6 min

Être ou ne pas être publié : des éditeurs racontent les coulisses

Ernest Mag Publier Pas Publier

Ne reculant devant aucun sacrifice pour satisfaire son lectorat, Ernest a tenté de se faire publier. Raté. Ou pas. On vous raconte grâce à la plume alerte de notre journaliste, Frédéric Pennel. Surtout ce dernier a fait parler – sous couvert d’anonymat – plusieurs éditeurs et éditrices. Ils se sont lâchés. Enquête sous forme de récit.

Parmi les grands amateurs de littérature, qui n’a jamais laissé libre cours à sa plume ? Caressant parfois le rêve un peu fou d’être publié. A mon tour, j’ai cédé à cette envie. J’ai envoyé le manuscrit sur lequel je m’usais depuis des années – apparemment, ils refusent les envois numériques, à moins de mettre en avant ses faibles moyens financiers. J’ai visé une maison d’édition exigeante, mais de petite taille, comme on me l’avait conseillé. Était-ce une bouteille à la mer ? Allais-je au moins être lu ? Pouvais-je m’abandonner à l’espoir d’une éventuelle publication ? Un mois après mon envoi, j’ai reçu une réponse par lettre. Une réponse bien tournée mais standard. Une réponse de refus, quoi. Fou de rage face à l’absence de justifications circonstanciées, j’ai débarqué dans leurs murs pour exiger des explications. Le tout jeune préposé au courrier – et donc à l’ouverture des lettres et manuscrits – m’a accueilli. Comme dans la plupart des maisons, il devait s’agir d’un stagiaire affecté à l’accueil. J’élevais la voix et un éditeur est venu à la rescousse du pauvre jeunot qui ne savait pas comment gérer ma gronde. Il m’a expliqué que, tout bêtement, mon travail n’entrait pas dans la ligne éditoriale de la maison. Insatisfait par l’explication, j’ai menacé de ne pas sortir des locaux tant que je ne connaitrai pas le cheminement d’un manuscrit, dès lors qu’il franchit les grilles de la maison d’édition. Cette transparence représentait la seule chose susceptible d’apaiser mon dépit. J’ai répété cette scène plusieurs fois. Et des éditeurs m’ont raconté les coulisses…

“Le niveau des manuscrits s’échelonne du médiocre au nul”, une éditrice parisienne

Rawpixel Com 315193(1)

Photo by rawpixel.com on Unsplash

Dans le bureau de la directrice éditoriale s’entassent des piles de manuscrits. Des piles effrayantes au fur et à mesure qu’elles montent vers le plafond. Chaque jour, quelques huit manuscrits supplémentaires y sont déposés. Et encore, il s’agit ici d’une petite maison ; dans les grandes, on s’approche plutôt de la quinzaine. Afin de désengorger la salle, les éditeurs essaient de trouver un moment pour se réunir pour « faire les piles », c’est-à-dire dépiauter ces arrivages. Des plus anciennes aux plus récentes, ils s’emparent des piles les unes après les autres. Lors de cette ouverture, on décèle un brin d’excitation. Le nouveau Flaubert se serait-il, par hasard, glissé dans l’une de ces enveloppes ? Mais c’est la déception qui succède à l’excitation.« Le niveau s’échelonne du médiocre au nul », se désolait mon interlocuteur. Autour de la table, chaque éditeur ouvre un manuscrit, en lit quelques pages au début, quelques autres au milieu.

Attention, il n’est pas question ici, de s’arquebouter sur des fautes d’orthographe : mêmes les plus grands écrivains en commettent. A la lecture de quelques extraits, certains manuscrits sont écartés illico quand ils ne correspondent en rien à la ligne éditoriale de la maison : apparemment c’est le cas du mien. « Envoyer de la poésie expérimentale à Flammarion n’a aucun sens », illustrait l’éditeur, accablé par le nombre de textes hors sujet qu’il reçoit. D’autres manuscrits sont, à l’évidence, très mal écrits. D’autres encore, même correctement rédigés, ne sont qu’une juxtaposition de mots. « On s’aperçoit immédiatement s’il y a une voix », m’expliquait cette éditrice working girl qui était de plus en plus exaspérée par mes questions tatillonnes sur les ouvrages survolés.

Après ce premier examen, les manuscrits rejoindront une nouvelle pile, celle des refus, qu’on dénomme platement le « tas ». On intègre les coordonnées des personnes « refusées » dans un tableur Excel afin de poster à chacun une lettre. La même lettre. La lettre que j’ai reçue, qui nourrit aujourd’hui mon ressentiment. Et encore, j’ai de la chance d’avoir été mis dans un simple tas car, dans d’autres maisons, on l’appelle carrément « tas de bousins ». Certains auteurs de manuscrits qui, comme moi, ont pu ressentir de l’humiliation à la lecture de cette réponse type, viennent le reprendre en mains propres, ce qui peut donner lieu à des scènes pénibles. Face aux insultes et aux mots durs qui fusent, c’est le pauvre stagiaire qui doit trouver les mots justes pour répondre à leur colère.

Sortir du lot ne veut pas dire être publié

Au stade de ce premier tri, 90% des manuscrits reçus ont été éliminés de la course. Les éditeurs se répartissent alors ceux qui ont échappé au tas. Enfermés dans leur bureau, ils se plongent dedans. Là où tant d’employés épluchent leurs mails, conçoivent leur PowerPoint ou rédigent leurs notes, les éditeurs lisent la littérature de demain. Ils lisent et tentent même d’y prendre plaisir. Ne vous étonnez donc pas, en vous baladant dans une maison d’édition, si vous tombez sur des salariés avachis dans un fauteuil ou allongés sur leurs canapés pour être plus à leur aise. Au fil de la lecture des manuscrits, pourtant prometteurs au premier regard, la même faiblesse les plombe : sur la durée, le souffle retombe presque toujours. S’ils s’avèrent absolument décevants, ils sont carrément remis dans le tas, et feront l’objet d’une simple lettre type. Mais si l’on y décèle des procédés littéraires innovants ou des idées dignes d’intérêt, l’éditeur, en particulier quand il est jeune et encore pétri d’idéaux, se saisira de son clavier pour lui adresser une réponse circonstanciée, histoire d’encourager l’écrivain en herbe. Des réponses délicates sont alors rédigées avec beaucoup de tact, mais certaines tournures peuvent être décodées. Si l’on vous adresse du « nous aimerions lire un nouveau manuscrit de votre part », souriez, on vous signale que vous disposez de qualités littéraires prometteuses. En revanche, si l’on vous donne du « nous espérons que vous trouverez un éditeur », c’est qu’on n’a pas vraiment perçu vos qualités.

Kiwihug 393319

Photo by Kiwihug on Unsplash

Il est cependant possible que le manuscrit, après lecture, plaise ! Dans ce cas, l’éditeur le fait relire par sa directrice éditoriale     pour qu’elle le conforte dans son intuition positive. Si elle doute, on fait appel à un troisième lecteur pour trancher. Dans les petites maisons, tout le monde discute. Mais dans les grandes institutions du monde de l’édition, le formalisme est de rigueur : tous les membres du comité de lecture, à l’unanimité, doivent s’accorder sur un manuscrit. Le manuscrit avait échappé au tas, il sort cette fois-ci du lot : la collaboration entre l’auteur et la maison d’édition s’enclenche. Sans aucune promesse pour la suite, les éditeurs avancent des pistes de réflexion pour améliorer le texte. L’auteur s’y attelle. Après ce retravail, l’éditeur peut cependant estimer que le résultat demeure insuffisant. Sur un plan humain, ça devient délicat. Il y a comme qui dirait de la rupture dans l’air. L’éditeur appelle : « ça serait bien qu’on parle ». Et cela peut se finir autour d’un verre, où l’éditeur annonce qu’il ne pourra finalement pas publier le livre. « On avait pourtant commencé à travailler ensemble » s’étrangle l’auteur frustré de ne pas voir aboutir tous ses efforts.

De l’envoi postal jusqu’à la publication, le circuit apparaît sinueux et bouché jusqu’en fin de course. Les chiffres de publication manquent de me faire tomber de ma chaise. Sur 1000 manuscrits reçus par voie postale, devinez combien sont en moyenne publiés ? Un seul. Je refais mes calculs : ce chiffre me paraît bas trop bas puisque cette maison sort beaucoup plus d’un livre tous les quatre ans. C’est alors que je découvre le pot aux roses.

Les copains d’abord ?

Alice Donovan Rouse 177304

Photo by Alice Donovan Rouse on Unsplash

C’est l’un des éditeurs rencontrés qui me l’a dévoilé. Il m’a raconté qu’en réalité l’immense majorité des livres publiés parviennent jusqu’à l’éditeur via des amis, des amis d’amis ou des relations. Je me doutais bien que, pour se faire publier, il valait mieux utiliser le canal du réseau plutôt que l’océan de l’anonymat du courrier. Mais pas à ce point… Comment ne pas s’insurger face à ce copinage, cette endogamie littéraire ? Et l’éditeur, lui, souriait. Il avait bien sûr anticipé mon incompréhension. Il m’assurait que c’est de la sociologie élémentaire. « Vous ne vous doutez pas à quel point les livres qu’on reçoit du tout venant par La Poste sont mauvais ». Mais alors pourquoi vos amis seraient-ils meilleurs ? « Il s’agit d’une question de milieu : celui dans lequel je baigne est composé de personnes lisant énormément, qui éprouvent une passion pour l’écriture. Elles s’adressent souvent à des écrivains qui nous les recommandent. Mes amis éditeurs m’envoient aussi des manuscrits qu’ils jugent très bons, sans pouvoir eux-mêmes les publier ». Et je repensais à Amélie Nothomb qui entretient une correspondance littéraire florissante avec une foultitude d’inconnus qui lui adressent des lettres, lui quémandent des conseils et rêveraient lui arracher un peu d’intérêt. Elle a aidé, d’ailleurs, à faire publier plusieurs écrivains.

Je n’étais qu’à moitié convaincu quant à l’objectivité de cette sélection entre potes. J’étais, en revanche, persuadé que pour se faire publier il fallait tisser un réseau, se rendre dans les librairies, échanger avec des auteurs, participer à des ateliers d’écriture. Finalement, moi qui m’étais enfermé des années pour écrire mon livre, je m’étais complètement planté de stratégie. L’éditeur me raccompagnait à la porte, ébaubi, me glissant quelques conseils, tel pour me bercer, que j’ai listés :

  1. se demander pourquoi on souhaite se faire publier
  2. s’adresser aux bonnes maisons d’éditions
  3. lire avant d’écrire, en particulier les auteurs contemporains
  4. ne pas se décourager, avoir bien en tête que le texte n’est pas définitif
  5. croiser des écrivains à l’occasion de lectures, dans de petites librairies

Mieux vaut ne pas se décourager et s’adresser à d’autres maisons d’éditions. Les goûts ne sont pas universels : l’éditeur m’avait aussi raconté qu’il découvrait parfois sur des présentoirs de librairie des livres qu’il avait lui-même refusé, les ayant jugés vraiment mauvais… Mais, même si je parviens in fine à me faire publier, mieux vaut ne pas se prendre pour Saint-Exupéry. La majorité des livres tournent modestement autour de 2 000 ventes. On parle d’un succès lorsqu’il atteint 30 000 exemplaires vendus, alors qu’auparavant il fallait atteindre la barre de 100 000 pour lui attribuer ce qualificatif. Bref, les temps sont durs pour le monde des livres… Finalement, même si je ne publie jamais rien, le simple fait d’acheter et de lire des livres contribue aussi à la pérennité de ce trésor qu’est la littérature.

A suivre … prochain objectif : l’autoédition. 

1 commentaire

Laisser un commentaire