En découvrant le prix Goncourt 1958, Frédéric Potier est tombé sur une pépite qui trace des leçons d’hier pour aujourd’hui et pour demain. Passionnante négociation.
“Dieu a doté les hommes de la parole pour qu’ils puissent masquer leur pensée” cette maxime prêtée à Talleyrand aurait pu figurer en ouverture du petit chef d’œuvre dont je vais faire l’éloge. “Saint-Germain ou la négociation” de l’écrivain belge Francis Walder, qui m’a été offert récemment par un ami proche qui se reconnaîtra, constitue en effet un parfait traité sur la façon de conduire avec habileté des négociations ardues.
L’auteur nous plonge en l’an 1570, avant le massacre de la Saint-Barthélémy et avant le célèbre édit de Nantes. La France est alors plongée dans les guerres de religions entre catholiques et protestants. Depuis presque dix ans, le roi de France Charles IX tente d’imposer sa foi aux huguenots réformés qui se sont organisés puis armés pour résister aux conversions de force. Une trêve, très précaire, est l’occasion de tenter de trouver une issue politique à cette guerre civile.
Les chances de conclure restent limitées mais les ressources du royaume sont épuisées et les protestants très affaiblis. Catherine de Médicis d’un côté et l’Amiral de Coligny de l’autre poussent donc à des discussions qui se déroulent au château royal de Saint-Germain-en-Laye. Ambassadeurs royaux et huguenots se rencontrent donc en toute discrétion pour se livrer à des échanges compliqués où s’expriment une grande finesse.
“Négocier pour concilier l’inconciliable”
Tout le talent de Francis Walder, qui fut lui-même diplomate après avoir été militaire, est de nous donner à voir l’agilité d’esprit de haut vol d’un négociateur du roi chargé de concilier l’inconciliable. Comment en effet assurer tout à la fois le caractère unique de la foi dans une monarchie absolue tout en reconnaissant un début de liberté de conscience et de culte sans ignorer le rapport de force militaire entre les deux parties ?
Réponse : tout est dans les mots choisis et les façons de les interpréter. Il y est donc longuement question de principes indéfectibles… mais aussi de dérogations, de règles intangibles… assorties de d’exceptions, d’unité du royaume… et de concessions réciproques pour des places fortes et des villes à contrôler (La Rochelle, Montauban, Sancerre, Angoulême…).
La diplomatie, conçue comme l’art de rendre les choses possibles, est ainsi synonyme d’éloge d’ambiguïtés et de compromis pacificateurs. Par définition une négociation sincère signifie une capacité à reculer, à céder (au moins un peu). Négocier c’est sortir du diktat de la puissance unilatérale qui ne conçoit le rapport politique que dans la soumission ou l’anéantissement. Le tout ou rien. En vérité, ouvrir une négociation, et a fortiori la conclure, suppose – dans l’ordre – du courage, une grande modestie et une immense lucidité. Cela n’est pas donné à tout le monde.
Le négociateur doit être tout à la fois suffisamment retors pour arriver à ses fins et sincère pour inspirer confiance. Habile manœuvrier, il sait détecter les points faibles comme les blocages psychologiques et deviner les buts secrets de la partie adverse. Il n’hésitera pas à user de fourberie et de flagornerie pour parvenir à ses fins
On ne sait pas si le jury du prix Goncourt, qui couronna l’ouvrage en 1958, voulut envoyer un signal politique au général de Gaulle alors que s’éternisait la guerre d’Algérie. Il est certain en revanche qu’il salua une plume remarquable qui nous plonge avec délices dans le grand XVIe siècle de Montaigne et de la Boetie. Extrait : “La vérité n’est pas le contraire du mensonge, trahir n’est pas le contraire de servir, haïr n’est pas le contraire d’aimer, confiance n’est pas le contraire de méfiance, ni droiture de fausseté”.
Pour notre plus grand plaisir, cette lecture réjouissante a été adaptée au cinéma en 2003 par Gérard Corbiau (réalisateur de l’incroyable “Farinelli”) avec les excellents Jean Rochefort et Rufus en costumes d’époque. Le film se trouve assez facilement sur internet, n’hésitez pas !
Alors que gouvernement et opposition, patronat et syndicats, se renvoient la responsabilité de l’échec des discussions sur la réforme des retraites, il n’est pas trop tard pour relire Francis Walder et retrouver le sens – comme le contenu – du beau mot de négociation.