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Quand la BD esquisse une philosophie politique

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Avec Lanfeust de Troy ou Les Naufragés d’Ithaq, Arleston interroge notre rapport au pouvoir mais aussi notre rapport au monde. Plongée dans ces BD cultes et dans ce qu’elles racontent du monde.

Par Paul Klotz

La bande dessinée n’est rien de moins que l’art du rêve ; seul le trait de crayon y détermine la limite de la pensée et du voyage. Ce voyage, qui perdure aussi longtemps que le lecteur tourne les pages, se fait chez Arleston dans des mondes imaginaires, où l’hubris humaine se dresse en face d’écosystèmes hostiles et fantastiques.

Né en 1963, le père du monde de Troy s’est fait connaître du grand public en 1994, avec “Lanfeust de Troy”. L’histoire qu’il narre alors est celle d’un jeune homme aux pouvoirs magiques démesurés, suivant une quête héroïque sur des territoires immenses et hostiles. Mais outre l’imagination débordante d’Arleston en matière de bestiaire fantasmagorique, sa capacité à imaginer des univers politiques parallèles attire l’attention. À l’image d’Isaac Asimov et de son cycle de la Fondation, le scénariste de bande dessinée propose à voir, dans chacune de ses sagas, des mondes tantôt démocratiques, tantôt théocratiques, tantôt ploutocratiques.

LanfeustPrenons pour exemple le territoire le plus connu des lecteurs : Troy. Divisé en circonscriptions administratives, dirigé par un clergé puissant détenant le monopole de la connaissance et fondé sur la discrimination entre les hommes et les autres espèces, le monde de Troy apparaît, en certaines pages, comme le reflet du monde réel à l’ère de l’anthropocène. Dans “Trolls de Troy”, un patriarche dirigeant le royaume d’une main de fer cherche à dominer les Trolls, tandis qu’une cour dissolue de prêtres trouillards et débauchés cherche à conserver son statut. Dans “Les forêts d’Opale”, la figure de l’autocrate religieux revient, mais celui-ci sacrifie cette fois-ci des innocents pour absorber leur énergie vitale et demeurer immortel. L’ambition prométhéenne de l’Homme est toujours mise en rapport avec un standard plus haut, plus noble, duquel la civilisation humaine se serait détournée : dans Lanfeust puis Trolls de Troy, les protagonistes cherchent à rendre justice face à l’arbitraire de leurs dirigeants. Dans “Les forêts d’Opale”, la quête des héros s’articule autour de la recherche des titans, divinités primitives et lumineuses que les hommes auraient chassées de la Terre pour capter leur pouvoir.

Le rapport de la civilisation à la nature

Mais la critique politique, chez Arleston, peut aussi prendre un tournant plus social et écologique. “Les Naufragés d’Ythaq”, saga dans laquelle un  Ithaqgroupe de touristes et d’officiers opérant sur un navire spatial s’échoue sur une planète fantastique et moyenâgeuse non répertoriée dans la Galaxie, en est un bon exemple. Dans cette confrontation entre la modernité et le passé, Arleston interroge le rapport qu’une civilisation ultra-développée entretient à la Nature, en mettant comiquement en scène la survie de touristes super-riches perdus dans un monde sauvage et violent. De même, dans la saga “Ekhö monde miroir”, le scénariste relate les aventures de Fourmille et Yuri dans un monde parallèle à la Terre où l’électricité n’existe pas et dans lequel des dragons remplacent les avions de ligne. Au sein de ce monde médiéval, les Pershauns, des petits animaux poilus à l’intelligence supérieure, administrent la société en suivant des procédures extrêmement rigoureuses et obéissant à une implacable hiérarchie. Ces individus surpuissants, qui se transforment en monstres sanguinaires s’ils ne boivent pas leur thé à l’heure de la pause, constituent sans nul doute un clin d’œil à la bureaucratie française, son goût pour la minutie, les formulaires et le respect des horaires de travail.

Ainsi, sans qu’elles ne soient essentiellement des fables politiques, les œuvres d’Arleston inventorient quantité de systèmes de pouvoir et élargissent les réflexions du lecteur, agissant en reflet sur ses conceptions du monde. Si la bande dessinée a constitué de longue date le lieu privilégié du plaidoyer politique, avec, récemment encore, des ouvrages comme “Le choix du chômage” de Benoît Collombat, les aventures d’Arleston la font entrer dans une nouvelle perspective philosophique. Tout comme dans “L’Utopie” de Thomas More ou “Le meilleur des Mondes” d’Aldous Huxley, le scénariste dépeint des sociétés parfois souhaitables, parfois dystopiques, mais toujours passionnantes.

Toutes les inspirations d’Ernest sont là.

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