec lui ce sentiment de complétude, sans quoi le corps se consume à petit feu.”
Comment votre histoire avec Chana Orloff est-elle née ?
Quand je suis entrée dans son atelier. Dans la rue de Montparnasse où habitaient Soutine, Miller ou encore Anaïs Nin. C’est une rue assez légendaire. Dans l’atelier, j’ai eu un coup de cœur avec le lieu, assez simple et épurée. Et surtout avec ses œuvres. Le jour de ma visite, les petits enfants de Chana Orloff menaient une conférence qui racontait la vie de leur grand-mère. J’ai tout de suite été séduite par les différents aspects de la personnalité de cette femme extraordinaire. Elle a été monstrueusement célèbre puis complètement oubliée et le lieu est envoûtant. Avec 200 œuvres et 3000 dessins. Je me suis sentie comme Charlie dans la chocolaterie. A partir de ce moment-là, j’ai commencé une forme de chasse au trésor. Au début c’était délicat parce que j’ai proposé le projet à sa famille et il existe peu d’archives sur elle. Ils m’ont ouvert grand les portes. Très vite cela a commencé. Ensemble nous sommes allés en Israël puis un peu partout. Au départ, personne n’était capable de me fournir des archives, puis comme une pelote qui se déroule, le centre culturel ukrainien m’a contactée pour e faire part des trouvailles qu’ils avaient fait, puis le musée Rubin de Tel-Aviv qui a retrouvé des centaines de lettres. En Israël ce qui fut marquant c’est de rencontrer sa nièce qui est âgée, qui vit dans un kibboutz proche de Gaza, et je me suis retrouvée dans ce kibboutz avec cette vieille dame qui m’a ouvert ses albums photos, m’a confiée le journal intime de son père, puis elle me demande avec les sourcils froncés en rigolant malicieusement : « mais c’est vous la française qui court après ma tante » ?
Au départ, le travail est donc journalistique ?
Oui. Ce sont mes outils de base. L’enquête fut ardue. J’ai découvert qu’elle avait eu un logement rue Tournefort à Paris. Je me suis rendue sur place. C’est le seul immeuble de la rue à avoir été détruit… Idem quand je suis allée au studio photo de Rudy Weseinstein à Tel-Aviv puisqu’Orloff a été aussi photographe et a notamment fait l’un des portraits célèbres de David Ben Gourion. Ils n’avaient rien non plus. Ce qui était très étonnant c’est qu’à chaque fois que je m’approchais d’une piste, la seule pièce manquante des archives était Chana Orloff. Une question m’a donc très vite taraudée : pourquoi Chana Orloff qui a été amie avec les plus grands artistes et intellectuels des années 20-30 avait-elle disparue ainsi de la postérité ?
Résultat, vous vous dites que vous allez interpréter certaines choses et mêler roman et fiction ?
J’ai été très tiraillée. Puisqu’elle a été oubliée je voulais vraiment faire œuvre d’histoire et être fidèle à la réalité de ce qu’a été sa vie. Les fois où je me suis autorisée du romanesque, c’est dans la narration. C’est ce qui fait que le livre n’est pas une biographie au sens classique du terme. Mais disons que les pistes que j’ai suivies m’ont à chaque fois suggéré des hypothèses qui sont très crédibles et qui ne sont jamais très loin de la réalité. J’aurais voulu me laisser plus aller, mais je voulais vraiment coller à la réalité historique. Je voulais montrer aussi également la mise en abîme de ma propre quête. Par instants, on se rend compte que cela peut être très irrationnel de partir à la recherche d’une personne oubliée qui n’est plus de ce monde. Cela est aussi un chemin initiatique.
Justement, cette quête comment l’expliquez-vous au-delà de votre émerveillement initial ? Qu’est-ce qui vous
interpelle dans le parcours de Chana Orloff ?
Plein de choses. Dès que je me suis intéressée à son histoire, ce qui m’a réellement bouleversée et plu c’est sa force de caractère, son audace de partir de son pays à 22 ans sans argent et seule pour venir en France. Sans un seul contact. Ce qui m’a aussi amusée, c’est que ce n’est pas une vocation d’artiste qui l’a poussée à faire cela. C’est sa personnalité propre. Ce que j’ai aimé chez Orloff c’est que c’est aussi beaucoup une histoire de filiation et de ce que l’on se transmet de mère en fille. Elle est fille et petite-fille de sage-femme et pour quelqu’un qui a cherché à s’affranchir le plus possible de là où elle venait, elle a choisi pour thème principal de son œuvre ; les femmes, leurs corps, et la maternité. Tout ce qu’elle a hérité de son milieu, en fait. Cela me parle vraiment beaucoup. Avec ce qui vient du passé et de tend vers l’avenir. C’est ce balancier permanent qui me parle et qui me plaît.
Qu’est-ce qui vous paraît être le plus fou dans ce qu’elle a fait ?
Orloff est impressionnante. Non seulement elle choisit de devenir artiste, mais en plus elle va vers la sculpture. C’est une singularité déconcertante. A l’époque la sculpture est vraiment réservée aux hommes. Les gens la vilipendaient d’ailleurs pour son côté femme virile. En fait son choix de cet art-là est une forme de revanche. Ce choix a été encouragé par Modigliani et Soutine. Autre anecdote révélatrice de son parcours : elle s’est toujours intéressée aux femmes et à leurs représentations, mais dans sa vie, les hommes ont été déterminants. Son frère qui lui paye le billet de son départ vers la France, ou également ses amis artistes.
Comment expliquez-vous qu’elle ait été à ce point oubliée ?
Cela reste un très grand mystère. Il y a un décalage ahurissant. Dans les années 30, son nom est cité dans le New York Times et dans Vanity Fair. C’est intéressant de voir le rendez-vous raté avec la postérité de certains artistes. Est-ce seulement parce que c’est une femme ? Je ne crois pas. Cela a joué mais ce n’est pas le seul pivot. CHana Orloff avait aussi une pudeur obsessionnelle et une volonté de contrôle sur ce que l’on pouvait dire ou écrire sur elle qui était très importante. En travaillant ce livre j’ai par exemple découvert qu’à la toute fin de sa vie elle avait été approchée par une journaliste israélienne qui voulait écrire sur elle. J’ai retrouvé les notes. Au bout d’un an, Orloff a mis un veto. Dans les notes de cette journaliste, des annotations de la main d’Orloff disaient « non, on ne peut pas raconter cela » par exemple. C’est aussi pour cela que je suis restée pudique dans mon récit. En refusant cela, elle a aussi raté son rendez-vous avec la postérité.
Comment qualifieriez-vous cette femme ?
Audacieuse et introvertie. Ses actes prouvent son audace. Elle est partie pour ne pas être mariée de force. Très tôt elle a voulu être indépendante. Son entrée dans la vie est impressionnante. De même quand elle fuit paris pendant la guerre et qu’elle revient après la guerre et qu’elle se remet de suite au travail. Elle ne sombre pas dans l’effondrement.
Qu’est-ce qui dans l’histoire de Chana Orloff peut inspirer les femmes d’aujourd’hui ? Était-ce votre volonté que de faire ce portrait de femme pour qu’il soit une inspiration ?

“Les inséparables”, Chana Orloff, 1955.
Oui. Complètement. J’aime brosser des portraits. Et notamment des portraits de femmes. C’est donc clairement l’une de mes volontés avec ce livre. Ce qui à mes yeux doit inspirer les femmes aujourd’hui c’est la vision résolument moderne qu’Orloff avait de la féminité. C’est une féminité plurielle, il n’y a pas chez elle de vision univoque, il n’y a pas de diktat de la beauté. D’ailleurs, quand on examine les corps qu’elle a sculptés, ils sont extrêmement sensuels, virils par endroits, quasiment guerrier mais aussi aériens. Elle a voulu modeler des nuances dans la féminité. Ce ne sont pas des odalisques. Ce sont des femmes ancrées dans sol avec des bassins larges, mais aussi des corps d’une sensualité déconcertante. Cela est quelque chose que j’ai beaucoup aimé parce que refuser la vision unilatérale de la féminité dans les années 30 était une vraie forme de modernité. Évidemment, son indépendance aussi est profondément motivante. Elle essaye. Elle se mesure au monde. La seule zone de clair-osbcur reste sa sexualité. Son désir pour les femmes qui n’est pas clairement formulé. Même sur ce sujet, Orloff a distillé des pièces d’un puzzle complexe et fascinant. Elle a lutté contre ce désir. Elle l’a réprimé. Cela faisait peut-être trop pour elle avec tout ce qu’elle avait déjà porté.
Elle fréquentait aussi le groupe de ses amis du vendredi…Qui étaient-ils ?
Ils étaient nombreux. Il y avait Natalie Clifford Barney, Gertrude Stein, Anaïs Nin etc… Ce milieu ne l’aurait pas condamnée pour sa bisexualité. C’est aussi dans ce clair-obscur qu’elle est fascinante. Pourquoi au moment où elle est le plus libre (indépendante, artiste reconnue etc…) se met-elle cette barrière ? C’est là toute la beauté des contradictions humaines. Ces amis étaient réellement importants pour elle. Et elle était l’un des centres de ce groupe.
Cette quête initiatique autour de Chana Orloff a-t-elle modifié votre propre vie ?
Je n’ai pas modifié réellement. Mais disons que ce parcours m’a donné envie d’oser plus de choses. Chana Orloff donne de l’impulsion. Elle nous donne envie de faire. Elle m’a mis le pied à l’étrier en quelque sorte.
Tous les grands entretiens d’Ernest sont là.




💙
Merci Ernest.
Voilà un autre livre dans la valise des vacances 😎
[…] mais nous parlions d’elle avant qu’elle vienne faire de superbes enquêtes ici et là). Dans son roman “Les habitués du temps suspendu” paru chez Fayard, Rebecca Benhamou […]