Ce matin, il fait peut-être beau.
Ce matin, vous avez peut-être fait l’amour avec celle ou celui que vous aimez.
Ce matin, le petit-déjeuner a été un peu plus long qu’à l’accoutumé.
Ce matin, c’est un dimanche d’été.
Ce matin, vous vous émerveillez. De vos enfants, de votre amoureuse ou amoureux, de la senteur de la campagne, de la lumière du matin.
Ce matin, vous savez que vous allez traîner, lire un bouquin, écouter de la musique, faire du sport, aller voir des amis.
Ce matin, vous allez rechercher les expos à venir, les festivals d’étés, les expérimentations estivales et culturelles.
Ce matin, au contraire, peut-être que vous n’arrivez pas à lire, à vous émerveiller, à avoir l’envie de faire des choses, ou tout simplement à cultiver la légèreté de ce dimanche d’été. Une boule au ventre ne vous quitte plus depuis le 9 juin vers 21h. Vous n’êtes pas parvenus à vous plonger dans l’Euro de Foot ou à vous amuser réellement le week-end dernier à la fête – pourtant génial – d’un de vos amis. C’est normal. Angoissé vous êtes. Profondément.
Que vous parveniez à oublier votre inquiétude pour quelques grammes de légèreté, ou que vous soyez profondément meurtris et tourmentés, au moins une chose vous rassemble : ce matin, vous allez aussi aller devoir voter. Vous n’avez pas envie. Vous êtes perdus, en colère, fatigués, désespérés, et pourtant vous allez devoir y aller. Encore une fois pour sauver ce qui nous unit. Ce qui nous constitue. Ce qui fait que la France est la France. Ce qui rend ce mot de « France », si précieux lorsque l’on est à l’étranger. Ce qui fait que la France est une idée.
Vous allez y aller pour sauver la majorité silencieuse de la France. Celle qui aime se réveiller doucement le matin, celle qui n’a pas un avis tranché et définitif sur les problèmes du monde, celle qui doute, celle qui fait passer l’universel avant les identités particulières qu’Amin Maalouf qualifiaient de « meurtrières ». Dans ce livre éponyme il écrit : « La sagesse est un chemin de crête, la voie étroite entre deux précipices, entre deux conceptions extrêmes. » Il poursuit : « Chacun d’entre nous devrait être encouragé à assumer sa propre diversité, à concevoir son identité comme la somme de ses diverses appartenances, au lieu de la confondre avec une seule, érigée en appartenance suprême, et en instrument d’exclusion, parfois en instrument de guerre. »
Ce matin, vous allez y aller voter, pour qu’Amin Maalouf puisse encore écrire de telles choses, et siéger à l’Académie Française. Vous allez y aller pour que d’autres Amin Maalouf puissent encore s’épanouir, ici, en France.
Vous allez y aller la boule au ventre, insatisfaits de l’offre politique. Vous vous direz que l’on ne vous y reprendra plus. Vous aurez raison. Mais cela, il faudra le construire demain. C’est ici et maintenant qu’il faut écoper le bateau qu’ils sont nombreux sous nos regards complices, bienveillants, indifférents, passifs, à avoir conduit dans l’iceberg.
Car le risque est réel, grand, immense. Celui d’une « revanche nationale » dévastatrice. D’une « revanche nationale » dans laquelle la culture n’existe pas. Elle n’est même pas citée. Elle devient un « patrimoine » qu’il convient de préserver, pour ne pas dire pétrifier.
Le risque est immense. En Italie, les choses ne se passent pas bien. Celle que l’on présente comme modérée a licencié le patron de Cinecittà car en plus d’avoir redonné de la gloriole au cinéma italien, il avait réussi à rétablir les comptes. Manque de bol : il n’était pas dans la ligne. La même mésaventure est arrivée aux dirigeants de la télé publique. En Hongrie, le droit à l’avortement n’existe plus.
« Tous les grands événements et personnages de l’histoire du monde se produisent pour ainsi dire deux fois… la première fois comme une grande tragédie, la seconde fois comme une farce sordide… » écrit Karl Marx dans le 18 brumaire.
Veut-on vraiment lui donner raison ? La farce tragique de la peste brune, alimentée par une petite minorité des rouges, est face à nous.
Dans son petit livre magistral intitulé « Matin Brun », dans lequel il raconte sous la forme romanesque du conte un pays qui tombe, Franck Pavloff écrit : « On aurait du dire non. Résister davantage, mais comment ? Ca va si vite, il y a le boulot, les soucis de tous les jours. Les autres aussi baissent les bras pour être un peu tranquilles, non ? »
Quelques pages plus loin, on lit : « Sait-on où risquent de nous mener collectivement les petites lâchetés de chacun d’entre-nous ? »
Vous allez y aller. Vous allez voter. Parce que le mot de République veut encore dire quelque chose. Que vous ne voulez pas qu’il soit plus abîmé encore. Que vous avez envie de pouvoir encore l’employer dans l’avenir et de le transmettre à vos enfants et petits-enfants.
Dans la liste des candidats, vous pouvez choisir ces valeurs républicaines. Elles sont représentées, partout. Il est faux de dire le contraire. Au premier tour on choisit, au second on élimine.
Vous allez y aller, parce que nous sommes plus forts qu’eux. Parce que la République et la France « coule dans nos veines », même lorsque l’on n’a pas « une goutte de sang français ». Vous le savez. Vous allez y aller parce qu’au fond de vous vous savez que la dédiabolisation n’existe pas. Vous allez y aller parce que vous savez que le chaos peut advenir. Et que même si par moments, ce chaos vous tente, vous savez bien qu’il n’est pas possible de l’admettre, de le laisser advenir, et d’en être complice.
Vous allez y aller et choisir les candidats qui portent les valeurs de la République fraternelle. La République française. La nôtre.
Voter pour éviter de se réveiller lundi en ajoutant la honte à l’angoisse du chaos.
Bon dimanche, quand même



