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Zerbib dans le métro #1 – Orteils et préjugés

IllustrationZerbib

“Les gens ne lisent plus”. “Regardez le spectacle dans le métro : tout le monde a la tête baissée sur son portable”. Nous avons tous entendu cette complainte. Heureusement, Ernest est là. Et sa reporter de choc : Ingrid Zerbib. Avec un scoop. Dans le métro, les gens lisent des livres. Ingrid Zerbib les a rencontré. Leur a parlé. Premier épisode de ses croquis littéraires souterrains.

Par Ingrid Zerbib

Depuis que j’ai lu « Flaubert à La Motte-Piquet » de Laure Murat (Flammarion), je regarde avec plus d’attention, ce que lisent les gens dans le métro.

Orgueil Et Prejuges Jane Austen

La jeune fille assise en face de moi sur des places à quatre, portait un pull rouge, de longs cheveux blonds, un sac en paille, un pantalon noir et des sortes de sandales Birkenstock aux pieds qui dévoilaient ses orteils. Elle alternait la lecture de son livre de poche et la consultation de son téléphone portable. J’ai mis du temps à identifier le livre qu’elle lisait. J’ai eu le temps d’imaginer qu’elle était étrangère, suédoise ou allemande, de passage à Paris après un été à Saint-Tropez où elle aurait acheté son sac, avec sa blondeur mutine à la Brigitte Bardot. Elle serait peut-être jeune fille au pair, porterait un prénom en « a », Olga, Angela, Lena, aurait un accent charmant. Ah, ça y est, je vois le titre, c’est « Orgueil et préjugés » de Jane Austen, au Livre de Poche. Elle apprend le français en lisant de la littérature anglaise, chic et romantique. Les Pères fondateurs de l’Europe exécutent une danse, sinon un Hymne à la Joie. Elle ferme son livre et descend à la même station que moi. Je suis son pull rouge des yeux, et une fois dans la rue, je me lance, je l’interpelle mal assurée, je me présente, je lui demande son prénom : « Anne-Laure », et pourquoi elle lit ce livre ; elle le serre contre elle, comme si je posais une question intime, elle sourit et s’éclaire, comme si je posais une question libératoire ; elle dit simplement, sans la moindre pointe d’accent : « Parce que j’avais lu « Les Hauts de Hurlevents », j’avais bien aimé et je voulais continuer dans ce style. »  Elle n’était ni du Nord, ni de l’Est. J’étais complètement à l’Ouest.

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