“Au cœur de ma révolte dormait un consentement”, la phrase est au cœur de Noces de Camus. Elle est aussi au cœur du spectacle que le philosophe Raphaël Enthoven consacre à Albert Camus à la Scène libre. Dans cette pièce d’une heure dix, Enthoven lit des textes de Camus, les décrypte, les analyse et les fait virevolter et dialoguer avec Walking Dead ou Tony Montana de Scarface. Le tout dans une mise en scène épurée et pleine de finesse.
Sortir plus intelligent de la salle et s’interroger sur la façon dont les mots de Camus, choisis par Enthoven résonnent avec l’actualité. A un moment du spectacle, Camus / Enthoven discutent de la barbarie, des limites à celle-ci et de la mort des enfants. Limite ultime, limite incompressible chez Camus. Elle traverse toute son œuvre : des Justes à la Chute, en passant par La Peste, évidemment.
De Sisyphe, aussi, il est évidemment question. De l’absurdité du monde et de l’existence autant que de notre devoir d’humain d’habiter le monde, ici bas, et de cultiver son chemin en poussant son rocher. Le rocher de l’Humanité, cette semaine encore, pèse très lourd. L’absurdité du monde, la bêtise des certitudes certaines même quand la vérité éclate.
Se souvenir de Kafka : “Il n’y a qu’une vérité, mais elle est vivante, et a par conséquent un visage changeant”. Ce que visiblement certains et certaines n’acceptent pas, continuant de nier les évidences. Même quand l’hôpital était un parking… Bref.
Camus encore. Au sujet de l’absurde. Qui naît de l’amour. Cela aussi c’était dans le spectacle. Ce qui n’y était pas, ou pas directement, c’est l’interrogation lancinante qui demeure ensuite : comment accepter cette absurdité ? Comment continuer d’exister quand tout ce qui est autour semble s’écrouler ? Revenir au spectacle et à Camus, donc. “Au cœur de ma révolte dormait un consentement.”
Ce consentement camusien qui devient le consentement des humanistes universalistes : accepter que l’on ne supprimera pas l’injustice mais continuer de se battre. Pour la liberté, pour l’égalité, pour la fraternité.
Intranquillité permanente. “La raison, c’est la foi dans les choses qu’on peut comprendre sans la foi ; mais c’est encore une forme de foi, parce que comprendre part du présupposé qu’il existe quelque chose de compréhensible” écrit Pessoa dans son livre de l’intranquilité avec une résonance certaine avec la foi en l’Homme que prône Camus.
“Le monde est beau et hors de lui point de salut”, dit encore Camus repris par Enthoven. Le monde est beau par la magie des rencontres. Par l’énergie de celles et ceux qui se lèvent chaque matin avec pour seul horizon l’Humanité et non la croyance en un Dieu. Par la puissance d’un rire d’enfant. Par l’espoir d’un lendemain. Par une façon de voir les cheveux d’une femme se mouvoir, par la douceur d’un tissu, par le bruit d’un oiseau, par l’horizon d’une plage, par la chaîne d’union des hommes et des femmes, par nos intelligences, par nos actes, par la force de nos désirs, par la vigueur de nos convictions qui n’écrasent pas l’Autre. Le monde est beau. Y agir en Humain.
Du jeudi au dimanche, la pièce irrigue l’être. Elle continuera lundi et les autres jours. Avec dans la poche un livre de Camus. Noces, par exemple : “À portée de ma main, au jardin Boboli, pendaient d’énormes kakis dorés dont la chair éclatée laissait passer un sirop épais. De cette colline légère à ces fruits juteux, de la fraternité secrète qui m’accordait au monde à la faim qui me poussait vers la chair orangée au-dessus de ma main, je saisissais le balancement qui mène certains hommes de l’ascèse à la jouissance et du dépouillement à la profusion dans la volupté.”
Bon dimanche,
L’édito paraît le dimanche dans l’Ernestine, notre lettre inspirante (inscrivez-vous c’est gratuit) et le lundi sur le site (abonnez-vous pour soutenir notre démarche)
Tous nos éditos sont là



