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Leonardo Padura, Cuba dans le cœur

L. Padura © Ivan Giménez Tusquets Editores (mail)

Sous un vernis de roman policier, Leonardo Padura montre dans « Ouragans tropicaux » un peuple cubain dont le régime communiste a rongé la santé mentale et sociale, et qui ne rêve plus que de fuir et s’exiler. Brillant.

Editions Metailie.com Ouragans Tropicaux Ouragans Tropicaux HdTrois époques couvrant plus d’un siècle, ponctuées de meurtres en série et d’une répression sanglante, un pays sous le joug de proxénètes, puis de tortionnaires et enfin d’affairistes… Et toujours le même horizon bouché, la même désespérance, l’avenir en panne. Dans « Ouragans Tropicaux », roman dense, foisonnant, parfois bavard, Leonardo Padura renvoie une vision de son île de Cuba où le noir et la couleur luttent à armes inégales. Dans une Havane fiévreuse, l’auteur fait régner cruauté, manipulation et cupidité, sur fond de dénuement, de douleur, de détresse. Il irrigue différents drames d’amitiés explosives et d’amours volcaniques, les baigne de rhum en abondance, mais sans jamais adoucir les humeurs de son héros Mario Condé, dont c’est la onzième apparition.

Au temps présent du récit, devenu videur dans un bar chic, l’ex-policier enquête officieusement sur la mort violente d’un ancien pilier du régime castriste, haï pour avoir harcelé, torturé et dépouillé avec zèle les artistes non officiels. L’inspecteur retraité peste contre tout et rien : ses bras cassés d’anciens collègues, ses amis et sa belle qui fuient le pays, son peuple qui se grise de la visite de Barack Obama et du concert des Rolling Stones, en ce début 2016. Pour chasser son désenchantement, il se replonge dans le passé et retrace le parcours du proxénète Alberto Yarini, figure du nationalisme cubain à l’aube du siècle dernier. Au fil de la pensée et des écrits de son héros, Leonardo Padura juxtapose ces deux périodes où le pouvoir s’est exercé dans la violence et les abus, avec une implacable constance.

S’il présente cette histoire comme « la plus policière de toutes celles que j’ai écrites », le suspense y reste assez discret. C’est à la page 402 seulement du roman (sur 488) qu’un élancement sous son téton gauche signale à Mario Conde la présence d’un indice capital. La suite se conforme certes aux normes du genre, révélations, confrontations, aveux, mais sans toutefois effacer la vraie nature de ce livre. « Ouragans Tropicaux » est une longue réflexion sur ce que vaut l’honnêteté dans un pays longtemps livré à des maîtres sans foi ni loi, sur l’oppression des talents par un système autoritaire, sur les séquelles psychologiques et sociales de décennies de privation et de délation. « Le problème, confie un personnage-clé du roman, c’est que dans ce pays les gens préfèrent croire au mauvais côté des individus plutôt que d’exalter leurs vertus ». Et lui, Leonardo Parura, à quoi croit-il encore ? Nous lui avons posé la question, à Paris, alors qu’il entamait une tournée en France pour la promotion de ce livre*.

Pourquoi avez-vous choisi de rester vivre à Cuba bien qu’ayant aussi la citoyenneté espagnole ?

Leonardo Padura : Je vis dans la maison où je suis né, où vivaient mes parents et grands-parents. De cet espace, je perçois la ville, de la ville je perçois le pays, et du pays je perçois le monde. C’est un lieu où j’ai mes repères, où j’ai tout ce dont j’ai besoin pour vivre.

Avez-vous des rituels dans cette maison ?

Leonardo Padura :  J’essaie de réserver le rez-de-chaussée aux visiteurs alors que je suis à l’étage tous les matins pour travailler, pour écrire. J’ai besoin de m’isoler, de me couper du bruit des conversations et de la rue. Ma mère, mes amis et mes proches le savent, ce qui ne les empêche pas de venir souvent à l’improviste.