Comment un personnage de Romain Gary, recherché par l’écrivain Désérable, donne des clés pour repenser notre rapport à la politique. Bienvenue dans l’ère de la politique Piekielny où se perdre avec l’Autre pourrait nous aider à nous sauver.
La politique est devenue l’inverse d’une cure analytique. Peu importe le cheminement, l’essentiel, c’est le résultat, sa mesure, son efficience. Pour présider au destin commun des hommes, il faut désormais se soumettre au “solutionnisme”, à la tyrannie du rendement. Le constat pourrait être amusant avant d’être affligeant. L’obsession de l’impact public a crû proportionnellement à la perte de notre souveraineté, à notre capacité à exercer notre volonté sur le destin. Habiles en dissimulation, en devenant politiquement inaptes, nous avons objectivé un sens virtuel de l’action. Contrainte budgétaire, principe de subsidiarité, cercle de la raison, TINA, les raisons structurelles de notre vassalisation morale et politique sont nombreuses. Mon propos n’est pas de les étudier. J’aimerais plutôt envisager la possibilité d’une régression salutaire, grâce à la littérature. J’aimerais faire l’hypothèse d’un chemin inverse. J’aimerais que nous puissions repenser la politique comme une question que nous nous posons ensemble, avant de l’envisager comme une réponse que nous formulons seul.
Le magnifique roman de François-Henri Désérable, Un certain Monsieur Piekielny, constitue un manuel habile pour apprendre à nous regarder, pendant que nous empruntons des voies nouvelles. Nous marchons sur ces voies sans avoir où elles nous mèneront, peut-être nulle part ou peut-être vers le bonheur et la félicité. Le résultat n’a pas d’importance pour le moment. Oublions-le un instant et profitons de notre déambulation. Reprenons le goût de l’épopée politique, avec le livre de Désérable. ”C’qui compte c’est pas l’arrivée, c’est la quête” comme le résume justement le chanteur Orelsan. Le roman de Désérable pose une question qui a traversé la tête de nombreux lecteurs de La promesse de l’Aube de Romain Gary : qui est ce fameux Monsieur Piekielny qu’évoque l’auteur ? Cette “souris triste” de Wilno a-t-elle réellement existé et habité au n°16 de la rue Grande Pohulanka ?
Rappelez-vous Monsieur Piekielny, c’est ce voisin de Romain Gary qui à l’époque s’appelle encore Roman Kacew. L’enfant Kacew / Gary est élevé seul par sa mère à Wilno, l’actuelle Vilnius en Lituanie. Cette mère, tout à la fois fantasque et énamourée, répète à l’envie que son fils aura une destinée hors du commun, qu’il sera ambassadeur, écrivain et qu’il entrera dans l’Histoire. L’entourage demeure goguenard, à l’exception de Monsieur Piekelny. Le brave voisin reçoit discrètement l’enfant, lui offre des friandises avant de lui demander une faveur en échange. Cet homme ordinaire, chétif et timide, demande au gamin de rappeler à tous ses futurs interlocuteurs de renom qu’au n°16 de la rue Grande Pohulanka vivait un certain Monsieur Piekielny. Le passage ne fait que quelques lignes dans le chef d’œuvre de Gary mais il marque le lecteur. C’est le surgissement d’une pointe d’extravagance dans le quotidien banal d’un petit homme. C’est le pari d’un vieux monsieur qui place dans un enfant de six ans le soin de sa postérité. C’est un appel à la transcendance de sa petite histoire dans la grande Histoire. Le passage est très touchant et émouvant. D’autant plus que Gary indique qu’il a scrupuleusement respecté cette promesse faite à ce voisin, assassiné quelques années plus tard durant la Shoah.
“Ne demande pas ton chemin à quelqu’un qui le connaît, car tu pourrais ne pas t’égarer ”
François-Henri Désérable découvre l’ancien domicile de Gary en Lituanie, au hasard d’une escale aérienne durant un enterrement de vie de garçon. Ce hasard en appelle un autre, quelques années auparavant, où l’examinatrice du baccalauréat l’interrogeait sur le passage de la Promesse de l’aube concernant Monsieur Piekielny.
Comme l’écrit Désérable : “Il a fallu pour que naisse l’idée de ce livre, que s’agencent parfaitement bien des subjonctifs imparfaits : que la promesse de l’Aube fut au bac de français; que la lecture me fit chavirer; que des années plus tard un jeune homme devint mon ami; qu’il rencontrât une jeune fille et qu’il en tombât amoureux; que cet amour fut réciproque et durable; qu’il fit sa demande en mariage sur une plage de Croatie, dans le soleil couchant de juillet; qu’il me priât d’être témoin de leur amour, qu’il fut aussi amoureux du hockey; qu’un tournoi, ça tombait bien, se tint en Biélorussie; que le seul avion pour Minsk, pas de chance, fut bondé; que Vilnius; que la taverne; que le portefeuille; que Western Union; que telles et telles rues empruntées au petit bonheur; qu’une plaque commémorative fut apposée; qu’une phrase, enfin, jaillit du sfumato de la mémoire.” Ces lignes résument à merveille la beauté du livre de Désérable.
Finalement, l’important n’est pas de savoir qui fut réellement Monsieur Piekielny, mais plutôt de suivre la quête de l’auteur à sa recherche. Sur la route, François-Henri Désérable se découvre, il se révèle à lui-même et, par là-même, il fait rentrer une seconde fois Monsieur Piekielny dans l’éternité, juste après Romain Gary. Dans sa maraude, François-Henri Désérable crée une poésie de la banalité, il sublime la délicatesse de l’ordinaire, il virevolte dans la beauté de l’insipide. La vie de Monsieur Piekielny n’a sans doute pas été plus remarquable que beaucoup d’autres, que la vôtre, que la mienne, que celle de François-Henri Désérable. Elle est cependant la preuve que ce fil d’Humanité, qui traverse les siècles, la vilénie et la brutalité des hommes, nous rend redevables de toutes les vies, même les plus insignifiantes. La solidarité entrelace l’Humanité dans son entièreté. Elle est notre passé et notre avenir. Elle est le refuge de nos différences et le frisson qui parcourt les générations.
Je ne sais plus quel est le résultat de l’enquête de Désérable. Je me moque de savoir si Monsieur Piekielny appartient à la fiction, au réel, à l’esprit de Gary ou à l’histoire du monde. Je sais simplement que l’hypothèse de son existence a lancé un auteur à sa recherche et, derrière lui, une armée de lecteurs. L’Humanité court après Monsieur Piekielny et c’est fabuleux. Imaginons un instant que le monde politique actuel suive l’enseignement de Monsieur Piekielny, à travers Désérable. Imaginons que chacun se désintéresse un peu du résultat pour commencer à se perdre ensemble, à errer en commun. Nous serons alors les dépositaires d’une initiation en partage. Nous arrêterons de vouloir enfermer la complexité du monde dans des nombres. Nous cesserons d’assécher les interrogations en assénant des solutions. Le politique deviendra le tisserand de nos belles imperfections ; les considérer toujours, sans jamais les aplanir. Je me plais à croire que le ciment d’une Nation se situe précisément dans ce tâtonnement introspectif et collectif. Au XVIIIème siècle, le rabbi Nahman de Breslev disait : “Ne demande pas ton chemin à quelqu’un qui le connaît, car tu pourrais ne pas t’égarer”. Cela devrait être écrit au fronton des ministères, juste en dessous de la devise républicaine.
Toutes les chroniques “la politique est un roman” de Renaud Large sont là.

