Ce mois-ci, dans BD de Toujours, Florian Ferry-Puymoyen propose un choix détonnant. Un roman photo sur les socialos. Non, ne fuyez pas. Cette BD est croquignolette, drôle et audacieuse. Vous aussi, entrez dans “Socialiste Holocauste”, monument de pop-culture.
Après Imbattable, je vous propose un choix, comment dire… plus clivant : « Socialiste holocauste ».
Dès la couverture, le cadre est posé : l’auteur s’appelle « Pipocolor », les images sont produites à partir de montages photos sous Photoshop et de couleurs criardes. Le titre lui-même « Socialiste holocauste » joue la provoc’, tout comme le sous-titre, « L’Île de Ré ne répond plus », est un clin d’œil aux aventures de Jo, Zette & Jocko d’Hergé (cf. « Le Manitoba ne répond plus »).

Si vous en doutiez, il s’agit de ces albums qu’on conseille à un public averti : pas pour la dimension érotique (on est plutôt du côté polisson d’un Collaro que de Manara) ni la violence (quoiqu’il s’agisse de zombis, on est loin de la BD hard boiled).
Non, avertis vous devez être car il s’agit d’humour potache, pas toujours de bon goût et avec des propositions déconcertantes en termes de style visuel et d’histoire. En gros, on pourrait résumer le ton en le qualifiant (dans le désordre) de punk, décalé, second degré, kitsch, satirique, un peu provocateur, au “mauvais gout” assumé.
Tout d’abord, il s’agit d’une BD-photo. Pas vraiment dans le registre romance des romans photos de Nous deux (magazine qui a popularisé – et ringardisé – le genre en France). Pas non plus la simple utilisation de photos en lieu et place des dessins qu’a pu faire Gotlib (encore lui : voir ici l’article à propos d’Imbattable).
Il s’agit plutôt de détournements de l’imagerie populaire, qui font d’ailleurs penser dans l’esprit au film « La Classe américaine, Le Grand détournement », objet filmique non identifié commis par Michel Hazanavicius, Daniel Lambert et Dominique Mézerette du temps où Canal+ avait de l’esprit.
On trouve dans Socialiste holocauste le même esprit « bête et méchant », et un ton qu’on jugera drôlissime ou ridicule. Personnellement, tout comme pour le Grand détournement, j’ai trouvé la proposition pleine d’idées et réussie (certaines planches sont hilarantes), surtout le 2ème tome.
« Roman-photo-montage politique de genre »
Mais commençons par le début : l’histoire débute un 21 avril 2002 de triste mémoire. Lionel Jospin est éliminé au 1er tour de la présidentielle. Il se retire de la vie politique amer et aigri. Il n’aspire qu’à partir, seul, sur l’Ile de Ré, loin du tumulte politique et médiatique. Mais c’était sans compter sur son comité de soutien qui veut l’aider à traverser ce moment difficile.
Socialistes historiques, politiques (Ségolène Royal, François Hollande, Laurent Fabius…) comme figures médiatiques (Djamel, Agnès Jaoui, JoeyStarr…) veulent dérider ce bon Yoyo et organisent une petite fête…

Pendant ce temps, sur l’Ile de Ré, Hubert Reeves (oui, l’astrophysicien) passe ses vacances avec quelques amis, entouré de naïades en bikinis à converser sur le sens de la vie et les mystères de l’univers…

Soudain, une météorite tombe à quelques centaines de mètres du camping où loge Hubert Reeves, sur le siège local de la section PS et transforme les Rétais en zombis.
Commence alors une histoire rocambolesque, prétexte à de nombreux pastiches de la culture populaire : cinéma de genre (kung fu, gore), organisation de planche façon jeu de l’oie, comédiens « du patrimoine français » (Lino Ventura), etc.
Où il est question d’astrophysique, de bimbos, de politique et de chien qui parle…
S’il ne s’agissait que de parodie (c’est-à-dire de tourner en ridicule) cela serait une simple curiosité. Pipocolor va (un peu) plus loin et partage son goût pour l’astrophysique ou la poésie.
Pipocolor explique simplement le fameux paradoxe de Fermi ou encore la référence à la non moins fameuse « Poussières d’étoiles » :

Pour la poésie, Pipocolor (par ailleurs poète à ses heures ; voir son blog ici) nous gratifie de dialogues en alexandrins, avec rimes croisées à l’hémistiche, le tout énoncé par Patoche, un Saint Bernard !

Sur le plan politique, la vision d’un parti socialiste en décomposition qui ne semble attirer que des zombis était l’annonce prémonitoire (le 2ème tome a été achevé fin 2014) de la mort du PS.
Quelques années plus tard, le premier secrétaire du PS, Olivier Faure le dit bien : « Nous serons peut-être un théâtre d’ombres, mais ces ombres continueront à avancer. » (Le Monde 07/04/2018). De là à parler d’un parti de morts-vivants, il n’y a qu’un pas !
Car si le choix d’Hubert Reeves comme personnage principal semble être un prétexte à des gags, la vision du PS est finalement assez juste : un parti d’intellos embourgeoisés qui tournent en vase clos, dont la réflexion politique semble se résumer aux propos incantatoires marmonnés par les zombis :

C’est aussi un parti de « bobos » adeptes de la mobilité douce, qui sous couvert de consommation responsable ne remet pas en question la société de consommation. Un parti qui rassemble en cultivant un entre-soi culturel où les repères sont définis par le Nouvel Obs, Télérama & France Inter qui encensent Joann Sfar & Benjamin Biolay…
Caricatural me direz-vous ? Bien sûr mais comme toute bonne caricature sur fond de vérité.
Même les fêtes orgiaques et débridées vues par Pipocolor ne sont pas si loin de la réalité. Bon peut-être pas pour les orgies (quoique de méchantes langues font état de soirées libérées…) mais au moins pour les imitations.

Le Monde raconte ainsi le dernier repas de la présidence Hollande lors duquel Bernard Cazeneuve s’emploie vaillamment à distraire la petite assemblée endeuillée en se livrant à ses imitations préférées. « Il a fait Mitterrand et Giscard », se souvient Michel Sapin. On pouffe, on rit. Mais la gaieté est forcée. (Le Monde 09/04/2018)
Grotesque et contre-culture
En fait, il s’agit bien, à mon sens, d’une œuvre qui joue la carte de la contre-culture, contre une certaine forme de culture légitime, c’est-à-dire une culture qui est définie, acceptée et valorisée par une population bourgeoise qui continue à envisager la culture comme symbole de pouvoir et de statut social.
Contre-culture aussi par le ton délibérément grotesque contre un esprit de sérieux délétère. Car Socialiste holocauste n’est pas tant un jeu parodique d’une œuvre grotesque : caricaturale, licencieuse et « qui provoque le rire par son extravagance » (Corneille, L’illusion comique)
On retrouve d’ailleurs des vignettes loufoques, riches, composées de multiples calques Photoshop avec un sens du détail certain pour un résultat un peu perturbant mais vraiment réussi.
Pipocolor joue ainsi des styles et des registres toujours dans des choix exacerbés : populaire et anti-élitiste dans la musique (Le petit bonhomme en mousse, la chenille, etc.) et sophistiqué dans les références scientifiques (le personnage principal est quand même Hubert Reeves) ou les niveaux de langage.
C’est ainsi que son esthétique fait aussi bien penser à Pierre & Gilles (sauf que les deux Français font sérieusement ce que Pipocolor fait de manière parodique) qu’aux films gore façon Braindead de Peter Jackson :

On ne sait s’il s’agit de provocation face à une certaine conception de la BD dite “sérieuse” ou d’affirmation au contraire de la force et de la maturité du public de la BD comme art à part entière, dont les codes sont suffisamment installés pour qu’on puisse les casser ou au moins jouer avec.
A moins que l’auteur ne dédaigne ce type d’analyse intellectualisante et pour tout dire un peu pompeuse. Au final, je retiens un humour potache (hilarant), de la vulgarisation scientifique, des choix visuels affirmés (photomontages allant du bizarre à l’absurde ou l’inverse), etc.
Bref une grande BD !
Irrévérencieux et créatif
Si pour vous la BD n’existe qu’en noir et blanc et/ ou qu’en format « roman graphique », je vous conseille vivement d’acheter les deux tomes (a priori la série était conçue sur 3 tomes, mais j’ai l’impression que le 3ème n’est pas encore là…). C’est irrévérencieux et créatif, et puis ça va vous changer des choix du Masque et la plume.
Franchement en une BD, avoir Hubert Reeves, Lionel Jospin et Aishwarya Rai (célèbre actrice indienne) ça vaut le coup, non ?
Socialiste holocauste, par Pipocolor
Ed. Marwanny Comix ; tome 1 en 2012, tome 2 en 2015
A commander ici : http://marwanny.biz/publications.html
Le second tome est particulièrement réussi et ce dès le début : la couverture s’ouvre pour présenter le résumé du premier tome de manière très ludique…
La musique qui va bien : Les Zazous, Brigitte Fontaine pour le goût d’une certaine marginalité et l’esprit libertaire
Le verre qui va bien : le cocktail appelé « Pétrifiant » du Harry’s bar qui procède au même jeu de mélange mais avec des alcools (Angostura, Rhum Blanc, Rhum Brun, Vodka, Ginger Ale poivré, Calvados, Cointreau)
Toutes les BD de Toujours sont ici.



