Un Arthur Rimbaud ou un Raymond Radiguet, de par leur précocité, ont tourmenté plus d’un écrivain en attente de succès. Il n’y a pourtant pas de quoi paniquer. Les hommes et femmes de plume n’assoient leur notoriété, bien souvent, qu’au mitan de leur vie. Marguerite Yourcenar fait partie de ces écrivains, à la fois ambitieux mais longtemps travaillés par le doute. Jusqu’à sa consécration, à 47 ans, grâce aux Mémoires d’Hadrien. Cela faisait près de trente ans qu’elle mûrissait son œuvre. Récit d’un éloge de la patience.
« La gloire se donne seulement à ceux qui l’ont toujours rêvée », prévenait le Général de Gaulle dans ses Mémoires de Guerre. Mais combien, parmi ceux qui l’ont rêvée, ont connu cette gloire ? Difficile à dire, car cela s’exprime rarement de manière claire, tel un immodeste désir qu’on préfère dissimuler. C’est seulement a posteriori, après avoir connu cette renommée, que Marguerite Yourcenar a pu glisser cette confidence à Bernard Pivot : « Enfant, j’ai désiré être quelque chose d’important ». Mais cette pleine reconnaissance, elle a attendu l’âge de 47 ans pour s’en voir consacrée. De la manière la plus éclatante qui soit pour une écrivaine : la publication d’un best-seller international. Les Mémoires d’Hadrien figure parmi les « 100 meilleurs livres de tous les temps » selon le Cercle norvégien du livre. Une œuvre qui a intégré la récente publication de la liste des 100 romans qui ont le plus enthousiasmé Le Monde depuis sa création. Dès sa publication en 1951, ce livre voyage dans le monde entier grâce à ses multiples traductions. Marguerite Yourcenar, qui naviguait depuis près de trente ans dans le monde des lettres, entre ainsi dans ce cénacle restreint des écrivains dont la plume devient poids lourd. Et dont l’œuvre traversera la mort de l’auteur. En somme, elle était déjà devenue immortelle avant de devenir Immortelle. D’ailleurs, son entrée à l’Académie française bousculera bien plus l’institution multi-centenaire qu’elle-même. Pour preuve, elle ne daignera même pas siéger au-delà de la cérémonie d’investiture.
Interminable accouchement littéraire
Si Les Mémoires d’Hadrien remporte un succès, c’est d’abord par son format. Cette « autobiographie » d’un mort, par son audace, frappe le public. Elle, femme, se coule dans la peau d’un homme, Hadrien. Et quel homme ! Sous sa plume, elle ressuscite un empereur disparu au IIème siècle de notre ère. Le Grand Cœur de Jean-Christophe Ruffin, qui reprend le même procédé en 2012 pour évoquer l’argentier Jacques Cœur, se réclame de la filiation du livre de Marguerite Yourcenar. Au-delà du format, c’est le thème qui interpelle. Hadrien, biberonné d’hellénisme, était pétri de valeurs humanistes, qui font encore écho aujourd’hui. Il était certes un guerrier, mais n’a-t-il pas rendu des territoires pour gagner la paix ? Si bien que, même après sa mort, Rome a pu engranger les dividendes de cette tranquillité aux frontières pendant des décennies. Ses velléités pacifistes raisonnaient avec force dans le monde de l’après-guerre. Enfin, l’histoire d’amour entre Hadrien et Antinoüs, tragique mais romantique, apporte une touche sentimentale… Et sulfureuse. Bossuet n’avait-il pas écrit qu’Hadrien avait « déshonoré son règne par ses amours… » ?
Mais cette œuvre, qui consacre Yourcenar comme une écrivaine qui compte, est le fruit d’un interminable accouchement de près de trois décennies. Autant de travail, de doute et, sûrement aussi, de brûlantes frustrations. Elle avait 19 ans quand le dessein d’écrire sur Hadrien s’esquisse en elle. Elle était alors touriste à Rome. Dans cette Italie où son père, un homme qui lui a transmis le goût des lettres, l’emmenait souvent. Elle gardait en mémoire cette phrase de la correspondance de Flaubert sur laquelle elle était un jour tombée : « Les dieux n’étant plus, et le Christ n’étant pas encore, il y a eu, de Cicéron à Marc Aurèle, un moment unique où l’homme seul a été. » Quel parallèle entre cette époque préchrétienne et la sienne, toutes deux marquées par un interrègne divin ! Pendant ce temps, des hommes abandonnés à leur sort et tentés par l’hubris…
Yourcenar est guidée par l’intuition que cet Hadrien, grâce à sa sagesse, a un message posthume à nous transmettre, 1800 ans plus tard. Elle gardait toujours sur elle une carte de l’Empire romain et le profil d’Antinoüs. Elle se lance dans de longues recherches. Elle s’essaie à un format dialogué. Elle envisage un essai. Elle passera intégralement par le feu une première tentative… « Même si certains passages étaient pas si mal que ça », se défendra-t-elle bien plus tard devant Bernard Pivot. Elle se voue totalement à ce projet puis le laisse en suspens. Elle s’y adonne puis abandonne. Avant de le reprendre à nouveau. Elle passera tant de temps en la compagnie d’Hadrien qu’elle déclarera mieux le connaître que son propre père. Mais elle analysera a posteriori qu’elle était alors trop jeune. « Il est des livres qu’on ne doit pas oser avant d’avoir dépassé quarante ans », écrira-t-elle.
Une malle pour déclic
Parallèlement à cette œuvre, elle publie d’autres ouvrages. Première satisfaction, elle est bien accueillie dans le milieu littéraire français. Des pointures telles qu’André Gide l’adoubent. Mais pas encore de livres marquants qui lui permettraient de sortir du lot aux yeux du public. À court d’argent, elle s’essaie également à la traduction. Et pas de n’importe qui : elle traduit La vague de Virginia Woolf. À la demande de Yourcenar, qui avait des questions à lui poser, les deux femmes se rencontrent en Angleterre en 1937. « 10 mois de travail ont eu pour récompense une visite à Bloomsbury et deux brèves heures passées aux côté d’une femme à la fois étincelante et timide », écrira la Française. La Britannique est au firmament de sa gloire, mais elle est fragilisée psychologiquement ; elle se suicidera peu après. La Française, peu connue, ne suscite pas la même curiosité chez Virginia.
Quand elle embarque pour les États-Unis en 1939, elle n’emporte pas son manuscrit, laissé inachevé dans une France qui plongeait alors dans l’abîme. À New York, elle en vient presque à faire ce qu’on pourrait qualifier de « petits boulots » d’écrivain. Elle écrit certes. Dans des revues, du théâtre, de la poésie… Mais aucune œuvre d’envergure. Financièrement, elle dépend largement de sa compagne, Grace. Elle finit par décrocher un poste à mi-temps dans une université où elle enseigne le français. La période est bien maussade. Un désespoir accru par les nouvelles venues d’Europe. Elle comprend qu’elle demeurera en terre américaine pour un long moment, la coupant du milieu littéraire dans lequel elle a su s’insérer en France. Quant à Hadrien, elle est complètement découragée et avoue avoir eu « quelque honte d’avoir jamais tenté pareille chose ». Elle s’enfonce « dans le désespoir d’un écrivain qui n’écrit pas ».
Dans l’après-guerre, elle demeure aux États-Unis. Un jour de 1948, elle réceptionne une malle qu’elle avait entreposée en Europe pendant la guerre. Elle contenait une quantité de correspondances entretenues avec des personnes, souvent perdues de vue ou mortes, qu’elle dépiaute et brûle. « Je jetais mécaniquement au feu cet échange de pensées mortes avec des Maries, des François, des Pauls disparus ». Dans ce tas, elle tombe sur « Mon cher Marc »… Mais elle n’en connaissait aucun. Elle réalise qu’il s’agissait d’un des fragments du manuscrit qu’elle avait écrits plus de dix ans auparavant. Bouleversée par cette redécouverte, elle se jette compulsivement dans l’écriture. Elle passe trois années « à ne faire que cela, à vivre en symbiose avec le personnage ». Cette fois-ci, elle parvient à l’achever et le livre paraît, accueilli par un lectorat infiniment plus large que ses précédentes parutions. Devant la percée du livre auprès du grand public, elle semble avoir été la première surprise par ce succès : « Je ne m’attendais pas à ce que dix personnes lisent ce livre », relatera-t-elle par la suite.
Cette trajectoire personnelle rappelle le cheminement cahoteux de tous ces hommes et femmes de lettres qui écrivent en attendant la reconnaissance, la consécration par une œuvre phare. Cette expérience de la persévérance a nourri cette réflexion chez Marguerite Yourcenar : « Pour un écrivain, c’est très grave de mourir à 40 ans. Cela aurait été une catastrophe pour Tolstoï ; une catastrophe pour Ibsen. Et aussi pour Victor Hugo. » De quoi ragaillardir tout écrivain découragé… Quel que soit son âge.



