Gallimard lance une nouvelle formule de sa prestigieuse NRF. Pour tenter de remettre au goût du jour la tradition des revues, presque oubliée ? Entretien avec l’éditrice et romancière Maud Simonnot, qui reprend les rênes de cet objet littéraire plus que centenaire.
C’est une Nouvelle Revue française moderne, avec de la couleur, qui devient semestrielle : où en est la NRF actuellement, pourquoi ce besoin de changer de formule? Pour attirer de nouveaux lecteurs ?
L’aspect physique de la revue n’est pas un élément négligeable au moment où tout le monde se questionne sur la manière dont on peut encore faire exister ces « vénérables » revues, qui peuvent paraître un peu désuètes, voire carrément poussiéreuses aux yeux de certains.
Alors que Maurice Blanchot s’écriait déjà il y a presque un siècle qu’on allait dénaturer la Nrf par des changements formels, l’éditeur Jean Paulhan estimait, lui, qu’une revue doit être “une entreprise sans cesse recommencée”. Il nous a semblé qu’au moment où nous relancions la Nrf avec des dossiers thématiques sur des sujets de société (le premier numéro est sur la nature et l’écologie, le prochain sur les femmes…) qui nous permette d’intéresser un lectorat élargi, il était nécessaire d’accompagner ces nouveaux dossiers avec une maquette plus actuelle.
Le poète Claude Roy a cette phrase amusante dans Permis de séjour : « En France, tout le monde écrit, sauf les enfants de moins de six ans qui n’ont pas encore appris que b+a = ba = nrf ». C’était en 1978. On a l’impression que depuis, les revues littéraires sont passées de mode. Mais vous dites qu’au contraire, elles ont encore leur place, même à l’époque d’internet et des critiques en ligne sur Amazon ?
Il est certain que les revues connaissent dans leur ensemble une période délicate et qu’elles ne semblent pas a priori, si l’on considère l’ensemble des médias, le cœur battant de notre monde de 2022. Mais nous sommes encore nombreux à penser que les revues n’appartiennent pas à une époque révolue, et que bien au contraire les écrivains doivent avoir un espace d’expression privilégié pour leurs textes poétiques et pour pouvoir participer au débat d’idées.
Dans ce numéro, des auteurs très variés sont invités, certains très connus et installés, d’autres qui ont connu l’exil et les migrations… C’est cela aussi le rôle d’une revue : donner à lire de nouvelles voix ?
J’espère que cette revue saura réunir à chaque numéro des écrivains d’horizons très variés, de tous âges et de toutes nationalités, reconnus ou encore à découvrir. La revue trouvera son harmonie et sa richesse en étant à la croisée des temps : par son regard rétrospectif dans ses dossiers thématiques sur la littérature qui nous a construits, par son ancrage autour de sujets contemporains, mais aussi par son engagement auprès des écrivains qui ne vont cesser de se déployer dans notre avenir proche.
Votre premier numéro est consacré à deux thèmes, Proust et la nature. Marcel Proust pour le centenaire de sa mort : a-t-il été aisé de convaincre des écrivains d’écrire sur le plus respecté des écrivains ?
Pour le centenaire de sa mort mais aussi parce qu’il se définissait lui-même comme le plus “nrfiste” de tous les écrivains, alors ce dossier s’imposait doublement ! Oui cela a été vraiment très aisé, les contributeurs ont tout de suite répondu avec enthousiasme. Dans ce dossier nous avons ainsi eu la chance de réunir des spécialistes de Proust comme Jean-Yves Tadié, Antoine Compagnon ou Anne Simon mais aussi des écrivains comme Violaine Huisman ou Julien Syrac qui nous ont offert parfois des textes inattendus qui viennent un peu égratigner la légende…
On s’aperçoit qu’en fait, chacun d’entre eux lit Proust, comprend Proust, aime Proust d’une façon qui lui est propre, très personnelle. Comme Yannick Haenel qui le voit à travers le prisme de l’auteur Georges Bataille. Est-ce particulier à Proust, ou pensez-vous que cela sera aussi le cas pour les autres auteurs que vous allez mettre en valeur ?
Rarement un écrivain a réuni des lecteurs aussi disparates. En effet, la richesse de son œuvre, de sa pensée, a toujours suscité, et c’est encore le cas dans ce numéro, des intérêts très divers. Ainsi peut-on le relire à travers la pratique de la zoopoétique, dans une vision féministe ou encore à travers les souvenirs d’une initiation sensuelle…
Il ne sera pas facile de passer après Proust : vous savez déjà à qui sera consacré le prochain numéro ?
Non en effet mais je crois que j’ai trouvé : le numéro du printemps prochain sera autour de… Louis-Ferdinand Céline !
Vous êtes la première femme à la tête de la NRF. Est-ce le signe que le monde de l’édition a entamé sa mue pour
laisser plus de place aux femmes ?
Il était temps que les choses bougent : quand j’ai commencé il y a vingt ans on comptait les éditrices de littérature française sur les doigts d’une main dans les grandes maisons, ce n’est plus du tout le cas !
Cependant si je suis certes une femme je suis aussi une historienne de l’édition qui connaît bien le monde des revues, et je crois que c’est cela qui a guidé le choix d’Antoine Gallimard. Et je suis par ailleurs une des plus jeunes à qui l’on a proposé la direction de cette institution, je le vois comme un signe de confiance !
Tous les entretiens d’Ernest sont là.



