4 min

BD de toujours #7 – Ulysse, Les chants du retour

Ulysse Couv

BD de toujours est de retour. Ce mois-ci, elle nous emmène sur les pas de l’Odyssée d’Ulysse au travers d’une exploration de la BD géniale de Jean Harambat. A lire et à relire. Passionnément.

Moi, je n’aime pas la plage. Ou alors pendant une demie heure : le temps de se baigner et de se sécher. Ensuite, je m’ennuie.

Lire ? Bien-sûr, mais on n’est pas bien installé : sur le ventre, vous finissez par avoir mal aux coudes et aux épaules. Sur le dos, le soleil vient vous aveugler. Sur le côté on est en position instable, les côtes sur ce sable soudain si dur. Assis, vous avez le dos cassé.

Cette intolérance à la plage à haute dose tombe bien. La BD du mois ne mérite pas d’être abimée par la crème solaire et l’eau salée. Vous l’avez compris, je fais partie de ceux qui considèrent que la BD est aussi un objet, un support (voir notamment la chronique à propos d’Imbattable).

La plage pour moi, cet été, c’était Ithaque, avec Ulysse s’échouant sur le sable

Ulysse Arrivée Sur Ithaque

La plage pour moi, cet été, c’était Ithaque, avec Ulysse s’échouant sur le sable.

A ces mots, on pense aux couleurs de la mer et des murs, on sent l’odeur de la sève des pins et des oliviers.

On pense aussi à ce « berceau de la civilisation européenne » : décor de l’Odyssée d’Homère.

Avec cet Ulysse de Jean Harambat, nous sommes dans les chants du retour, sous-titre de cet album (c’est-à-dire les chants XIII à XXIV, le dernier chapitre s’appelle d’ailleurs « Chant XXIV »), lorsqu’Ulysse revient en sa cité.

De retour à Ithaque, son île natale, après une décennie passée à la guerre de Troie et un périple de 10 années supplémentaires, Ulysse devra faire montre de sa mètis, « cette forme d’intelligence, faite tour à tour d’astuces, de dissimulations, de mensonges », pour reconquérir son trône et l’amour de sa bien-aimée Pénélope.

Après quelques planches élégiaques, le récit s’articule autour d’un narrateur qui se fait d’un coup visible. Le texte (le « récitatif » pour reprendre les termes de Jean Harambat) n’est plus celui des personnages mais d’un commentateur.

Ce narrateur introduit les différents intervenants, comme le ferait l’auteur d’un documentaire, qu’il s’agisse d’experts de renom, « simples » lecteurs ou encore de « grands témoins » comme Jean-Paul Kauffmann dissertant sur le vin et la saveur de la vie.

Ulysse JP Kauffmann

Car l’originalité est tout à la fois de rendre hommage au texte et de l’éclairer par les différents regards de ceux qui aiment cette épopée. Cette construction rappelle le théâtre de la Grèce antique où le chœur représentait l’opinion des citoyens conscients et intelligents.

Si les intermèdes des différents lecteurs d’aujourd’hui constituent le chœur, Jean-Pierre Vernant serait alors le coryphée de cet album.

Jean-Pierre Vernant est, effectivement, l’invité que l’on entend le plus, tour à tour exégète, personnage narrateur et grand père : derrière le récit se dessine une relation tendre entre un grand-père et son petit-fils, une relation de connivence soulignée par les surnoms affectueux (« JiP » pour JP Vernant et « Julius » pour Julien, le petit-fils).

Ulysse JiP Et Julius

On sent beaucoup d’affection et admiration pour Jean-Pierre Vernant, le héros de la résistance, l’intellectuel et l’homme (voir par exemple le passage sur « Ulysse, l’homme à la parole habile » et le parallèle avec Lisa, Madame Vernant à la ville).

Ulysse est ainsi une sorte de documentaire articulant adaptation/ reconstitution et interventions/ entretiens de différents « sachants ».

L’ensemble se lit comme les romans d’aventures de notre enfance, entremêlé d’éclairages sur la richesse de ce texte qui se prête à tant de lectures, toutes plus passionnantes les unes que les autres :

  • La vision des spécialistes (Jean-Pierre Vernant ou Jacqueline de Romilly, célèbres hellénistes)
  • La projection d’une expérience personnelle dans ce texte qui se fait alors l’écho de l’émotion (Jean-Paul Kauffmann, l’oncle du pharmacien de Stavros)
  • L’apport en termes d’idées, d’inspiration pour créer à son tour (l’architecte Bruno Mazzali, le sculpteur Giacomo Manzu)
  • Les interprétations d’anonymes d’Ithaque car Jean Harambat est à la fois respectueux du texte et démocratique dans sa vision de ce chœur moderne : tout citoyen, entendu comme un lecteur ayant aimé l’Odyssée, peut avoir une opinion digne d’être exprimée !

Et tous veulent faire part de « leur vérité » sur Ulysse : finalement, n’est-ce pas là ce qu’est l’Odyssée ? Un poème que l’on récitait et qu’on continue à lire et à se transmettre de génération en génération.

Ulysse Oralité

 

Une BD littéralement fabuleuse

Avant de relire Ulysse pour les besoins de cette chronique, je me souvenais d’avoir été frappé par la virtuosité et la grande maîtrise dans l’exécution.

De fait, c’est un bel album au dessin simple, sorte de ligne claire symbolique, coloré d’aquarelles avec beaucoup de charme. Des aquarelles unies en un album à la grande cohérence visuelle. Le trait de Jean Harambat fait penser à ces croquis pris sur le vif lors de vacances écrasées par le chaud soleil méditerranéen. Les visages sont représentés « à la grecque », comme ces dessins sur les poteries que l’on observait dans nos livres d’histoire.

Cette relecture m’a aussi permis de redécouvrir combien cette BD est fabuleuse, porté par un propos savant sans être pédant. Jean Harambat n’est jamais assommant car c’est toujours pertinent, juste dans les mots choisis et avec une vraie élégance dans la simplicité du dessin.

Simplicité & élégance

Je crois bien avoir pris plus de plaisir encore dans cette seconde lecture, ce qui est plutôt un bon signe et assez rare. Ulysse est une œuvre riche en termes de sens et une histoire si bien écrite que vous avez plaisir à la relire. De nouveaux « détails », de nouvelles perspectives, de nouvelles trames dans le texte apparaissent.

Jean Harambat conclut par les mots du bibliothécaire de Vathy, seule bibliothèque sur l’île d’Ithaque : « Il est impossible de faire coïncider parfaitement une épopée avec la réalité historique et géographique. Quelle illusion de vouloir recréer tout cela, de vouloir réduire la poésie à la réalité… Alors que la poésie est une part redoublée du monde… Elle transforme, déforme pour nous faire voir une vérité et une beauté supérieure. »

Car à travers cette polyphonie graphique, il s’agit bien aussi d’un métadiscours sur l’Odyssée et plus généralement d’une ode à la poésie, à l’art en général :

Ulysse Sur L'art

Probablement une des BD à faire découvrir à ceux qui pensent que la « vraie » lecture est forcément sous format roman (ou essai).

C’est une lecture réjouissante, intelligente, accessible et qui vous donne envie de profiter de la vie, et même, pourquoi pas d’aller à la plage pour marcher dans les pas d’Ulysse.

Ulysse La Plage

Ulysse, Les chants du retour de Jean Harambat

Ed. Actes Sud BD, 2014

La musique qui va bien : « Summertime » par Ella Fitzgerald

Le verre qui va bien : Barbaresco Rabaja 2009. Un excellent vin italien avec une belle bouche ample, riche en fruits et à la puissance épanouie.

2 commentaires

  • Ulysse en représentant sensible de la condition humaine, sinon masculine, qui s’est tout à la fois perdu et a perdu. Les chants du retour portent cette nostalgie du héros, et l’ Ulysse y gagne en grâce, même s’il garde sa part de violence brute de décoffrage ! Il devient homme d’une nature sereine, pénétré d’apparitions sages de femmes déesses guides, recarapace l’humain d’essentiel et d’hu-(om?)-milité. Une relecture moderne, assez fascinante. C’est effectivement une BD de toujours (aujourd’hui inclus).

Laisser un commentaire