Faut-il lire le dernier Finkielkraut ? Alain Finkielkraut, intellectuel émérite, académicien, livre avec son dernier ouvrage, “Pêcheur de Perles”, un objet littéraire passionnant. Ce recueil de réflexions est une plongée profonde dans les eaux tumultueuses de l’amour, de l’art, du droit de mourir avec dignité, mais aussi dans les méandres de la nostalgie et les zones troubles de la pensée féministe.
Partant de citations inspirantes pour lui, Finkielkraut délivre d’abord de belles pages consacrées sur l’amour. Elles sont une célébration de la puissance émotionnelle et de la complexité des relations humaines. Finkielkraut transcende le trivial pour explorer les recoins de l’âme, naviguant entre passion, douleur, et extase. Chaque mot est une perle précieuse, un éclat de vérité sur les affres et les émerveillements de l’amour. “Le cœur consiste à dépendre”, souligne Paul Valéry raconté par l’auteur.
« L’amour ne se vit pas dans l’éternité, il ne s’épanouit qu’en un lieu éphémère », écrit un Finkie au meilleur de sa forme. Il ajoute : “l’amour dans sa modalité la plus haute est un chemin de connaissance.” Cette assertion résonne comme une vérité universelle. Finkielkraut capture les nuances émotionnelles de l’amour avec une sensibilité exquise, offrant une méditation profonde sur la nature éphémère de cette expérience humaine fondamentale.
L’auteur aborde également l’art avec une passion contagieuse, explorant la quête éternelle de la beauté. Les pages dédiées à l’art transcendent la simple appréciation esthétique pour plonger dans les méandres philosophiques de la création. « L’art a une morale sans morale. Il met au monde des beautés sublimes sans commander de vivre en accord avec elles », écrit l’auteur en rappelant les pages magnifiques de son “Coeur intelligent” où il remplaçait les citations de cet opus par des références aux livres qui comptent pour lui. Avec une plume alerte, Finkielkraut souligne l’autonomie morale de l’art, suggérant que sa beauté peut exister indépendamment de toute norme ou prescription. C’est une invitation à contempler la splendeur de la création artistique sans imposer des règles morales préétablies.
“Un livre qui donne à penser”
L’auteur vogue de citations en citations et c’est avec une maxime de Elias Canetti “La mort est de Dieu et elle a dévoré son père” que Finkie s’attarde sur la question de la mort, et notamment la fin de vie. Ce droit de mourir avec dignité est un autre thème abordé avec une subtilité remarquable. Finkielkraut plonge dans des questions éthiques complexes, explorant la frontière entre la vie et la mort, et la quête de la dignité dans ce dernier acte. « Mourir dans la dignité, c’est mourir en maîtrisant l’heure et la manière de sa mort », souligne-t-il en s’insurgeant contre la conception défendue par Houellebecq très contre cette possibilité de choisir sa façon de mourir. Cette perspective offre une méditation profonde sur l’autonomie individuelle face à la fin de la vie, invitant le lecteur à réfléchir sur la nature intime de la mort et sur la quête de contrôle dans un acte qui, par nature, semble échapper à notre emprise.
Évidemment, comme dans chaque essai de l’académicien certains passages agaçent plus qu’ils n’interpellent. C’est le cas de celui sur la nostalgie
La nostalgie occupe une place particulière dans la réflexion de Finkielkraut, à la fois source d’inspiration et sujet de questionnement. Si elle est souvent célébrée comme un lien affectif avec le passé, l’auteur interroge sa légitimité dans la construction de l’avenir. Si l’auteur semble mettre en garde contre le piège de la nostalgie qui peut entraver la progression vers l’avant, suggérant que l’idéalisation du passé peut compromettre notre capacité à construire un futur éclairé, il lui arrive trop facilement d’en être lui-même la victime dans une forme de “c’était mieux avant” réel sur certains points, contestables sur d’autres. Même constat à propos de #MeToo ou plus exactement de “Balance ton porc” que Finkie à juste titre trouve abject, mais dont il mélange un peu les tenants et les aboutissants entre les deux mouvements de libération de la parole des femmes.
Toutefois, hormis ces deux bémols, le livre d’Alain Finkielkraut invite à la méditation, à la réflexion, à la rêverie et à l’envie de compulser soi-même des citations, pour un jour peut-être savoir ce qu’elles nous inspirent. Les pages sur l’Europe où Kundera règne en aiguillon ou celle sur l’humour où l’auteur franco-tchèque est encore convoqué à bon escient s’imposent comme des outils merveilleux pour penser. Ce livre est une plongée exquise dans la complexité de l’âme humaine, invitant le lecteur à une réflexion profonde sur les grandes questions qui marquent notre existence. Un livre dont malgré des désaccords l’on ressort plus intelligent.



