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Les identités multiples de Maryse Condé

Maryse Conde Capture Ernest

Le prix Nobel de littérature est en sommeil, vive le prix Nobel Alternatif qui vient de couronner une auteure vertigineuse et puissante. Une ingénieure de la langue. Notre journaliste Frédéric Pennel raconte cette rencontre de Maryse Condé et du Maryse Condé et invite à la découverte.

Nous étions nombreux à avoir pesté, au moins intérieurement, contre l’époux français d’une des académiciennes suédoises. Accusé de viol et d’agression sexuelle, on lui reprochait certes tout sauf des  broutilles. « Me too » oblige, le choc a secoué  l’académie Nobel et le prix dédié à la littérature ne sera pas décerné en 2018. Pour se préserver du scandale, l’académie a préféré « reporter » le prix à l’année prochaine – une première depuis la Seconde Guerre mondiale. Mais la nature ayant horreur du vide, un comité d’intellectuels s’est monté et, s’appuyant sur les libraires et bibliothécaires suédois, il a attribué un « prix Nobel Alternatif ». C’est la guadeloupéenne Maryse Condé qui a été couronnée de cette récompense unique et inédite.

Écrire du “maryse condé”

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Capture d’écran de la vidéo de remerciement que Maryse Condé a envoyé à l’académie

Une Française donc et pourtant, en toute transparence, j’avoue que je ne la connaissais pas. En consultant la grande base de données des bibliothèques de Paris, je constate que ses livres sont largement disponibles au prêt des quidams… alors que son œuvre vient pourtant de prendre la pleine lumière du Nord. Interloqué, j’effectue alors un rapide sondage auprès des plus grands lecteurs de mon entourage. Le croirez-vous ? Aucun d’entre eux ne l’a lue. Raison de plus pour la croquer avec un regard neutre. En portant mon dévolu sur La belle créole, j’y ai découvert au fil des pages “le maryse condé”. Pas seulement une auteure, mais un langage. « Je n’écris ni en français, ni en créole, mais en maryse condé », se targuait-elle avec coquetterie. Et quel style ! Sa densité d’écriture, la coloration baroque de ses images, ses emprunts au créole, elle n’hésite pas à bousculer le français classique épuré. D’ailleurs, je l’avais sottement catégorisée en « écrivaine française », mais son imaginaire se nourrit du monde, l’Hexagonal n’étant qu’un modeste morceau de celui-ci. Elle-même, enfant, se pensait française, jusqu’à ce qu’elle décille les yeux grâce à Aimé Césaire. Elle a alors pris conscience qu’elle appartenait à un autre monde. « Il fallait apprendre à déchirer les mensonges pour découvrir la vérité de la société et de moi-même », explique-t-elle. Il est remarquable de la voir consacrée par une académie suédoise et non par la France qui ne lui confère manifestement pas toute la lumière qu’elle mériterait.

Maryse Condé, c’est l’histoire d’une petite fille sage ancrée dans son île, devenue écrivaine tourmentée et mondiale. La  jeune bourgeoise bien élevée, issue de l’élite noire guadeloupéenne, abreuvée de littérature française, a mené toute sa vie un combat pour s’extraire de son insularité. Certes, elle est partie étudier à Paris et a longtemps enseigné à New York la littérature francophone. Mais sa puissance d’écriture, elle la tire d’un long voyage, plus intérieur que physique, vers la pluralité. « J’admire et je cherche aussitôt à critiquer, à détruire cette admiration », déclarait-elle, avec une pointe d’insolence envers la vie.

Inconsolable de sa békée odieuse

Figurez-vous une île caribéenne dont le nom n’est jamais mentionné. La scène s’ouvre sur un verdict étonnant. Un assassin, acquitté par le jury, est acclamé comme une star. « Des centaines de mains s’agitaient comme des papillons » en signe de satisfaction devant cet homme sortant d’un procès retentissant. Il s’agit de Dieudonné, « garçon gauche et timide », devenu un « héros populaire », après avoir tué sa maîtresse dont il était le jardinier.

Ce Dieudonné avait été libéré grâce à son avocat commis d’office, un ténor du barreau qui a joué sur la fibre ultrasensible du passé esclavagiste. Un scénario idéal : une maîtresse riche et blanche, « békée de surcroît », et  l’amant noir et « sans le sou ». L’avocat malin a brandi une femme cruelle, maniant tantôt le fouet, tantôt l’humiliation. L’assassinat s’apparentait donc à la libération d’un esclave !

Mais loin de se réjouir, c’est apathique que Dieudonné découvre sa société plongée dans le chaos. Un pays complètement bloqué par des grèves insurrectionnelles, une population soumise au couvre-feu. « Les médecins au désespoir avaient refusé de boire une gorgée d’eau tant qu’au moins les urgences ne seraient pas assurées ».  Les effluves de putréfaction montaient jusqu’au ciel car « les morts débordaient des morgues ». Des odeurs qui n’étaient concurrencées que par celles des ordures qui s’entassaient dans les rues. La fée électricité prenant congé prématurément dans les foyers, la nuit était plus souveraine que jamais. Les conversations tournaient autour des grèves, des pénuries, des barbares, des meurtres ou des viols. « Au nom de Dieu, quelle sale époque on vivait ! » Et la personne qui mettait ainsi le pays à genou n’était autre que le dernier ami de Dieudonné, Boris. Ancien SDF devenu le gourou du parti de lendépendans. Ce poète raté, capable de réciter Neruda et Shakespeare « avec un fort accent » avait finalement percé et exerçait son magistère de la parole à la radio pendant que les syndicats étranglaient le pays. Mais « lendépendans faisait peur à tout le monde », d’autant que, finalement, « le soleil se lèverait toujours du même côté du monde. »

Ernest Mag Belle Creole CondeDieudonné n’avait plus sa mère, tombée du toit après avoir réparé les dommages du cyclone Hugo. À bord d’un fauteuil roulant tiré par un Dieudonné enfant, elle avait fini par s’éteindre comme une petite bougie. Son père, un blanc qui n’était pas un rien du tout, « fort au contraire », avait disparu des écrans radars depuis toujours. Son ami Rodrigue, grand coureur devant l’éternel et mêlé à tous les trafics, avait écopé de 20 ans de prison pour le meurtre d’un vigile au cours d’un braquage malheureux. Les Cohen, la famille pyrénéenne qui l’avait initié à la voile et pris sous son aile jusqu’à l’adopter par le cœur, avaient replié bagage pour la métropole. Restait à Dieudonné son fils, qu’il avait conçu avec Ana dans une soirée d’égarement rare avant de se rendre à la police. La Maman, une américaine dont la blondeur affolait les mâles, était follement attirée par le mutisme du jeune homme. Il faut dire que les femmes rêvaient d’être des  « magiciennes qui mettraient le feu à ce boucan » chez Dieudonné, rétif à toute séduction. Le jeune homme ne tirait aucune vanité de sa beauté et de son corps « d’Arnold Schwarzenegger, en plus noir, bien sûr ».

Dieudonné restait étranger à ce monde qui s’effondrait, habité par le seul souvenir de la défunte Loraine, « l’unique fille d’un béké, sans rejeton mâle, dont la famille avait dans le temps exploité les trois quarts du pays ». Cette descendante de planteurs éprouvait une vive inclination envers les jeunes hommes de couleurs. « Très belle femme, plus jeune du tout, la cinquantaine un  peu empâtée », elle se révélait cougar, « une nymphomane qui n’en a jamais assez » et piochait parmi la jeunesse. Dieudonné avait beau appartenir à la classe des opprimés, il était hermétique au discours révolutionnaire de son ami Boris. Comme avec sa mère en fauteuil roulant, il éprouvait de la félicité à servir Lorraine bien au-delà de la tonte du gazon. Déshabillage, mise au lit, achat de bouteilles en pleine nuit, il s’épanouissait à rendre heureux une femme qui le méprisait. L’idylle est d’abord perturbée par l’arrivée d’un chiot dont sa maîtresse s’entiche. Elle est ensuite menacée par l’irruption de Luc, un métis irrésistible, artiste peintre installé à New York, qui évince Dieudonné du lit de Loraine. Ce Luc est pourtant la seule personne sur terre qui s’adresse au jardinier d’égal à égal. Il impose à Lorraine sa présence à table, plutôt que de manger « tout seul debout comme un cheval dans la cuisine ». Il déposa un jour un baiser dans le cou de Dieudonné, mais cette issue demeurera, là encore, une impasse.

Lorraine morte, ne restait à Dieudonné que l’océan. « Son attachement à la mer était son seul trait de caractère » et il y nageait telle une « virgule noire sur l’écume blanche des vagues ». Elle seule ne l’avait pas abandonné, cette mer toujours « prête à s’enrouler autour de son corps ». Il vivait dessus, sur La belle créole, un rafiot déglingué, abandonné par la famille Cohen. Un voilier qui scellera l’histoire de Dieudonné.

Cheminement identitaire tourmenté

Maryse Condé fait feu à tout ce qu’elle capte de son regard laser pour peindre la violence de la société postcoloniale. La Guadeloupe apparaît piégée par son passé esclavagiste et la dualité raciale. Avec humour, elle décortique délicatement comment chacun, avec plus ou moins de médiocrité, compose avec la réalité. L’exil américain, la perpétuation de la domination des blancs, la rébellion, la trouille de l’indépendance, l’assujettissement constituent autant de postures. Aucun autre genre littéraire que le roman n’aurait pu présenter une meilleure peinture  de l’impasse dans laquelle s’est nichée l’île. Une leçon qui vaut aussi pour les autres territoires d’outre-mer qui, de la Nouvelle-Calédonie à la Réunion, s’enflamment régulièrement sans parvenir à un point d’équilibre satisfaisant pour leurs habitants.

Maryse Condé expédie également aux oubliettes le sempiternelle face-à face Métropole DOM-TOM. Au-delà de ses liens avec l’Europe, les départements français dans les Antilles sont d’abord américains. Ils sont connectés avec le vaudou d’Haïti, sujets à l’attrait des États-Unis, séduits par le communisme de Cuba, mitoyens de toute l’Amérique latine. Elles demeurent aussi sœurs d’âme de l’Afrique d’où une large part de la population provient.

L’écrivaine nous démontre qu’une île n’est pas seulement un morceau de terre cerné par les eaux, mais peut aussi devenir un cap, une ouverture sur le monde. Selon Maryse Condé, « tout être humain est une île ». Elle-même a recherché la pluralité des identités que recelait  sa terre de naissance et c’est ce cheminement identitaire qui l’a amenée, sur le tard, à l’écriture. Cela s’est fait non sans tourments, mais c’est le prix à payer pour gagner sa liberté intérieure.

Atteinte d’une maladie dégénérative, Maryse Condé n’écrira plus. Aucun écrivain dit « francophone » n’a été consacré par le Nobel. Ce prix alternatif, décerné à une écrivaine internationale, répare en partie cet impair. Ne serait-ce que pour permettre à des lecteurs, comme moi, de découvrir avec délectation le “maryse condé”.

Toutes les inspirations d’Ernest sont là.

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