Deuxième épisode de la série initiée de main de maître par Florian Ferry-Puymoyen sur Ernest. “BD de Toujours” c’est un voyage subjectif et profondément bariolé, fait de BD très différentes, cela pour vous donner le goût. Pour vous emmener doucement dans cet art si particulier et si touchant. Florian avait détaillé la démarche ici. Prenez un verre, mettez de la musique, et suivez le guide. D.M.
Les deux premières planches forment un bel apéritif : bande-dessinée et vin, cela m’a immédiatement donné envie de me caler dans mon canapé et de lire cet album.

Bien m’en a pris : Les Ignorants est une BD délicieuse, où les planches sont remplies des dialogues savoureux qui jalonnent ce « récit d’une initiation croisée », pour reprendre le sous-titre.
À ma gauche, le dessinateur de BD : Etienne Davodeau, à juste titre encensé par la critique (et adoré par le public) car il a déjà une œuvre riche de nombreuses réussites : Les Mauvaises gens, Lulu femme nue, Le Chien qui louche, Cher pays de notre enfance…
À ma droite, le vigneron : Richard Leroy dont les chenins (cépage blanc fabuleux) « sont en passe de s’inscrire parmi les meilleurs blancs de France » selon la Revue des Vins de France, magazine de référence.
Un apprentissage sans pédanterie
Dans ce double apprentissage, le cheminement en lui-même est un plaisir. Très vite, Etienne Davodeau lève un malentendu potentiel : bien-sûr, on peut aimer sans connaître ; on peut aussi connaître sans apprécier. Mais découvrir et apprendre contribuent indéniablement au plaisir. Surtout quand c’est fait sans aucune pédanterie ni appréciation en fonction de la notoriété ou de la reconnaissance de l’auteur d’un vin ou d’une BD
Et du plaisir, vous allez en prendre : le récit est captivant par l’humour du ton, l’intelligence et l’intelligibilité des propos, tant sur les grands vins que les grandes BD. Ce qui importe dans cette initiation est bien plutôt d’essayer de comprendre la démarche de l’artisan, qu’il s’agisse de produire des vins droits, honnêtes ou des livres ayant une personnalité, à même d’embarquer le lecteur. C’est bien cette même exigence qui se retrouve dans la volonté d’un Richard Leroy de s’abstraire des normes contraignantes des fameuses AOC ou d’un Marc-Antoine Mathieu dont l’ambition est « d’explorer toutes les capacités de la bande-dessinée. »
Cette BD nous emmène ainsi dans les coulisses des deux mondes : un éditeur (Futuropolis), un critique envoyé par Robert Parker (célèbre critique de vin), un imprimeur, un tonnelier, des auteurs de BD…
Etienne Davodeau, scénariste et toujours bon conteur, laisse pour partie cet album suivre le souffle du hasard, comme les caprices de la météo modèlent le vin de l’année, malgré (ou à cause du) travail acharné du vigneron. L’épilogue et l’enchaînement Paris avec un auteur de BD/ Dordogne, à la rencontre de vignerons est à cet égard une franche réussite.
Surtout que le dernier échange entre Richard Leroy et un producteur de Pécharmant à propos de l’usage du soufre dans le vin (qui est prohibé à Montbenault) résume bien l’esprit de cet album : avoir des convictions tout en conservant assez d’ouverture d’esprit pour accepter d’être désarçonné par l’opinion de l’autre.
Car tout au long de l’album, ce qui prime c’est l’émotion, la curiosité et le goût de l’échange. Le vin comme la BD sont, en effet, des prétextes aux rencontres, aux moments vécus, au bonheur de s’enrichir par les discussions. Vers la fin de l’album, Etienne Davodeau écrit : “La dégustation d’un livre est peut-être plus solitaire que celle d’un vin. Mais ils ont ceci de commun que leur goût se déploie et s’affine à la discussion.”
Dans cet album, comme souvent chez Etienne Davodeau, on retrouve ce goût des autres, cette tendresse pour les personnages.
D’ailleurs, Etienne Davodeau n’utilise qu’assez peu le noir dans ses planches, comme si la vie d’une part n’était jamais totalement noire et d’autre part toujours subtile et multiple, dans une déclinaison infinie en camaïeu gris, surtout quand il arpente les vignes.

Bien-sûr, les échanges avec les auteurs de BD sont passionnants (notamment avec Marc-Antoine Mathieu ou Emmanuel Guibert, excusez du peu !), mais le trait d’Etienne Davodeau se fait plus précis, plus fouillé quand il s’agit de reproduire la splendeur des paysages naturels.
Le lavis délicat, où la couleur de son noir et blanc crée de la profondeur, traduit bien le respect d’Etienne Davodeau pour le métier de vigneron et la fascination de la beauté des vignobles : « il n’y a pas de grand terroir viticole qui ne soit pas un bel endroit » dit un des vignerons.
Les dessins sont posés, contemplatifs, amoureux du paysage et des gens qui les dessinent. Ce dessin qui prend son temps traduit bien la durée de cette année rythmée par les 4 saisons de la vigne.

Initiation, ode à la joie et à la vie
Et si l’album est globalement moins « engagé » politiquement que d’autres œuvres d’Etienne Davodeau, on retrouve ici la même attention au lien social, l’importance de l’échange sans autre considération que le plaisir de partager un moment et partant de vivre vraiment ; cf. lors du déjeuner avec l’équipe de Futuropolis, éditeur de cet album : “se chamailler sans fin au sujet des vins bus et des livres lus […] C’est le genre de moment où la mauvaise foi est la bienvenue, si elle contribue à la vigueur des débats. Peut-être que ça sert aussi à ça, le vin et les livres : s’engueuler tranquillement.”
Au fond, au-delà de cette initiation croisée, la beauté et la grande réussite de cet album résident dans l’ode à la joie ; Etienne Davodeau résume ainsi un déjeuner où Richard Leroy et lui rencontrent des vignerons dans le Bergeracois : “On parle du monde du vin et de celui de la bande-dessinée. […] le café arrive. On est copain depuis longtemps”.
C’est pourquoi cet album a pour moi le même effet euphorisant qu’Un Singe en hiver, magnifique film en noir et blanc d’Henri Verneuil (où d’ailleurs on parle aussi beaucoup de l’effet naturellement euphorisant de l’alcool…).

Je ne doute pas que vous lirez jusqu’à la dernière page cette BD comme on peut boire une bouteille d’un grand vin jusqu’à la dernière goutte. Franchement, en plein « Moscou-Paris » point de vue température, un livre qui vous réchauffe ainsi (et en épargnant votre foie), vous avez mieux à faire ce soir ?
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Les Ignorants, Etienne Davodeau
Ed. Futuropolis, 2011
La musique qui va bien : Les Copains d’abord par Georges Brassens
Le verre qui va bien : Seigneurines 2012, Domaine de Larroque, Gaillac rouge
Habituellement, les choix musicaux et de boissons ne sont pas ceux que j’expérimente au moment de la lecture, il s’agit plutôt d’évocations.
Mais ce soir, avant d’écrire cet article, j’ai relu cette BD en buvant un verre (un seul, pour une fois) de Seigneurines, un très bon Gaillac rouge production bio : un joli nez très intense, fruité, concentré. En bouche, c’est un vin riche, puissant, qui monte progressivement puis finit sur une pointe de fraicheur grâce aux épices de la Syrah : un régal.



