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Avec Pierre Dac, tu riras

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Quand le monde devient de plus en plus fou, Jérémie Peltier propose un remède : Pierre Dac. Humour, résistance et irrévérence. Rions !

« Dire qu’il existe des gens qui préfèrent François Mauriac à Pierre Dac. Comment se peut-ce ? Si je devais écrire une biographie un jour, j’écrirais celle de Pierre Dac. Je voudrais tant expliquer aux cons et aux jeunes l’importance de cet homme dans la pensée moderne. Pierre Dac est à l’esprit d’aujourd’hui, ce que Charles Trenet est à la chanson. Merci Pierre Dac de nous avoir enfoncé tant de portes ! » [1]

DacLe grand San-Antonio (Frédéric Dard), que plus personne ne lit non plus et c’est bien dommage -cela dit, c’est aussi grâce à cela que personne ne l’abîme – a souvent raison. Il serait de bon ton d’expliquer aux jeunes cons du moment (rassemblons les deux termes directement pour davantage d’aisance) l’importance du roi des loufoques et de l’absurde dans l’humour et l’esprit français, et de leur montrer à quel point Pierre Dac, à qui le Musée d’art et d’histoire du judaïsme de Paris avait consacré une très belle exposition il y a peu (je vous conseille le catalogue de l’exposition publié chez Gallimard, Du côté d’ailleurs [2]) nous serait d’un secours utile pour survivre et sourire malgré tout dans la déglingue totale du moment.

Faire sourire, c’est ce qu’avait réussi à faire avec brio son journal L’Os à moëlle, « l’Organe officiel des Loufoques » lorsque le premier numéro écoulé à 400 000 exemplaires paraissait pour la première fois le vendredi 13 mai 1938. Démontrer l’absurde de l’actualité, faire des fausses petites annonces et des fausses recettes de cuisine, inventer intégralement des interviews qui n’ont jamais existé et des reportages complètement farfelus : L’Os à moëlle était un condensé d’esprit et de drôlerie plus que salvateur vue l’ambiance en France en 1938. Jacques Pessis, le légataire universel de Pierre Dac, l’explique très bien dans un avant-propos d’une anthologie abrégée de L’Os à moëlle publiée en 2007[3] :

« En quelques semaines, L’Os à moëlle devient le symbole d’un immense mouvement populaire. A l’heure des guerres internes de la Troisième République, ses militants dépassent de loin de nombre ceux des partis politiques. Ce défoulement est indiscutablement lié à la peur des Français face à la montée en puissance de Hitler et des nazis. La lecture de L’Os à Moëlle permet d’oublier, l’espace d’un instant, les nuages noirs qui s’amoncellent à l’horizon ».

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Dans son éditorial du premier numéro, Pierre Dac, rédacteur en chef, justifiait lui aussi l’apparition de L’Os à moëlle du fait du contexte de l’époque :

« Depuis quelques temps, on sentait que quelque chose allait se produire ; chacun avait comme une sorte de pressentiment, une espèce de vague prescience d’évènements définitifs (parenthèse contemporaine : si vous sentez la même odeur en ce moment, c’est normal et vous avez raison) : c’était impalpable, aérien, imprécis, volatil et cependant presque concret dans sa fluidité embryonnaire ; les gens respiraient difficilement, oppressés par cette attente dont on sentait qu’elle se raccourcissait à mesure qu’elle s’allongeait ; les nerfs se tendaient à tel point que nombre de ménagères faisaient sécher le linge dessus pour leur faire prendre patience (…). Voilà pourquoi, amis lecteurs, nous avons choisi ce titre : L’OS À MOËLLE ! Nous tacherons de nous en montrer dignes et de le maintenir sur le chemin du sourire et de la saine plaisanterie ».

“Démonstration par l’absurde”

Ce qui est fascinant avec Pierre Dac, dont le type d’humour (la démonstration par l’absurde) semble avoir petit à petit disparu et n’est quasiment plus incarné depuis la disparition de certains de ses disciples comme Desproges ou Jean Yanne, réside dans son caractère foncièrement intemporel. Au-delà des termes qu’il a inventés de toutes pièces et qui sont toujours présents dans nos bouches (le fameux « schmilblick », qui ne sert à rien donc sert à tout), ses textes résonnent. Et ses Pensées [4] publiées en 1972 par Le Cherche midi en sont la parfaite illustration. A chaque problème et à chaque déglingue que cette époque nous fournit, Pierre Dac semble nous apporter encore aujourd’hui une porte de sortie ou une façon d’aborder les choses avec plus de légèreté :

Notre sentiment de ne plus avoir du temps pour soi ? Dac l’avait senti : « Si active et si diligente qu’elle soit, la police ne parviendra jamais à arrêter le temps qui s’enfuit ».

Le boom de la chirurgie esthétique ? Dac en parlait déjà : « La chirurgie esthétique est une entreprise de ravalement des façades humaines dégradées par le temps afin de réparer des ans l’irréparable outrage ».

L’arrivée de la semaine du 4 jours, du télétravail, de la flemme et des fins de mois difficiles ? Dac l’imaginait : « Si la semaine de 40 heures était réduite de moitié, les fins de mois auraient lieu tous les quinze jours ».

-La montée de l’animalisme ? Dac l’avait prédit : « Je ne vois pas pourquoi on dit toujours d’un homme très fiévreux qu’il a une fièvre de cheval et jamais d’un cheval également très fiévreux qu’il a une fièvre d’homme ».

– Le non-respect du piéton dans la ville ? Dac l’envisageait : « Il vaut mieux démarrer sur les chapeaux de roues que sur les chapeaux des piétons ».

-Le complotisme ? Dac l’anticipait : « Si la Terre était vraiment aussi ronde qu’on le prétend, les ivrognes seraient peut-être moins ronds qu’ils semblent l’être quand ils le sont comme une boule ».

– Les antivax qui se prennent pour des révolutionnaires ? Dac les connaissait : « La prise de sang n’a rien à voir avec la prise de la Bastille, où d’ailleurs, le sang ne fut pas pris mais versé ».

– Twitter, Facebook et les chaînes d’info en continu ? Dac avertissait : « Parler pour ne rien dire et ne rien dire pour parler sont les deux principes majeurs et rigoureux de tous ceux qui feraient mieux de la fermer avant de l’ouvrir ».

– L’amour des bobos pour les Cyclades ? Dac le percevait : « Si tous ceux qui méritent d’aller se faire voir par les Grecs y allaient tous ensemble et spontanément, la Grèce serait trop petite pour les contenir tous à la fois et en même temps ».

– Pour twitter cela dit, il avait un tweet parfait : « Un concerné n’est pas forcément un imbécile en état de siège pas plus qu’un concubin n’est obligatoirement un abruti de nationalité cubaine ».

“Vive le MOU”

Quand on voit de quoi l’actualité est faite, nul doute que le roi des loufoques aurait su produire des maximes de grande qualité pour nous sauver autant que faire se peut. Mais au-delà de ses Pensées, c’est dans l’engagement politique que Pierre Dac nous aurait fait du bien, en nous invitant évidemment à rejoindre son parti, le « Parti d’en rire », dont le programme fut décliné sur fond d’un boléro de Ravel avec son compère Francis Blanche :

« Oui

Notre parti

Parti d’en rire

Oui

C’est le parti

De tous ceux qui n’ont pas pris de parti

Notre parti

Parti d’en rire

Oui

C’est le parti

De tous ceux qui n’ont pas pris de parti

(…)

 

Nous avons placé nos idéaux

Bien plus haut

Que le plus haut

Des idéaux

Et nous ferons de notre mieux

‘Cré vindieu de vindieu de vindieu

Pour que ce qui ne va pas aille encore mieux

Oui pour vivre heureux

Prenons le parti d’en rire

Seules la joie et la gaieté peuvent nous sauver du pire

La franche gaieté

La saine gaieté

La bonne gaieté des familles »

Il nous aurait par ailleurs inviter à le soutenir dans le cadre de la prochaine élection présidentielle via son mouvement du M.O.U (Mouvement Ondulatoire Unifié), dont le slogan épouserait parfaitement l’époque : « Les temps sont durs. Vive le MOU ».

Capture D’écran 2023 11 06 À 17.25.05A l’heure où certaines formations politiques contemporaines ressemblent davantage à une grande Amicale des dingues, le M.O.U apparaîtrait au contraire comme une formation accueillante et chaleureuse, et serait une destination parfaite pour tous les orphelins du moment. En témoignent les propositions que Pierre Dac faisait pour l’élection présidentielle de 1965 et que l’on peut retrouver dans Le parti d’en rire. Pierre Dac président [5].

– « J’organiserai un référendum sur le thème : « Pour ou contre les corridas. En ce qui me concerne, ma position est claire : pour moi, les toréadors sont des bouchers à l’arène ».

– « Afin de pouvoir fourrer plus facilement le nez dans les affaires de l’état, je créerai un ministère de l’intrusion publique ».

– « Des recherches seront entreprises pour trouver des personnes encore capables de payer des impôts, afin de pouvoir payer ceux des autres » ;

– « Les heures que nous vivons sont-elles trop courtes ou trop longues ? Je poserai le problème en son temps, par voie de référendum » ;

– « Sous ma présidence, il y aura un festival par jour, dans toutes les communes de plus de  1 200 habitants. A chaque festival obligatoire correspondra non moins obligatoirement un jour férié » ;

– « Je mettrai un terme à un privilège :  celui du point sur les i. Les autres lettres de l’alphabet pourront en avoir elles aussi. Un point c’est tout ! ».

“Utile dans ce merdier “

Évidemment, et on le sent bien, Pierre Dac aurait été d’une grande utilité depuis le 7 octobre. Lui le résistant qui disait avoir eu 20 ans à 30 car il était sur les champs de bataille à 20 [6], lui qui fut adhérent de la Ligue internationale contre l’antisémitisme (Lica) fondée en 1927 [7], imaginez un peu la façon dont il aurait réagi dans ce merdier ambiant…

Face à l’incapacité de certains à nommer « terroristes » des terroristes, on imagine qu’il aurait pu refaire son fameux sketch avec Francis Blanche, « Le Sâr Rabindranath Duval » à la sauce octobre-novembre 2023 :

-Vous êtes concentré ?

-Je suis concentré !

-Il est concentré. Comme on dit chez Nestlé. Bon, le Hamas est une organisation terroriste. Vous pouvez le dire ? Vous pouvez le dire ?

-Oui !

-Vous pouvez le dire ?

-Oui !

-Il peut le dire ! Bravo ! »

 

Et si dans le cas contraire, certains ne parvenaient toujours pas le dire car c’est bien trop méchant, il leur lancerait au visage l’une de ses pensées restées célèbres :

« Il faut une infinie patience pour attendre toujours ce qui n’arrive jamais ».

De l’humour de radio, du vrai

En outre, il faut rappeler que Pierre Dac fut un grand homme de radio. Avec Francis Blanche toujours, ils ont régalé les Français pendant des années avec leur feuilleton « Signé furax » (mille trente-quatre épisodes ont été diffusés entre 1956 et 1960 sur la RTF puis Europe n°1).

Un conseil donc : si vous doutez de plus en plus de l’humour que vous entendez parfois à la radio (j’ai cru comprendre qu’il y avait un petit sujet en ce moment), coupez le poste et plongez-vous dans les feuilletons de Dac et Blanche. Ça fait du bien et ça élève.

N’oublions pas aussi que Pierre Dac fut chansonnier. Au début de sa carrière dans les cabarets de Montmartre, mais toute sa vie durant. Je vous dis ça car il n’est pas inutile d’aller écouter entre deux sessions de la Star Academy certaines de ses chansons déclamées dans l’émission « Les Français parlent aux Français » depuis le siège de la résistance à Londres entre novembre 1943 et juin 1944, chansons que vous pourrez utiliser sans aucun problème si vous passez devant certaines manifs en ce moment. Au hasard, « Les fils de Pétain » :

“Y a-t-il des salauds parmi nous ?”

“TOUS, TOUS, TOUS !!”

Traîne tes pieds par terre

la francisque à la main, c’est la fin

il n’est restera guère

de tous ces fils de Pétain.

 

Le parti d’en rire, toujours

Il est temps de clore ce petit voyage en absurdie. Que dire encore ? Un mot. Dans un documentaire très beau consacré à l’humoriste et diffusé par France télévisions en avril 2022, Pierre Dac mentionnait qu’il « portait à lui seul plus de 5 500 ans d’humour juif ».

On rappellera en effet que Pierre Dac, résistant, chansonnier, humoriste, homme de radio, romancier, est né André Isaac, et était issu d’une famille de juifs alsaciens. Mentionnons en outre qu’en hébreux, Isaac signifie « Tu riras ».

« Tu riras » : c’est un joli slogan pour l’avenir finalement, et une belle promesse à faire mais surtout à tenir auprès de tous les juifs aujourd’hui menacés comme l’étaient leurs aïeux en 1938 (on compte à l’heure où on se parle plus de 1 000 actes antisémites en France depuis le 7 octobre). Relire Pierre Dac est peut-être juste une petite pierre à ce grand dessein du rire futur (poil au mur). Mais une pierre (Dac) quand même, lui qui clôturait ainsi ses Pensées :

« Enfin, le sarcastique et prophétique proverbe qui dit : « Rira bien qui rira le dernier » gagnerait à être ainsi modifié : « quand celui qui rit le dernier a bien fini de rire, personne ne rigole plus ».

[1] San-Antonio, « Emballage cadeau », Fleuve noir, 1978

[2] Pierre Dac, Du côté d’ailleurs, Gallimard, Musée d’art et d’histoire du judaïsme, Paris, 2020

[3] Pierre Dac, Le meilleur de L’Os à Moëlle, édition abrégée, Omnibus, 2007

[4] Pierre Dac, Les Pensées, Le Cherche midi, 1972

[5] Le parti d’en rire. Pierre Dac président, Le cherche midi, 2017

[6] Pierre Dac, Le parti d’en rire, France télévisions, 2022 : https://www.france.tv/documentaires/art-culture/4800901-pierre-dac-le-parti-d-en-rire.html

[7] Voir Emmanuel Debono, « Pierre Dac antiraciste, un engagement contre l’oubli », in Pierre Dac, Du côté d’ailleurs, Gallimard, Musée d’art et d’histoire du judaïsme, 2020.

Toutes les chroniques d’arrêt d’urgence de Jérémie Peltier sont là. 

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